‹ Œuvres de Victor CousinChapitre 188 sur 212 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

LES EXPÉRIENCES 00 COffSIDÉBATlONS TOUTES PHYSIOLO- GIQUES NE PEUVENT POINT SERVIE A EXPLIQUER LES FATTS DE l'aME OU DU SENS INTIME : DANGER ET ABCS DE CES EXPLICATIONS.

Jhk principe de causalité, et de V altération quil subit dans l'application des procédés de la méthode de Bacon à la recherche et la classification des faits du sens intime.

La philosophie scolastique avait trop longteoips et trop malheureusement abusé des termes généraux ou abstraits employés vaguement à désigner une multitude de facuUéSy viriucdités , quiddités , improprement dites causes occultes des phénomènes. L'imagination superstitieuse s'égarait de plus en plus à la poursuite de ces chimères réalisées, lorsque, révoltés par l'excès des abus, avertis par les premières expériences faites en Italie , et les lumières toutes nouvelles qu'elles répandaient sur les sciences physiques, les bons espriis s'éveillèrent de toutes parts, et, réunis sous Tétendard de Bacon, marchèrent à la conquête de U nature.

Après avoir mis à l'écart les causes occultes, on ne sent plus que le besoin d'observer, de multiplier les expériences, de rassembler le plus grand nombre de faits, vraies richesses de l'esprit humain.

La comparaison de ces faits manifeste entre eux des analogies sensibles qui s'étendent par des observations nouvelles et des comparaisons de plus 'en plus fécondes : de là , la formation régulière d'espèces , de genres, de classes réelles, et une langue vraiment savante avec laquelle du moins on peut savoir ce qu'ondit.

Éclairé sur les produits de son activité propre, l'esprit s'élève ainsi méthodiquement à la conception des rapports les plus généraux, et jusqu'à ces lois mêmes de produits ou effets immédiats d'une cause première , d'une force ou volonté suprême dont elles révèlent l'existence.

Tel est donc l'ordre régulier et seul légitime des procédés de l'esprit humain dans la connaissance on l'exploration des faiu de la nature, observer, classer, poser les lois, chercher la cause, ou du moins s'assurer qu'une telle cause ou force productive existe réelleinenL

Ces procédés concourent tous, en effet, à ce qu'on

ET DU MORAL DE L*HOMIfE.

peut appeler rexplieation complète d*an même sys tème de failg , en tant qae ces faits sont vraiment de Miore homogène , on qu'ils ont assez d'analogie entre eox pour qn'on paisse les comprendre dans une même classe y les eiprimer par un seul terme génériqoe commun , les subordonner à une même loi , «'assurer, enfin , quils sont produits par une seule et même cause ou force agissante.

H importe bien de remarquer ici que , dans le point de vue de Tobservateur de la nature extérieure , la caasequi produit ou amène une série de faits analogues ou du même genre , ne peut jamais être donnée dfriori , ni conçue en elle-même, encore moins imaginée dans lecominenide la production des phénomènes qui s'y rattachent ; aussi la langue des sciences naturelles manque-Uelle toujours du terme propre qui signifie précisément Tactivité productive, Ténergie essentielle détente cause efficiente, manifestée actueliemeat par les phénomènes sensibles qu'elle produit , maik non constituée par eux , puisqu'elle est connue comme étant nécessairement avant, pendant et après ces phénomènes.

Ainsi , comme le remaïque très-judicieusement un philosophe (1) : c Dans ce que nous appelons, par ( exemple, force d'attraction , d'affinité, ou même I d'impulsion , la seule chose connue ( c'est-à-dire I repréieulée k l'imagination et aux sens), c'est ( reiet opéré y savoir, le rapprochement des deux « corps attirés et attirant.

f Aacune langue n'a de mot pour exprimer ce je ( ne $aii fuoi (effort^ tendance, nûiif), qui reste ( absolument caché, mais que tous les esprits con- ( çoirent nécessairement comme ajouté à la repré- « senlation phénoménale. »

Pour le désigner, il a fallu recourir à des expressions détouméesde leur sens propre et primitif; aussi, dans renfance des sciences naturelles, pour exprimer ce je ne $aii çuos, qui s'applique aux corps pour les Bioovoir, les pousser, les attirer, etc. , on a employé l6 signe de certaines affections de Tàme , suivant en cela Qoe marche inverse de celle des premiers inventeurs des langues, et nous trouvons là une preuve de plus que tonte notion de force ou de cause productive appliquée dans son sens naturel hors des conventions artificielles ou des points de vue systématiques de la <cieoee, prend sa source dans l'intimité même de notre être agissant et pensant, et n'a par suite aucun rapport de ressemblance avec l'étendue, la figure, le moQvement, ni rien qui puisse se représenter aux sens ottàrinugination.

^laioienant on voit pourquoi , en faisant la langue uc ces sciences, comme on aspire surtout à la clarté

(0 M. Engel, Mémoires de rAcadémie de Berlin.

COUSIN. —TOME UI

des idées ou images, on tend si fortement à écarter ces termes mystérieux , obscurs, qui expriment, par des sortes de métaphores, les causes mêmes ou forces productives des phénomènes, objets de l'attention exclusive de l'observateur.

Pourquoi , d'ailleurs, ce vain recours aux noms des causes occultes, dès que la langue scientifique est déjà en possession de termes qui expriment les rap*» ports des plus hautes classes de faits, c'est-à-dire les loU, qui n'étant que ces faits mêmes, généralisés d'après l'expérience et l'induction, font bien mieux, suivant nos philosophes, que remplacer les noms des causes occultes auxquelles on prétend les substituer complètement? C'est ainsi qu'ils se flattent d'avoir éliminé les inconnues, qui se trouvent nécessairement à la tête de chaque chaîne ou série de faits.

Mais, quoi qu'ils fassent, le terme qui exprime ainsi par convention une cause physique, rappelle toujours à l'esprit Ui cause efficiente , la force productive des faits représentés , et dont le signe propre manque à la langue.

Ce signe, s'il existait , exprimerait une notion parfaitement simple (aussi simple que celle du mot) , savoir, celle d'une cause individuelle, d'une force producti?e , et dont l'activité fait toute l'essence ; notion indéterminée en elle-même comme ces quantités qui entrent dans les calculs du mathématicien, et dont il ne peut déterminer la valeur, faute de pouvoir les mettre en équation avec des quantités connues d'espèce homogène.

Au contraire, le terme général employé pour exprimer la eauee dans la langue du physicien, est un signe très-complexe, représentant une multitude de valeurs successives et déterminées, dont on a l'équation.

Prenons pour exemple les ternies éleelrieiié, magnélieme, ou ceux-ci encore plus généraux,aiira4:lson,^avitaiian, affinité chimique: chacun de ces termes ne doit exprimer, au sens des naturalistes, que la cause physique dis tous les faits semblables, dont l'observation ou l'expérience ont constaté l'analogie ou l'identité.

Mais, supposé que venant de comparer les faits de deux classes différentes, on reconnaisse entré eux quelque analogie nouvelle, mais aperçue dans la première classification , il faudra ou créer un nouveau signe plus général pour embrasser les deux classes auparavant séparées , ou , mieux encore, attribuer à l'un des termes connus une extension nouvelle , c'està-dire transformer le nom d'une espèce en celui d'un genre, ou former une classe nouvelle plus élevée.

Mais , parce que l'on perfectionne ainsi le langage

en lesimplifiant,8'ensuit-il qu'on parvienneréellement,

comme on dit, à simplifier les causes? Parce qu'on n'a

plus qu'un nom ou un terme général comme celui d'at*

I traction en physique, de sensibilité en physiologie, est-

RAPPORTS DU PHYSIQUE

OD bien fondé à croire qu'il n'y ail vraiment qu'un seul principe, une seule cause, qui suffise à tout expliquer ?

Ici s'aperçoil clairement Terreur commune aux naturalistes et aux philosophes de l'école de Gondillac ; erreur grave et funeste à la psychologie, comme nous aurons bientôt occasion de le montrer.

Reconnaissons dès à présent que toute la suite des procédés physiques et logiques, d'observation ou de généralisation , quelque utile qu'elle soit au perfectionnement des sciences naturelles, ne fait pas avancer d'un seul pas dans la recherche ou la véritable connaissance des causes. Tout au contraire , la notion sous laquelle l'esprit ou le sens commun conçoit toujours nécessairement l'existence de quelque cause ou force productive qui fait commencer les phénomènes, s'éloigne , s'obscurcit et se dénature de plus en plus par les procédés mêmes qui tendent à dissimuler son titre et sa valeur réelle.

