‹ Œuvres de Victor CousinChapitre 187 sur 212 · PROLÉGOMÈNES · texte numérisé non relu

PROLÉGOMÈNES

Exister , pour rhomme , à titre de sujet pensant , actif et libre , c*est avoir la conscience , la propriété de soi. Jouir de son bon sens ou de sa raison , de sa libre activité, pouvoir dire et se reconnaître mot, voilà le fond de Texistence humaine, et le point de départ , la donnée première , le fait primitif de toute science de nous-mêmes.

Un être de notre espèce , ayant les formes extérieures de lliomme , mais qui ne se connaît ni ne se possède , n'existe pas pour lui-même.

Âossi dit-on très-justement dans la langue vulgaire que , dans un tel état , Thomme est bors de lui et étranger à lui-même (alienus) : d^où le mot très-bien fait , aliénation , auquel on pourrait attribuer un degré de généralisation supérieur à celui qu*il a dans le sens ordinaire des physiologistes et des médecins. Ce terme conviendrait très-bien , en effet , à tous les états propres de Tàme et du corps organisé , qui emportent avec eui absence complète , momentanée ou permanente , du sentiment du moi , quoique les fonctions vitales et sensilives n'éprouvent pas d'interruption , et quelles que puissent être d'ailleurs les causes , les conditions et les signes physiologiques de Valiénation ainsi entendue.

Parmi ces signes ou caractères d'aliénation personnelle , le plus notable et le seul fondamental est celui-ci , savoir : que le sentiment du moi ne cesse ou n'est suspendu qu'autant que la volonté ou la force libre agissante , sut juris , qui détermine la locomotion du corps et les opérations proprement dites de l'esprit, cesse ou est suspendue momentanément dans son

exercice , quoique la sensibilité physique soit en jeu et avec elle toutes les fonctions qui en dépendent.

Ons'assure, par diverses observations, queles mêmes causes physiques ou morales qui sont capables d'empêcher ou de suspendre le plein exercice de la volonté, peuvent obscurcir ou absorber par-là même le moi ou la personnalité identique , et amener ainsi une sorte à'aliénaUon,

Ainsi peut se vérifier indirectement ou par le fait même de conscience ou du sens intime , que U faculté d'agir librement , ou de commencer une série de mouvements externes ou internes, est la condition première et nécessaire de la connaissance de soi-même ou du sentiment de sa propre existence, sentiment qui équivaut à l'existence elle-même, dans le vrai point de vue psychologique.

En d'autres termes , l'àme se manifeste elle-même à titre de personne ou de mot , par l'exercice actuel de sa force propre et constitutive , et seulement en tant que cet exercice est libre ou affranchi des liens de la nécessité ou du fatum , et indépendant de toutes les autres forces de la nature extérieure.

C'est ainsi que , sans sortir de nous-mêmes , nous pouvons distinguer et circonscrire les deux domaines opposés de la nécessité et de la liberté , faire la part du moi et de la nature , de l'action et de la passion de l'homme et de l'animal .

Leibnitz a aperçu ces limites de la hauteur de son génie , lorsque , mettant en opposition l'activité prévoyante de Tesprit et l'aveugle fatalité du corps , il dit, dans sa langue énergique :

( Quod in corpore fatum in animo est providentia. »

RAPPORTS DU PHYSIQUE

C'est Tépigraphe d'un mémoire couronné, par TÂcadémie de Copenhague , sur les rapports du physique et du moral de Thomme.

Il s'agissait , d'après les termes du programme, de déterminer jusqu'à quel point peuvent être fondés : i^ Ceux qui nient l'utiiilé des expériences ou des considérations physiologiques pour expliquer les faits du sens intime et les opérations de l'àme humaine, etc. ;

%^ Ceux qui refusent d'admettre les considérations ou raisons psychologiques comme applicables aux recherches qui ont pour objet les facultés du corps organisé , vivant dans l'état sain ou malade.

Pour répondre à cette double question, il me parut nécessaire d'établir d'abord les caractères distinctifs des deux ordres de faits psychologiques et physiologiques, en remontant jusqu'à l'origine et au vrai fondement des différences qui les. séparent.

Cette recherche devait me conduire à signaler les illusions systématiques de quelques modernes qui ont cherché à assimiler, à confondre , sous le même terme générique , Yobjel et le mjet de deux sciences aussi distinctes l'une de l'autre que les lois de l'organisation matérielle et aveugle sont distinctes et séparées des lois de l'esprit intelligent et libre.

En suivant la marche analytique que je m'étais tracée , j'ai tâché de remonter jusqu'à la vraie origine de ridée de force, de cause productive des phénomènes ; idée dont les physiciens méconnaissent le titre ou qu'ils laissent à l'écart , en disant , d'après Bacon , qu'il faut faire abstraction des causes dans les calculs de l'expérience , et dans la recherche des faits et des lois de la nature.

Je crois avoir démontré que c'est précisément cette abstraction ou cette mise à part de l'idée pu du sentiment même d'une cause libre productive, immédiatement présente au dedans de nous, tant que nous sommes présents à nous-mêmes, qui seule a pu amener la confusion des faits de deux natures ,. et faussé malheureusement la direction théorique et pratique de la vraie science de l'homme.

Je n'offrirai ici qu'un résumé des recherches relatives à la nature et au fondement du principe de causalité et à l'altération que ce principe a subi par l'application imprudente de la méthode de Bacon à la science des facultés on des faits intérieurs de l'àme humaine.

Je m'étendrai davantage sur la nature ou le caractère des deux ordres de faits qui appartiennent au domaine de la sensibilité physique ou animale , et à celui de la pensée et de la libre activité de Fhomme. Je m'attacherai particulièrement à déterminer les rapports qui les unissent , et les modes d'observations externes et internes appropriés à l'un et à l'autre ordre

de faits. On pourra voir ainsi dans quel sens et dans quelles limites la science de l'homme physique peut échiirer celle de l'homme moral ou profiter de ses lumières.

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