« La découverte la plus admirable , la plus vaste

< que puisse offrir la science humaine , dit un philoc sophe anglais, M. Dugald Stewart , dans sa Philot tophie de Veêpril humain: celle de la gravitation • newtonienne , laisse la cause de la chute des corps € sous la forme d'un mystère tout aussi impénétrable I qu'il l'était avant cette découverte.

c Tout l'art des recherches , ajoute cet auteur , c consiste , en philosophie comme en géométrie , à « réduire les choses difficiles et compliquées à quelque n chose de plus simple , en poursuivant et étendant

< les analogies de la nature, etc. i Certainement on ne peut nier l'utilité et la légitimité de ces procédés dans les sciences naturelles; mais il ne faut pas que les philosophes suivent l'exemple des naturalistes , et , perdant de vue le propre sujet de leur étude, s'imaginent qu'ils éclairciront et perfectionneront la science des faits de Tàme ou du moi, en iransfornuint en images les idées ou les notions psycliologiques, en représentant au dehors ce qui ne peut s'apercevoir qu'au dedans , et s'évanouit ou se dissipe à la lumière extérieure.

Disons, en résumant ce qui précède, que les naturalistes eux-mêmes ne transforment point véritablement , comme ils le prétendent d'après Bacon , la valeur des termes employés à désigner des causes ou forces occultes productives de phénomènes; mais qu'en y substituant l'expression abstraite des faits généralisés, ils laissent à l'écart des notions ou des faits mêmes d'un ordre supérieur tout différent de celui qu'ils considèrent : notions dont il n'est pas possible à l'esprit humain de faire abstraction complète , pas plus que de s'abstraire lui-même.

Vainement donc on se flatte d^ éliminer celte inamm», eauie ou force, qui subsiste toujours dans l'intimité de la pensée, sous quelque terme conventionnel

qu'on la désigne, ou alors mèmequ'on ne la nomme pas.

Malgré tous les efforts de la logique , cette notioo réelle de cause ne saurait jamais se confondre avec aucune idée de succession expérimentale ou de liaison quelconque des phénomènes.

Quoique la vraie méthode des sciences natnreUes restaurées ait utilement remplacé une trop vaine recherche des causes par l'observation et la position nette de ces lois de succession expérimentale des phénomènes, il n'en est pas moins vrai de dire que U confusion perpétuelle des noms qui expriment ou doivent exprimer réellement une cause efficiente avec ceux qui signifient par convention une prétendue cause physique ou un fait généralisé, donne lieu à des équivoques nuisibles aux progrès réels des sciences physiques elles-mêmes.

Je pourrais citer en exemple ces disputes auxquelles a donné lieu dans la mécanique rationnelle la théorie des forces mouvantes et la manière dont on doit mesurer ou évaluer l'action de ces forces, etc., etc.

Mais ces abus ont un caractère bien autronent grave dans la science morale ou psychologique, doot l'objet est tout intérieur.

C'est ici surtout qu'il est d'autant moins permis de tenter de faire abstraction de la cause efficiente et d'en dissimuler le titre , que cette cause, force |Mt)ductive des mouvements du corps et d'une classe entière d'actes ou d'opérationsde l'esprit, est le propre sujet de la science, et qu'elle se révèle immédiatenient à la conscience comme le moi constitué avec elle ou par elle. Comment donc le philosophe dirait-il avec le naturaliste que la cause efficiente est inconnue ou hors des limites de l'observateur, lorsqu'il s'agit précisément du sujet même de cette observation ou expérience intérieure, puisque l'homme, agent libre, n'est ni plus ni moins assuré, qu'il est l'auteur ou la cause (le ses actes et mouvements volontaires qu'il ne Test de son existence? Abstraire la cause pour considérer exclusivement les effets de la sensibilité physique , les impressions simples et immédiates du plaisir ou de la douleur, etc., sans conscience du moi, c'est dénaturer ou détruire toute la science de l'homme intérieur ; c'est faire de la psychologie soit une science abstraite de définitions comme les mathématiques ou la logique, soit encore une science toute physique, fondée sur l'observation des faits d'ime nature extérieure au moi, étrangère à la pensée.

Comment Vallération du principe de eausaliié a influé sur la éUreetion des doetrineê phifsiolo^iquee et psychologiques , et amené leur confusion.

En suivant la marche et les progrès de toutes les

ET DU MORAL DE L^HOHME

idenees nâtureUeft éui$ la direetion imprimée par BaeoD, toBoNenfateQiii de la nature organisée, vivante ou lensiMe, dorent écarter toutes les idées ou notions de causes exprimées par d'anciens philoso|4ies sons les titres TSgnea i^âsne végétative , d'âme sentiiive, tic. Analyser on décomposer les corps organisés dans leurs (unies, les soumettre à une suite régulière d'observations ou d'expériences comparées, en allant des plus amples aux plus composées , des propriétés particulières ou spécifiques jusqu'à celle qui , étant commune à loQS les îndividos de Tespèce, forme le type du genre le plus élevé, passer, toujours à Taide d'inductions méthodiques, du connu à l'inconnu, du visible à rinvinUe, pour arriver enfin, par cette chaîne d'analo($ies, jusqu'à la notion d'une faculté générale , d'un Iffincipe identique, commun à toute organisation mante, telle est la marche constante des physiologiites modernes, et c'est par de tels procédés qu'ils en sont venus à cette simplification de langage, si heureuse suivant eux : un seul root, eenêibilUé^ suffit fMMir exprimer à la fois tout cet ensemble de faits découferts par l'observation assidue des corps vivants , et qui distinguent on séparent cette classe d'êtres de celle des corps bruts , soumis aux lois de la mécanique ordinaire.

Certainement , en faisant sa langue ou le dictionnaire d'une science, on est maître, jusqu'à un certain point, do choix des termes conventionnels qui doivent ■éihodiquement exprimer les espèces ou les classes des faits analogues et vraiment homogènes entre eux ; nais c'est toujours à condition d'éviter l'amphibologie ti|pialêe auparavant et de se garder de confondre la valeur nominale, abstraite et complexe, de cette cause physique, avec la valeur réelle et simple de la cause eoNsiente*

Dans la langue consacrée par nos modernes phy* Molo|;isles, le terme eentibilUé exprime une propriété générale commune à tous les corps vivants, et tient anasi dans la science des faits de la nature vivante le oèœe rang supérieur que tient le mot alircuilion dans b science des faits de la nature morte.

Mais l'amphibologie subsiste dans les deux cas également, chacun de ces noms abstraits ayant deux valeurs. Tune composée et déterminée par le calcul des phénomènes ; l'autre simple et non susceptible <i'to déterminée autrement que par elle-même : Tane ayant son type au dehors dans les faits de la aatoreqni se représentent; l'autre n'ayant qu'un type toot intérieur dans le fait unique de conscience, dans ce moi qui se réfléchit comme force ou cause productive de l'eiort et du mouvement sans se représenter ou se concevoir sous une image.

Employé tour à tour sous l'une et l'autre de ces >ceeptions, le terme équivoque eensibilUé se trouve,

tantôt restreint à sa valeur purement physiologique , lorsqu'il s'agit d'exprimer des faits intérieurs de conscience, tantôt étendu aux faits de cet ordre inté-> rieur lorsqu'il ne s'agit que d'exprimer de purs phénomènes organiques.

C'est ainsi que le même mot signifie ici um propriété vitale, inhérente aux organes matériels, inséparable d'eux , avec toutes ses conséquences; là une faculté , un attribut qui n'appartient qu'à l'àme humaine et constitue toute son essence.

Une telle confusion de langue et d'idées n'a pu qu'influer d'une manière funeste sur la direction et les progrès des études qui ont pour objet l'homme phy-* sique et moral.

Arrêtons-nous un momen t pour examiner les principes et les résultats de cette confusion des deux sciences.

II!

De Vinfluenee de$ tyOèmee de philoeophie ewr les doctrines physiologi^MS»

!« Du cartétlanlraie et d6 son Influence «nr lei doctrines physiologiques.

Descartes est le premier de tous les métaphysiciens qui ait conçu et nettement posé la ligne de démarca* tion qui sépare les attributs de la matière et ce qui appartient au corps, des attributs de l'àme et de ce qui ne peut appartenir en propre qu'à une substance ou force pensante.

Cette distinction fondamentale, développée et appliquée dans le grand ouvrage des Méditations^ avçc une profondeur de réflexion vraiment admirable, a mérité à notre Descartes le titre de créateur et de père de la vraie métaphysique. L'auteur des Méditations me semble surtout justifier ce titre, lorsqu'il applique à la science de l'àme ou à l'exploration des faits intérieurs , le seul organe pour ainsi dire approprié à cet ordre de faits; savoir, une méthode toute réflexive, au moyen de laquelle l'àme pensante, qui se dit moi, devient à la fois le sujet et l'objet de sa vue intérieure, de son aperception immédiate. Ainsi fut abandonnée cette méthode des analogies qui assimilait et confondait en un seul les deux domaines de la liberté et de la nécessité, de la nature et du moi ; méthode trompeuse qui a égaré sans cesse , depuis l'origine de la science, tous ceux qui, partant du physique et s'y arrêtant, croient pouvoir en détruire le moral ou l'intellectuel sans changer de méthode et de point de vue, sans admettre de quelque manière explicite ou implicite un élément qui ne soit pas physique.

Du premier point de départ , et de l'énoncé même du principe psychologique de Descartes, il résulterait

RAPPORTS DU PHYSIQUE

éyideminent qull ne pouvait y avoir aucune sorte d*analogie ni de comparaison à établir entre les attributs ou les modes propres de F&me, la pensée, la volonté, la réminiscence, le jugement et la réflexion, tels que la conscience seule les manifeste intérieurement, et les attributs du corps, Téiendoe, la figure, le mouvement, représentés au dehors par Timagination ou les sens externes.

Les premiers attributs, seuls identifiés avec Texistence, ont pour le moi Finfaillibilité , Tévidence immédiate du sentiment de Texistence personnelle et réelle.

Quant aux attributs ou modes du corps représentés à rimagination et aux sens, la certitude ne s*étend pas plus loin que le fait même de la représentation, en tant que rétre pensant moi en a la conscience actuelle, mais elle ne s'étend point jusqu'à assurer immédiatement que ce que nous appelons corps , ce qui nous apparaît au debors, étendu, figuré, ait quelque réalité absolue, indépendante de nous, et soit quelque chose de plus qu'une apparence, un pur phénomène.

Suivant ce système, pris tout entier dans l'intime réflexion du sujet pensant, il est bien évident qu'on ne saurait se proposer d'expliquer les faits intérieurs de r&me pensante ou du moi , les seuls qui portent avec eux un caractère de réalité, d'évidence immédiate, au moyen des faits de l'organisation vivante et de tout ce qui peut être attribué au corps , lequel peut n'avoir qu'une valeur phénoménale ou dont on peut douter s'il existe réellement , etc.

Cependant dès que nous savons d'une manière quelconque, par la raison, le témoignage, l'autorité de Dieu même, que les corps existent et que nous en avons un propre à nous , ce corps , tout extérieur qu'il est à l'âme, ou au moi qui s'en distingue ou s'en sépare, ne va pas moins être appelé , selon les principes mêmes de la physique de Descartes, à jouer un rôle essentiel et presque exclusif dans tous les phénomènes de la vie, de l'organisation , de la sensibilité même et de l'imagination, en tant que ces propriétés ou fonctions sont indépendantes de la pensée , ne rentrent pas dans la sphère d'activité de l'âme, ou ne font pas partie de ses attributs. propres. C'est ainsi que les impressions des faits sur les organes ou leurs résultats les plus immédiats, que nous appelons êentalioM premières, ne seraient , dans l'hypothèse explicative de Descartes , qu'un pur mécanisme résultant de divers mouvements de fibres ou de fluides , d'esprits animaux répandus dans les nerfs , lesquels vont se réunir dans un point centra] du* cerveau qui est le propre siège de l'âme, etc.

Tous ces mouvements vitaux ou sensitifs sont soumis aux mêmes lois qui régissent la matière étendue , figurée, modifiée d'une manière quelconque sans qu'il y ait d'exception pour les corps vivants. La raison en

est simple dans ce système ; c^est qu'en effet tous les êtres , toutes les substances de l'univers se partagent en deux grandes classes, savoir : les substances matérielles étendues qui ne pensent point, et les substances spirituelles , inétendues , qui pensent , les esprits et les corps.

On ne saurait concevoir ici une troinème classe intermédiaire.

Il y a bien plusieurs modifications on manières de penser , comme il y a plusieurs modifications de Tétendue , figurable ou mobile â l'infini , mais il n'y a pour chaque esprit qu'un seul fond permanent de pensée qui fait le durable de la substance pensante, comme il n'y a qu'un même fond de matière ou d'étendoe qui constitue l'essence réelle de chaque corps , et le fait rester ce qu'il est , malgré toutes les variati<Mis de formes ou de qualités sensibles , etc.

De la pensée prise pour l'essence dans le système cartésien, il s'ensuit que l'âme ne peut cesser de penser sans cesser d'être ; ainsi l'âme pense Uwjoors depuis l'instant de sa création dans le fœtus, au sein de sa mère et dans le plus profond sommdl , comme dans les défaillances , dans les états enfin ou riiomme a perdu le cofuctum, le eompos iui.

Si Ton eût demandé â Descartes quelle est la différence essentielle qui sépare dans le même être organisé, vivant, sentant et pensant, ce qui appartient au corps et ce qui est proprement du domaine de l'âme, il aurait répondu sans hésiter comme il le fait dans plusieurs endroits de ses ouvrages : c J'attribue au corps tout ce qui n'est pas la pensée , i c'est-à-dire toutes les fonctions oi^aniques vitales ou animales en vertu , ou plutôt à l'occasion desquelles l'âme sent, est affectée de plaisir ou de douleur , et aussi perçoit au dehors ou dans son cerveau certaines images ou représentations. Et comme il n'y a certainement aucune ressemblance intelligible entre ces sensations , affections ou perceptions , qui sont des modes de la pensée , et les mouvements des fibres, le jeu des fluides, des esprits animaux , etc. , qui les occasionnent , il n'y a donc point de passage ni par suite d'explication possible de l'un a l'autre de ces deux ordres de faits interne et externe. Pour expliquer le mode de la pensée le plus simple , savoir : la sensation que l'âme éprouve à la suite ou à l'occasion d'une impression organique ou matérielle quelconque , il faudrait commencer par expliquer l'union des deux substances de l'âme et du corps ; c'est là le secret de la création ; si nous le savions , nous êauriom UnU , dit Descartes luimême, dans une de ses lettres.

Comme à l'occasion des impressions matérielles reçues par des organes nerveux , internes ou externes , l'âme est modifiée ou éprouve certaines affections agréables ou douloureuses , certains désirs on appé-

ET DU MORAL DE L'HOMME

ttu, elc.y réeîpnMfoeaient à Toceaston de certaines pensées , senlinieiàU on Touloirs de Tàrae , le corps organisé eiécote divers moQTements coordonnés , conlécotifs à ces pensées ou vouloirs , sans néanmoins qa'il y ait causalité productive ou liaison de cause à effet entre le vouloir de rame et le mouvement du corps.

À cet égard le sens intime nous trompe sur Tefficace de notre volonté, comme il nous trompe dans le transport que nous faisons des réactions de Tàme dans les affectbns immédiates du plaisir ou de la douleur aui parties du corps où elles nous semblent se localiser. Ikns la réalité il n'y a qu'une seule cause efficiente naiment productive : Dieu , force suprême, infinie , qui, ayani créé les êtres « peut seule les modifier, les changer ou les conserver dans le même eut.

Toutes les substances créées et finies sont passives, ei Tàme humaine ne fait exception ni quant au fond de son être ni quant aux idées ou notions innées , i;rsvées en elle par la main même du Créateur.

De là il suit que les animaux doivent être considérés comme des machines de la nature, et nous n'avons aoeiine raison de leur attribuer une àme qui , si elle existait, sentirait, et par là même penserait comme la nôtre, puisque, d'ailleurs, toutes les fonctions, moBvements organiques , impressions , tendances , appétits, s'expliquent dans les animaux comme dans rhomme, à l'aide de l'étendue et du mouvement.

D'oà il suit encore que , considérant l'être organisé vinnt , ou le tout formé par l'union mystérieuse et ineflable des deux substances diverses de l'àme et du eorps, tout ce que la philosophie devra se proposer sera, non d'expliquer les mouvements ou affections du corps par les lois de l'esprit , ou réciproquement , en essayant de combler un abîme , mais bien d'expliqser les fonctions ou mouvements du corps organique virant par les lois connues et plus simples de la mécanique ordinaire.

Dans le deniter cas seulement on peut comparer eoiie elles les choses de même nature, de même genre ; dans Taotre cas on ne saurait mettre en équation des vateors hétérogènes et incommensurables entre elles. 11 serait donc absurde de croire que les faits de ràmeou les opérations de Tesprit puissent avoir leur principe ou leur cause efficiente dans les fonctions 00 monTements du corps ou de la matière. Pour trouver ce principe ou cette cause, il faut remonter à l'esprit suprême ou à Dieu qui , en créant l'àme et le ^rpsi a posé les lois de leur union.

Cet exposé rapide et incomplet du cartésianisme nous montre l'origine de la physiologie du dernier ûècle. On voit , de plus , comment la doctrine mère, altérée dans son principe, ou peut-être même poussée ^ les dernières extrémités par des esprits hardis et

très-conséquents, a pu favoriser le système des unitaires matérialistes en ramenant la confusion de deux ordres de faits et d'attributs que Descartes avait voulu et cru séparer à toujours.

En effet , si la causalité n'appartient à aucune substance créée, y compris l'àme humaine ou le moi, toutes recherches ou considérations sur les causes ou forces productives des phénomènes se trouvent nécessairement exclues du domaine de la philosophie comme de la physique , et n'appartiennent qu'à la théologie ; on pourra donc dire de toute cause efficiente ce que dit Bacon en parlant des causes finales : Causarum finanalium invesligatio tanquam virgo Deo eonsecrata nihil parti.

Mais si l'idée ou l'aperception que chaque être pensant a de son existence personnelle, de son moi, n'est auure que l'idée , l'aperception interne d'une cause, force agissante et libre, abstraire la cause dans la recherche ou l'observation des faito primitifs du sens intime , ce sera abstraire le moi, propre sujet de l'observation intérieure. Dès lors la psychologie , ou la science des faiu de l'àme , ira se confondre avec la science purement abstraite ou logique conventionnelle , qui roule sur des définitions ( et c'est là que Gondillac et ses disciples ont ramené la science de l'homme intellectuel et moral ) , ou d'autre part avec une théorie des fonctions organiques ou propriétés des corps vivants dont les physiologistes résument l'ensemble sous le titre général de sensibilité physique.

A la vérité, ce que nos modernes philosophes ont appelé sensations animales, imaginations, associations d'idées considérées, pour ainsi dire, de dehors ou localisées dans une partie quelconque de l'organisation cérébrale, n'ont rien de commun avec ce que Descartes a proprement nommé la p«n«^e prise pour attribut essentiel de l'àme et du moi; mais il est vrai aussi que, quand on a été conduit à faire abstraction du sentiment de libre activité ou du moi, et par suite de toute cause efficiente, on peut très-bien sans inconséquence ne reconnaître qu'une seule classe de facultés ou de fonctions attribuées soit à l'àme, soit même au corps qui a la vie en puissance , et dont la profiriété essentielle est de êefUir; dans ce dernier cas, on ramène les faits de rintelligence, les actes libres de la volonté humaine aux phénomènes delà sensibilité physique ou animale, et à une simple réceptivité des organes mêmes où l'observateur imagine et croit saisir ces phénomènes.

Tel a été , depuis l'application de la méthode de Bacon à la science de l'homme intellectuel et moral , le point de vue commun aux physiologistes et à plusieurs philosophes qui se sont proposé expressément , et de la manière la plus illusoire, de ramener l'homme intérieur et moral à l'homme extérieur ou physique , comme si le moral était le physique même retourné.

RAPPORTS DU PHYSIQUE

C'est en transportant à la science de Vkme ces hypothèses limitées par Descartes à la science des corps et de leurs divers mouvements, que Hobbes et Gassendi d'abord, ensuite Hartley etPriestley, Ch. Bonnet, et de nos jours les disciples de Condillac qui se sont spécialement occupés de la physiologie, ont porté au plus haut degré la confusion des deux ordres de faits physiologiques et psychologiques.

20 De la doclrlne de Stalb el de son Influence.

Dans ce point de vue systématique où Descartes refusait toute action , toute causalité réelle aux créatures et ne voyait qu'en Dieu seul la cause efficiente, les mouvements divers de la matière brute ou organique, dépendant de la même cause, venaient théoriquement se ranger sous les mêmes lois, et la physiologie n'existait pas encore comme science particulière , distincte de la physique ou de la mécanique. Mais en reconnaissant le fait de Tactivité humaine, ou en lui attribuant une causalité au sens le plus élevé, Stalh fut conduit à poser nettement la ligne de démarcation qui sépare les lois physiologiques des corps vivants et les lois mécaniques de la matière brute. Stalh fut ainsi le créateur de la vraie physiologie animale^ comme Descartes avait été le père de la vraie métaphysique de Tâme.

Mais pour affranchir les corps vivants des lois générales de la mécanique, il n'était pas nécessaire de les faire rentrer sous la dépendance exclusive de l'àme pensante , il ne fallait pas surtout confondre la prévoyance ou la libre activité de l'esprit avec l'aveugle faium du corps,

Stalh abonda trop dans le sens absolu de Descartes, et crut avec lui que tout ce qui était démontré ne pouvoir appartenir au corps devait, par là même, être exclusivement attribué à l'àme pensante.

c En faisant de l'àme le principe de tous les mouvements vitaux, dit M. Roussel, Stalh a renversé la barrière qui séparait la médecine de la philosophie. >

Cela est vrai, mais ne saurait être pris pour un éloge du stalhianisme, ni pour une marque de l'heureuse et légitime influence de ce système sur les véritables progrès, soit de la médecine physiologique, soit de la vraie philosophie de l'esprit humain.

Les faits de la nature restent toujours ce qu'ils sont, en dépit de nos systèmes et de nos classifications arbitraires ; chaque homme qui descend en lui-même, apprend (cerlUsimâ scienlid el clamante conscienliâ) que les faits et les lois du corps ne sont pas plus les faits ni les lois de l'esprit, que la passion n'est l'action : aucune science humaine ne saurait renverser cette forte barrière élevée par la nature même entre les doux forces vivantes qui constituent l'homme tout entier.

L'homme n'est pas plus une pure inteUigenee servie par des organes, qu'il n'est une organisation servie par un esprit ; il y a des organes de perception qui obéissent à la volonté; ceux-là seuls peuvent être dila servir l'intelligence; il en est d'autres de pure sensation qui, placés par la nature hors de la sphère d'activité de la personne ou du moi, peuvent entraîner et subjugner la volonté sans lui obéir en aucun cas, obscurcir et absorber l'intelligence sans jamais lui porter la lumière.

Dans un sujet aussi composé que l'homme, il faat se méfier de ces maximes générales et absolues, de ces formules aphoristiques et tranchantes qui nesonfcvraies que d'un côté.

Partant des faits particuliers de conscience, Stalh s'élève , avec une précipitation impossible à justiHer pour un philosophe, jusqu'à U cause unique efficiente des phénomènes organiques et vitaux commodes phénomènes moraux et intellectuels. 11 trouve bien le type originel de cette cause dans le senlîment du moi, identifié avec celui d'une force libre qui se connaît par la conscience de ses propres actes , et sur ce point capital il rectifie le système de Descartes : pmser ne signifie pas seulement avoir ou sentir une modificaiioD, mai€ agir ou créer le mouvement , par un effort prîmiiif indépendant. Mais en attribuant à la force moi tout mouvement corporel involontaire et non aperço , comme volontaire ou libre et intérieurement aperçu , Stalh considère que cette force agissante , toujours à l'œuvre, n'a pas besoin d'avoir conscience de son effort, de ses actes ou de ses vouloirs, pour être la vraie cause de tous ses mouvements , tant organiques que volontaires, pas plus qu'elle n'a besoin de se connaître elle-même pour exister réellement à litre de force ou de substance en soi.

A ce titre purement nominal ou abstrait, l'àme considérée comme cause ou force productive inconnue , n'a plus rien de commun avec la personne ou le moi qui se connaît ou se sait exister. Ainsi l'àme humaine irait se ranger dans la classe de toutes les autres forces de la nature dont les physiciens disent avec vérité qu'il n'y a point de science possible hors des eflets sensibles extérieurs, qui les manifestent. C'est dans ce sens aussi que les anciens philosophes s'informaient si curieusement de l'essence ou de hi forme même de l'àme ; si elle n'était pas un air , un feu subtil , un globule de matière , etc. Dans ce sens imaginaire et hypothétique , on pourra bien se croire fondé à dire , sans s'écarter du point de vue de Stalh , que la même àme, la même cause inconnue, s'appliquant tour à tour ou à la fois à des instruments divers, fait sentir les organes chacun à sa manière, sécrète hi bile dans le foie , les sucs gastriques dans l'estomac , digère les aliments, enfin, par une analogie qui passe toutes les bornes, veut, réfléchit, se sou vient, compare et juge

ET DU MORAL DE LHOIIHE

dant le cenrean. Mm, rtmeiier ainti à ronité de cause ou de lois, des faits si dirers, si incomparables par leur iatare,ii'esweepas tomber dans une erreur plus grande et plas manifeste eoeote que celle des premiers physiologistes mécaniciens? N'est-ce pas violer aussi ourertemeat toutes les règles d'une sage induction et l'écarter de la méthode même exclusivement appropriée aux sciences naturelles , d'après laquelle , en comparant ces faits divers, alors même qu'ils sont également extérieurs au moi, on ne peut être conduit à admettre ou supposer une vraie identité de cause , qs'aaunt qu'il y a analogie ou ressemblance complète enire les effets observés? Or, comment assigner quelqoe ressemblance entre des faits aussi essentiellement difen, par leur nature, que le sont, par exemple, lels actes intérieurs de vouloir, de souvenir, de jugement, de réflexion , et telle fonction ou mouvement organique représenté à l'imagination on aux sens. La ditérence seule des deux modes d'observation par leiqoels nous pouvons constater ces deux natures de faiii, ne soffit-olle pas pour montrer toute l'absurdité qu'il y aurait à ranger dans la même catégorie des ckoies aussi hétérogènes , à leur appliquer les mêmes loii, les mêmes dénominations, à les rattacher enin à la même cause?

Malgré le système de la perfectibilité progressive ei indéfinie, nous ne pouvons nous empêcher de croire qsDs éttûent plus près de la vérité ou dans une meillenre direction méthodique, ces anciens philosophes qii, après avoir embrassé le système général des faenhésde Tétre organisé, vivant, sentant et pensant, sentirent le besoin de noter avec plus de précision les Uoia rapports essentiellement distincts sous lesquels ils considéraient cette sorte de trinité d'existence ; en employant les titres d'âme végéMWê, semiUve et raiw^MbU pour exprimer trois principes de vie ou d'opération.

Anssi , en dépit de tous les efforts qu'on a faiu de nw jours pour écarter et proscrire les titres mêmes des causes occnltes, voyons-nous que l'observation et Texamen plus approfondi d'un ordre de faits mixtes , et qoi semblent tenir à la fois à la science de l'àme et à celle du corps organique , tendent à ramener sons d'antres formes, des divisions de classes, de propriétés et de fonctions tout à fait semblables à celles que les snciens avaient reconnues ou établies entre les principes ou les causes de ces fonctions diverses.

Nous montrerons bientôt, en effet, par un exemple remarquable, que les mêmes observations qui ont porté à distinguer une sensibilité organique de la sennlnlité animale , et pareillement une contractilité organique insensible d'une contractilité sensible ou utimale, doivent conduire nécessairement è admettre une troisième espèce de sensibilité et de contractilité,

qui , sortant de la sphère de l'organisation on de l'animalité, ne peut être attribuée qu'à la personne ou au moi , et par suite à l'âme humaine ; ce qui, en rétablissant les litres respectifs de causes métaphysiques ou forces productives des trois classes de propriétés observées, conduirait à l'ancienne division d'âme végélalive, semiiive etpemanle,

La théorie physiologique de Stalh s'alliait très-bien avec les systèmes métaphysiques, qui, parUnt de Tabsolu et n'ayant aucun égard aux faits primitifs du sens intime, avaient été conduits à rapporter à la cause ou moteur suprême, non-moi, ces actes volontaires et libres que le moi s'attribue dans le for interne comme des effets dont il se sait cause de la même manière qu'il se sait exister. Dès que cette causalité immédiate ou de fait est reniée ou méconnue, la personnalité Tétant aussK> la science ne repose plus que sur des hypothèses. On pourra bien supposer , en effet , qu'une même force, une même cause intelligente ou aveugle, libre ou nécessaire, fait tout dans la nature et dans l'homme , mais que cette cause soit Dieu ( ou r&me universelle ou particulière), toujours est-elle non-moi et étrangère à la personne dont le titre et le caractère individuels vont se padre dans des abstractions ou se confondre avec des images.

Rédproquement nos doctrines modernes de psychologie ont pu se rattacher à la doctrine du stalhianisme pur ou modifié selon les vues de cette méthode propre aux sciences naturelles qui fait profession d'écarter tout recours aux causes occultes.

On trouve , par exemple , dans la psychologie de Charles Bonnet toutes les idées de Stalh relativement à L'empire universel que la même âme exercerait sur les fonctions vitales, nutritives, sécrétoires, etc., comme sur les opérations libres de l'esprit et de la vo^ lonté.

Condillac lui-même parait entrer dans ce point de vue, quand il dit avec assurance dans sa Logique que le principe qui fait végéter l'animal est le même qui le fait penser ou sentir.

C'est ainsi qu'après avoir fait abstraction du fait primitif ou de l'effort libre qoi constitue la personne ou le moi , toutes les facultés de l'àme viennent se confondre, soit avec les modifications du principe inconnu , de la force aveugle qui fait végéter, ou encore plus simplement avec les propriétés mêmes inhérentes 'aux organes vivants. Dés lors , la science de l'homme physique et moral ne sera plus que celle des fonctions de ses divers organes ; le métaphysicien, croyant trouver le sujet propre de sa science dans les observations ou système du physiologue, croira pouvoir emprunter son langage ou lui prêter le sien , entrer avec lui en communauté d'idées comme de signes, adopter ses hypothèses pour expliquer des fails d'un

ordre entièrement différent , employer enfin une méthode de classification ou de division qui , étant appropriée à des choses ou des phénomènes que Timaginalion ou les sens saisissent et représentent au dehors , n'ont plus qu'une acception illusoire et tout à fait frivole, quand il s'agit des faits tout intérieurs auiquels une réfleiion concentrée peut seule donner un sens : c'est ce que nous allons chercher à montrer par quelques exemples.

§ IV

Des tentatives faites pour dislinguer et analyser les diverses facultés de Vdme, en leur (usignant des sièges partictdiers dans F organisation.

Gomme le transport que nous faisons des impressions sensibles aux divers sièges organiques qu'elles affectent, est sans doute le premier moyen naturel de leur distinction dans la conscience , il devient ensuite le motif principal qui détermine à réunir dans une même classe et à exprimer par un seul terme général, toutes les impressions qui peuvent se rapporter à un même organe.

C'est la nature même qui semble avoir fait le partage de nos sensations en cinq espèces , relatives à autant d'instruments particuliers qui les reçoivent ou les transmettent, et avoir ainsi préparé une sorte de décomposition de cette faculté générale appelée sensibilité extérieure : décomposition qui se fonde sur une circonstance d'autant plus facile à saisir , qu'elle ne demande aucun retour réfléchi sur les modifications spécifiques elles-mêmes , lesquelles peuvent être d'ailleurs intrinsèquement différentes ou même contraires, quoiqu'elles se rapportent au même siège ou s'associent à l'idée d'un même lieu.

En continuant d'après les mêmes vues et suivant le plan indiqué par la nature , des esprits systématiques ont cru qu'il n'y avait rien de mieux à faire que d'appliquer la même méthode de division des fonctions des sens divers , tant externes qu'internes , à l'analyse des faits de l'àme , on des modes et actes de conscience qui sont censés correspondants à ces fonctions ou en résulter.

Dès qu'on se serait convaincu, par exemple, d'après un assez grand nombre d'observations ou d'expériences appropriées (si tant est qu'il puisse y en avoir de telles) , que certaines facultés ou opérations intellectuelles , désignées d'une manière plus ou moins précise , par ces termes , jugement , mémoire , imagination, etc., correspondent chacune à une division partielle du cerveau , qui doit entrer en jeu ou fonctionner d'une manière quelconque pour qu'il y ait lieu

RAPPORTS DU PHYSIQUE

à l'exercice spécial de telle faculté ; dès lors , dia-je , on pourrait croire avoir ou décomposé cette faculté générale nommée entendement en autant de facultés particulières (l'imagination, le jugement, le souvenir , etc. ), qu'il y aurait de sièges cérébraux vraiment distincts. En supposant la division physiologique suffisamment exacte, il n'y aurait plus de disputes ou de divergence d'opinion sur l'espèce et le nombre précis de ces sortes d'instruments par lesquels Thmome conçoit , rappelle , compare , etc. , des idées ; pas plus qu'il n'y en a maintenant sur le nombre et les limites des cinq sens externes qui fournissent les premiers matériaux de ces opérations.

Observons « néanmoins , qu'une distinction de sièges attribuée à l'exercice de chaque faculté , telle que certains physiologistes se sont crus autorisés à la supposer , se réfère nécessairement elle-même à un système fondé sur une méthode de division tout à fait différente, tantêt réflexive comme celle de Descartes, tantèt parement logique comme celle de Gondillac , mais également indépendante, dans les deux cas, de tontes les considérations physiologiques.

Maintenant, de deux choses l'une, ou la division métaphysique dont il s'agit a été déjà confirmée et vérifiée par son critère approprié , la réflexion et le sens intime ; ou bien elle n'est qu'arbitraire, conventionnelle et provisoire. Dans le premier cas , la division physiologique, supposée ou même constatée par l'observation extérieure , n'ajouterait rien à la Térité intérieure des distinctions psychologiques; il en résulterait seulement une sorte de parallélisme et un accord satisfaisant entre la connaissance objective des moyens ou instruments par lesquels nos facultés intellectuelles s'exercent , et la connaissance toute réflexive de cet exercice même. Dans le second cas , la division physiologique pourrait servir, jusqu'à un certain point, de preuve ou de correctif à une analyse métaphysique, incertaine, arbitraire; pourvu, toutefois, que la première ne fût pas imaginée comme moyen de suppléer l'autre , de la justifier , et , surtout, de l'expliquer; car ainsi il suffirait que le métaphysicien multipliât arbitrairement ses distinctions ou classifications , pour que le physiologiste en prit prétexte d'assigner une petite place dans le cerveau , afin d'y loger telle faculté abstraite'et purement nominale.

L'on voit bien que des hypothèses , ainsi entées sur des hypothèses d'un ordre différent , loin d'édaircir l'analyse des facultés de l'esprit, ne seraient propres qu'à les obscurcir , en dénaturer ou transformer les véritables caractères.

Les livres de physiologie ne nous fournissent que trop d'exemples de l'abus et du vide de ces sortes d'hypothèses explicatives pour des facultés ou attributs de l'àme.

ET DU MORAL DE L'HOMME

On lait comment Willîs ayail assigné dans le cervesQ an siège particulier à chaque faculté de Tàme , en logeant le êem commun dans le cùrps cannelé, la mémoire dans la iubêlanee corticale, etc.

D'autres physiologistes , depuis Willis , ont proposé de noutelles divisions de sièges, mais toujours fondées sor des distinctions psychologiques plus ou moins arbitraires.

De nos jours , le docteur Gall a prétendu établir une liaison ou correspondance certaine entre chacune de nos facultés intellectuelles , et même entre telles passions , tels yices , telles vertus ou dispositions morales, et certaines protubérances du crâne qui les signalent ani yeux de Tobservateur.

Sans vouloir entrer dans les détails de ce système, je me bornerai à demander à M. le docteur Gall , 8*il eroit qae la nature a dû proportionner le nombre des organes à celui des distinctions qu*il a plu à Thomme d'établir dans des langues arbitraires et conventionnelles, en considérant quelquefois , par exemple, une leole et même faculté sous différents points de vue abstraits, par rapport à telles circonstances sociales, tels résultats accidentels ou fortuits , etc.

M. Pinel , dans son Traité sur Paliènation mentale,

admet aussi , quoique avec beaucoup plus de réserve,

rhypothèse d'une diversité de sièges cérébraux à cha-

enn desquels viendrait se rattacher une faculté parti-

! colièrederesprit.

Cet auteur induit deux divisions psychologiques et physiologiques parallèles et correspondantes de certains cas de manie ou d'aliénation mentale où il dit SToir observé que tel aliéné exerce tour à tour et isolément une faculté intellectuelle particulière , comme Fatlention , le jugement , la méditation , etc. , pendant qned*autres facultés, comme la perception , la mémoire , etc. , paraissent tout à fait oblitérées ; ce qui prouTerait , suivant cet auteur , la multiplicité de cet être abstrait et complexe , appelé Tentendement bu main, et sa divisibilité réelle en autant de facultés élémentaires quMl y a ou qu'il doit y avoir d'instruments on de sièges cérébraux.

Je crois qu'on peut contester à la fois et le fondement de cette analyse psychologique, et les inductions que le physiologiste prétend en tirer.

Qoand on dit qu'un aliéné exerce telle faculté active de Tintelligence proprement dite , comme le jugement, la réflexion , etc., c'est qu'on part de certaines définitions nominales de ces facultés, ou qu'on les conndère à la manière de Condillac , en dedans de la sensation , en faisant abstraction de leur caractère le plus essentiel.

Ce n'est, en effet, qu'autant qu'on a préalablement <Iéfini , caractérisé et classé les facultés de l'entendein^nt, en Isûssant à l'écart le moi, la conscience , l'ac-

COOSIH. — TOOT m.

tivité libre de la personne, sans laquelle nulle intelligence n'existe, que Ton peut dire, consèquemment à telle définition abstraite, qu'un aliéné qui n'a pas actuellement le conscium, le compoe «ni, pense, donne son attention , juge, médite , réfléchit , etc.

Cette hypothèse tout ^ fait contradictoire, à mon sens , est un nouvel exemple très-frappant des illusions et des abus qui se lient d'une part à l'emploi d'une méthode, ou logique ou physique, dans la science des fai's intérieurs, ou de la confusion de langage et d'idées introduite, comme nous l'avons remarqué, entre deux sciences diverses qu'on tente vainement de réduire à une seule.

Au vrai , l'aliéné, tant qu'il n'a pas le sentiment du moi, et qu'il ne se connaît pas, se trouve rayé de la liste des êtres intelligents , des personnes morales : il ne perçoit pas, car percevoir c'est se distinguer soimême de tous objets de représentation ou d'intuition externe ; par suite , il ne juge pas ; car le jugement consiste précisément à distinguer l'attribut du sujet ; or l'individu qui ne fait pas cette distinction en luimême, qui ne sépare pas ce qui est lui de ce qui ne l'est pas, s'identifiant (selon l'expression de Condillac) avec toutes ses modifications successives , sent , et ne juge pas.

Il n'est pas plus vrai de dire que l'aliéné donne son attention ; car l'attention étant un acte volontaire de l'esprit, là où il n'y a pas de libre activité, de compos eut, il ne saurait y avoir d'attention , ni, par suite , de réminiscence ou de souvenir, etc.

Un maniaque qui exerce actuellement une seule des fsicultés actives dont on parle, cesse, par là même, d'être aliéné ; par cela seul qu'il rentre en possession de lui-mémey l'intelligence, la pensée, se trouve rétablie dans son empire entier et sans nulle division.

Sans doute la sensibilité, proprement dite , externe ou interne, l'imagination, les passions, toutes les facultés passives , peuvent s'exercer et prendre même un surcroît d'énergie dans l'état d'aliénation, quoique la conscience du moi, et avec elle toutes les facultés actives de l'intelligence, soient suspendues ou oblitérées; et au contraire , les facultés de l'entendement peuvent être dans l'état le plus sain, quoique la sensibilité physique et toutes les facultés passives qui en dépendent , la sensibilité , l'imagination , la mémoire mécanique , soient altérées et soumises à des aberrations telles qu'on en trouve divers exemples , dont un des plus frappants est celui qu'on peut lire dans V Essai analytique sur Tdme, par Charles Bonnet, relativement à un vieillard, Charles Lullin, sujet à des aliénations extraordinaires qui ne troublaient nullement l'exercice de ses facultés mentales.

De cet exemple et d*une foule d'antres , on déduit très-bien, non comme dit l'auteur dont nous parlions,

4iâ

la divisibilité de cet être abstrait et nulli forme, appelé rentendement, mais une division ou séparation réelle de deux classes de facultés, les unes animales ou passives, les autres intellectuelles et actives ; distinction essentielle prouvée parles observations physiologiques, éclairées par une vraie psychologie.

Disons, en nous résumant sur ce sujet capital, qu'il n'en est pas des facultés actives, des volitions et des actes réfléchis de notre intelligence, comme des capacités purement réceptives des divers organes sensitifs auxquels se rattachent les impressions passives, les images ou autres distinctions spontanées : si ces dernières modifications peuvent être étudiées dans leurs causes instrumentales et leurs effets physiques, ou divisées, circonscrites et classées hors du moi dans leurs sièges propres, les premières étant vraiment indivises de leur cause hyperorganique ou de la force consciente et une dont elles émanent, ne peuvent pas plus que cette force môme se représenter dans Tespace extérieur, ou se concevoir par localisation et comme par dissémination dans les parties du composé organique. IJi se trouvent les limites où le physiologiste est forcé de s'arrêter ; toute application des points de vue de la méthode et des principes de sa science propre devient impossible, et n'amène que des contradictions ou des absurdités.

Bfais avant d'arriver à ces limites on rencontre , pour ainsi dire sur les contins des deux natures, une espèce de faits mixtes et qui semblent tenir de l'une et de l'autre , et en former comme le lien ; ainsi que nous tâcherons de le montrer après avoir cité encore un exemple propre à faire voir l'immense lacune qui subsiste toujours entre les deux sciences de Thomne physique et de l'homme moral , en dépit de tous les efforts des physiologistes pour combler l'abîme ou dissimuler le hiatui.

Divisions physiologigues desfonetûms de sensibililé et de moiiiité: comment elles laissent à V écart les faits de Vdme.

h> Dlflérentet esp«cet de lensIbUIM dItUnsuécspar BIcbal.

Od sait combien d'expériences ont été faites et variées, depuis Haller jusqu'à nos jours, pour constater dans différents êtres organisés , ou dans les diverses parties d'un même être vivant , l'existence ou les modes de cette propriété générale que les physiologistes ont appelée tour à tour sensibilité et «rritobOiié.

RAPPORTS DU PHYSIQUE

On a longuement discuté, et peut-être discute-i-on encore , pour savoir si ces deux noms expriment réellement deux propriétés différentes , ou une même propriété diversement modifiée.

Le savant et judicieux Haller avait toujours fait entrer dans la notion psychologique ou réflexive , exprimée par le terme sensibililé, la conscience ou le sentiment du moi, comme la seule part que Tàme humaine puisse être censée prendre à ce qui se passe dans l'organisation vivante.

Quant aux autres phénomènes de mouvement ou de contraction, expérimentés ou observés dans des parties séparées du corps de l'animal , ou isolées>du principe ou de la force consciente en vertu de laquelle la personne existe et sent ou perçoit, ilsvenaient se ranger, suivant Haller, dans une classe tout à fait distincte soos le nom propre d'irritabilité qui exprime aiosi une propriété vitale ou inhérente au corps organisé , et qui réside spécialement dans les parties musculaires.

Mais les physiologistes qui restaient attachés à la doctrine de Stalh , pure ou modifiée comme nous l'avons vu, préoccupés des vues de Stalh et considérant que la même âme, principe commun de la pensée, du sentiment et de la vie organique , est présente ou fonctionne là même où n'est pas la conscience ou le moi, étaient conduits par là même à identifier l'irritabilité et la sensibilité , sinon , quant aux effets apparents , du moins quant au principe ou à la cause productive des phénomènes organiques , respectivement classés sous ces deux titres.

C'est ainsi que les physiologistes se sont crus autorisés à dire dans un langage qu'on pourrait croire métaphysique, que lorsque tel oi^ane musculaire, par exemple, se contracte ou frémit sous le stimulus, c'est parce qu'il en sent l'excitation en yertu du mode spécial de sensibilité qui lui est propre suivant les uns, communiquée, suivant les autres, par les nerfs qui rampent etse cachent dans son tissu ; ainsi, Pirritabilité ne serait, au vrai, qu'une modification particulière même, ou, comme on l'a dit, une branche égarée de la sensibilité, propriété mère à laquelle on prétendrait rattacher l'universalité des faits de b nature vivante, sentante, et pensante même.

Cependant , il était impossible de nier ou de méconnaître les résultats des expériences certaines sur lesquelles Haller fondait sa distinction.

Ou ne pouvait confondre, par exemple, les cas où telle partie excitée répond seule à l'action du stimulus, par des mouvements de contraction partielle plus ou moins visibles , sans que l'animal semblât y participer en aucune manière, et ceux, au contraire, où la plus légère impression faite sur quelque extrémité nerveuse, détermine une agitation générale , entrai-

ET DU MORAL DE L*HOMME

nant après elle tous les signes d*une vraie sensibilité ; mais on n*en a pas moins persisté à dire que dans le premier cas, c'est Torgane isolé qui sent seul Timpresûon du stimulus , tandis que dans le deuxième , c^est tout le système vivant, Tanîmal enfin qui est aflecié , qui toulTre plaisir ou douleur.

Nous ne voulons pas ici récriminer de nouveau sur fcquivoque ou l'abus trop évident du mot sentir pris lour à tour dans deux acceptions qui n'ont rien de commun ; mais nous ne pouvous nous empêcher de remarquer que cette prétendue sensibilité , latente ou bornée à un organe particulier, ne saurait offrir à la pensée ou à l'imagination , rien de phis que ce que Haller entendait par l'irritabilité ; et certainement , il ne peut y avoir sur ce point qu'une dispute de mot. Quoi qu'il en soit , il fallait un terme particulier pour eiprimer cette sorte d'affectivité. On a choisi le terme snuilnUté organique au lieu d'irritabilité, comme plus propre à signifier cette propriété générale , en vertu de laquelle chaque partie de l'organisation vivante est dite feiiftr les impressions qu'elle reçoit immé diaiement. Et Ton a appelé êensibilUé animale cette même propriété générale, attribuée à l'animal ou an même tout vivant, dont tous les organes sont solidaires.

Or une condition essentielle à toute sensation ani maie, celle que toutes les expériences des physiologues s'accordent à manifester, c'est la transmission directe et continue de l'impression depuis Torgane qui la reçoit jusqu'au cerveau, qui étant le rendez-vous commun de tous les nerfs et organes sensitifs de la vie animale, est dit aussi le siège central, le rendez-vous commun de toutes les sensations de cette espèce. De là , on conclut très-bien qu'une sensation qui devient awmale, par sa propagation jusqu'au cerveau, est d'abord et peut rester organique en s'arrètant à l'organe extérieur, immédiatement affecté; que, par conséquent, il n'y a point là deux propriétés différentes , mais seulement deux degrés d'une seule et même propriété, ou passage d'un degré à l'autre.

On peut donc dire que la sensation animale n'est elle-même qu'une sensation organique plus forte; comment pourrait-elle , en effet , cesser d'être organique par le seul fait de sa transmission à un organe central?

On peut dire de même dans le langage physiologique que h sensation organique n'est qu'une sensation animale plus faible ; mais si l'on introduit dans cette espèce supérieure de sensation quelque chose de plus qne la transmission de l'impression k un centre ou qu*one communication de mouvement d'organe à '>rgane; si la sensation n'est dite animale qu'en tant qu'on la considère sous son rapport k la conscience

du moi, qui la perçoit, que devient la sensation organique? et quelle valeur réelle attribuer, en ce cas, au root sensation si souvent employé ? Faudra-t-il diviser la conscience en autant de degrés qu'on peut en supposer entre l'impression organique la plus bornée , la plus obscure , et la sensation animale h pl^ vive ! faudra-t-il , encore , diviser Te moi entre toutes ^es parties de l'organisation vivante , ou attribuer un moi partiel à chaque fibre nerveuse , à chaque atonie de matière vivante? Que devient dans cette hypothèse absurde l'unité indivisible du moi, l'identité de la personne ?

Percevoir une impression en la rapportant à un objet ou à un siège corporel , et surtout en l'attribuant à cette force ou puissance , vouloir, qui concourt k la produire, où être simplement affecté de l'impression et la devenir, comme dit Condillac, sont certainement deux manières d'être ou de sentir essentiellement diverses par nature, et non pas seulement par le degré ou la dose, suivant l'expression de Bicfaat.

Souvent une impression perçue k tel degré cesse de l'être à un degré plus élevé ou lorsqu'elle s'avive an point d'absorber la conscience ouïe moi lui-même qui la devient. Ainsi , plus la sensation serait éminemment animale, moins elle aurait le caractère vrai d'une perception humaine.

Plusieurs modifications peuvent ainsi passer par divers degrés de vivacité ou de faiblesse, et se transformer, suivant les titres convenus , d^organiqnes en animales, sans être jamais liées à aucune aperception intérieure : d'autres, au contraire, ne sauraient avoir lieu à aucun degré sans être perçues ou accompagnées de conscience. L'observation prouve qne les premières ont leur siège dans des organes purement impressionnables , placés hors de toute influence du centre d'où irradie l'action d'une volonté motrice, et se rapportent surtout k Tappétit ou aux fonctions nutritives : pendant que les autres, essentiellement activées par la volonté, mettent l'individu en rapport de connaissance et avec les objets étrangers et avec une force intérieure qui se réfléchit dans ses actes propres. Ces dernières sensations , si on leur veut conserver ce titre , n'onl-elles donc pas quelque chose d'hyperorganique dans leur caractère, ou de suranimal dans leurs effets? Pour> quoi donc les confondre dans la classe des sensations animales, qui ne sont au fond que des sensations organiques? Le vice essentiel de la classification et l'abus grossier du langage qui enveloppe ainsi deux ordres de faits ou d'idées si hétérogènes , ressort encore plus évidemment, s'il est possible, de la division physiologique des différentes espèces de contractililé corre&« pondante k celle qui précède.

Ui

RAPPORTS DU PHYSIQUE

|II

Deê différenUê sortes de eontractiîUé établies par Bichat,

Après avoir distingué deux sortes de sensibilités , Tune organique, Tauire animale, Bichat établit la division systématique de deux espèces de contractilité musculaire sous les mêmes litres, savoir : une contractilité organique et une contractilité animale.

Pour conserver une analogie avec la division précédente il fallait que le terme conlraciilité organique exprimât seulement la propriété qu'a tout organe musculaire d'entrer en coniraction sous Tinfluence du stimulus, ou d'exécuter des mouvements partiels auxquels Vanimal ne prend aucune part : c'est bien là rirrilabilité hallérienne. Quant à la contractilité animale, elle ne devrait se distinguer de la précédente que par les mouvements coordonnés de l'animal tout entier. Telles sont en effet les deux sortes de contractilité que Bichat comprend sous le même titre de contractilité organique en distinguant deux contractilités organiques , l'une insensible , l'autre sensible, et qu'il n'appelle pourtant pas encore animale. Outre ces deux espèces , le célèbre physiologiste en reconnaît encore une troisième qu'il appelle proprement contractilité animale, non pas seulement comme dans Tespèce précédente , et tant que le mouvement est senti par l'animal , mais , de plus , en tant qu'il est effectué ou produit par une force inhérente à l'être sensible et moteur; c'est ici bien évidemment quelque chose de plus qu'un degré supérieur de la contractilité organique sensible; il s'agit, non pas seulement d'une propriété , mais d'une faculté, d'une puissance nouvelle qui n'a plus d'analogie avec les espèces de sensibilité ou de motilité organiques parmi lesquelles on prétend vainement la classer.

Ici, la diversité, le contraste, ressort des expériences mêmes ou des faits psychologiques, sur lesquels on croit fonder une analogie et expliquer la manière d'agir ou les produits de cette puissance de vouloir qui ne s'explique que par sa libre action.

Les physiologistes se sont assurés par des expériences nombreuses et variées , que les contractions ou mouvements opérés dans les muscles, qu'ils appellent volontaires^ s'exécutent toujours sous l'influence immédiate des nerfs cérébraux ou médiate du cerveau même.

En portant , en effet , une irritation quelconque au sein même de cet organe central , on produit infailliblement des contractions dans toutes les divisions musculaires qu'il tient sous sa dépendance par l'intermède des nerfs cérébraux, pourvu que ces nerfs soient dans cet état d'intégrité ou de correspondance avec

d'antres systèmes (artériel, veineux , etc.). Cefttdonc avec raison qu'on distingue cet sortes de eontraciions générales de celles qui sont immédiatement exécutées par le stimulus dans des organes particuliers ; qu'elles soient ou ne soient pas sous la dépendance du centre moteur, elles n'en sont pas moins senties par l'animal vivant, comme nous sentons , par exemple, les battements de cœur , des mouvements convulsifs et involontaires ; tel est aussi le vrai sens de la contractilité animale ou sensible. Cette dernière classe doit comprendre tous les mouvements musculaires qui peuvent être produits dans l'état de vie sous l'influence cérébrale , quel que soit d ailleurs leur principe ou leur cause, soit que cette cause agisse sur le cerveau même, centre du mouvement , soit qu'elle influe sur les nerfs intermédiaires, véhicules de l'action motrice : et l'on peut déjà entrevoir que le même terme générique , contrcuitilité animale, va résumer sons lui bien des éléments ou bien des déterminations opposées en principe.

Il est évident que., l'expérience physiologique s'arrête an matériel même de la contraction ou au jeu sensible des instruments organiques qui l'effecluent , et ne saurait donner aucune prise sur la nature de la cause ou de la force vraiment motrice.

Ainsi , que le mouvement soit automatique comme dans certaines maladies nerveuses, convulsives, etc., ou purement instinctif comme dans la locomotion du fœtus au sein de la mère ou au moment de la naissance ; ou forcé par les habitudes mécaniques, ou aveuglément entraîné hors de toute délibération et conscience par de violentes exacerbations de la sensibilité , de vives douleurs , des émotions subites , des passions exaltées, etc.; ou, au contraire, qu'il soit le produit d'une volonté consciente , réfléchie , éclairée ; dans ton» ces cas divers ou opposés, le physiologiste ne verra que des effets analogues ou homogènes d'une seule et même propriété vitale de contractilité animale ; parce qu'il ne peut voir que les mêmes muscles en jeu ou imaginer la même influence nerveuse ou cérébrale exercée d'organe à organe.

Mais , si le physiologiste se rend plus attentif aax phénomènes qui lui montrent la nécessité d'une sorte de partage au sein delà vie animale ; s'il consulte aussi l'expérience intérieure, il sentira le besoin de scinder la contractilité animale en deux espèces, celle de l'instinct ou des passions, qui est entièrement subordonnée à la sensibilité physique, et celle de la volonté proprement dite, qui n'est soumise qu'au choix libre et éclairé de l'intelligence. A ses yeux , la contractilité animale pourra s'exercer de deux manières ou sous deux modes d'influence cérébrale , l'une directe , ou propre au centre moteur, l'autre indirecte ou sympathique. Là, le cerveau est vraiment actif, il prend l'initiative de

ET DU MORAL DE L'HOHME

Taetion eonlracliie qui lai appaitieiil ; tdt lont les cas ou la iocoraoUon , proprement dite volonUire « consécothre à un jugement de Tesprit , est aperçue en principe ou en résultat par le moi qui se Tapproprie comme cause , ou , ce qui revient au même y qui Tattribuepar le fait de conscience à une force agissante, arec qui le moi est complètement identiâé. Dans le second mode d'influence cérébrale indirecte ou sympathique, le cerveau , dira-t-on , sera passif ; il n'aura plus rinitiative d'action et ne fera que recevoir luimême la détermination de quelque autre organe ou centre nerveux partiel , pour la transmettre par les nerfs contigus, et sur lesquels il réagit immédiatement, jasqu'aux muscles qui doivent Texécuier. Or comme ces oignes ou centres nerveux partiels, qui envoient au cenreau leurs irradiations, sont les sièges d'impressioDi affectives appropriées à des besoins ou des appétits organiques, à des sensations purement animales, aussi obscures dans leur principe qu'entraînantes dans leurs résultats , on conçoit que les mouvements ou actes ainsi déterminés , participent à tout Taveuglement de leor cause provocante.

Quoique cette hypothèse explicative tende , comme on voit, à scinder en deux la classe de corUracUons animales, le physiologiste célèbre dont nous parlons n'en maintient pas moins l'unité systématique de classe, sans doute pour n'avoir qu'une seule cause ou nn seul principe au lieu de deux ; simplification si désirable aux yeux des physiciens , et sur laquelle nous n'aurions rien à dire dans cette occasion , s'il ne s'agissait vraiment que de phénomènes ou de fonctions de la même espèce homogène ; si l'on ne confondait pas dans le langage comme dans les faits, les fonctions qui appartiennent au corps, avec des facultés ou des actes qui ne peuvent s'attribuer qu'à l'&me ou au moi ; les mouvements communiqués d'organe à organe avec la puissance libre, éclairée, qui commence et continue les mouvements ; la prévoyance de l'esprit avec la faitm de l'organisme.

Malgré cette unité systématique de classe , ou la symétrie de division des propriétés vitales de sensibilité et de contractilité , les faits mêmes du sens intime nous obligent donc de reconnaître que la contraction animale n'est pas plus identique à un mouvement volontaire ou à un acte libre, que la sensation animale n'est identique ou même analogue à une perception du moi humain ; le même hiatus subsiste dans les deux cas , et ce n'est pas la physiologie qui pourra le combler. Seulement (et j'attache un grand prix à ceUe remarque), les observations mêmes du pbysiologiste peuvent le conduire jusqu'à ces limites où IVganisme finit , où commence l'empire de l'àme, et servirainsià tracer plus exactement la ligne dedémarcalion qui sépare deux natures essentiellement diverses.

Sons doute, le moi ne se manifeste qu'à lui-même par le sens intime , dans Teffort ou le mouvemegt volontaire que l'àme aperçoh intérieurement comme un produit de son activité , comme un effet dont sa volonté est cause ; mais l'initiative d'action attribuée par l'hypothèse précédemment exposée à un centre physiologique organique auquel Tàme est censée indivisiblement unie, devient , pour notre faible intelligence , comme un symbole sensible propre à représenter, peut-être , ce qui se passe dans l'organisation vivante au moment même où un oou/oir ineffable, conçu par l'àme , s'effectue par le mouvement qui le manifeste.

Le vice de l'hypothèse consiste à prendre le symbole ou le signe pour la chose signifiée , l'image pour la réalité.

Faites totalement abstraction de cette force vive qui veut , commence ou détermine le mouvement du corps dont aucun signe physiologique , pris hors du sens interne, ne saurait exprimer la valeur, ni donner la moindre idée , et supposez qu'une force physique quelconque , telle que l'électricité ou le galvanisme , agisse immédiatement sur le centre organique, ou que le cerveau fonctionne précisément de la manière requise d'après l'hypothèse, l'individu jouissant d'ailleurs de toutes ses facultés sensitives et intellectuelles, à l'exception de la volonté de mouvoir dont nous faisons abstraction ; en ce cas , b cause physique en question , en déterminant l'influx cérébral, aura bien sûrement pour effet de produire des contractions et une agitation générale dans tous les muscles auxquels aboutissent ces nerfs moteurs : l'individu les sentira ces mouvements, non comme des effets de sa volonté, mais comme des produits d'une force étrangère qui n'est pas lui.

En effet, le moi ne saurait s'attribuer à lui-même comme cause ces sortes de sensations, de mouvements, où il n'interviendrait, pour ainsi dire, que comme témoin ou sujet passif.

il ne pourrait se les attribuer, même dans une hypothèse telle que celle de la girouette de Bayle , que les vents viennent à point nommé tourner comme elle désire ; car le désir n'est pas la volonté , et pour arriver à propos ou à souhait, un mouvement quelconque n'en est pas moins tout à fait involontaire tant qu'il n'est pas accompagné du sentiment de l'effort et déterminé ou produit librement. '

11 suit de là qu'aucune hypothèse physiologique ne saurait imiter, figurer, reproduire, ni par suite expliquer les effets ou attributs propres de la volonté ou force motrice de l'âme même : et ici , le défaut d'appropriation de toute hypothèse physiologique pour expliquer ou aider à concevoir le fait du sens intime , celui de la libre activité et de l'existence

RAPPORTS DU PHYSIQUE

même du mol, montre clairement le passage d'une nature à une antre , d'un ordre de faiu ou d'idées à un ordre tout différent.

Excitez dans l'animal quelque partie nerveuse, tous faites naitre une sensation effective ; portez le stimulus, soit immédiatement sur un organe musculaire , soit sur le tronc nerveux qui lui fournit des rameaux, il produit des mouvements , des contractions sensibles animales. Mais la volonté ou la puissance de commencer, continuer ou suspendre le mouvement , reste sui juriê, hors de toute atteinte comme de toute imitation. Quand elle s'exerce , tous les résultats de Texpérience physiologique sont incertains ou trompeurs ; tous les signes de sensibilité ou de contractilité animale peuvent devenir muets. Que deviennent en effet ces signes? et à quoi sert l'aiguillon de douleur le plus acéré, lorsque le brasier ardent consume la main d'un Mutius Scévola qui veut rester immobile? quelle est cette puissance capable de modifier ainsi toutes les lois de sensibilité et de contractilité animale, qui lutte contre l'instinct, change toutes ses déterminations, suspend ses mouvements, contraint le corps à rester fixe ou à se porter en avant quand une force opposée le fait fuir ou trembler (i) ?

Je m'arrête ici sans croire avoir besoin de développer davantage les prémisses d'une distinction évidente d'ailleurs par elle-même, et qui n'aurait pas besoin de preuves si la physiologie moderne n'avait pas cherché à envahir jusqu'au domaine de l'âme , et à soumettre à ses divisions ou explications hypothétiques les faits mêmes du sens intime.

Le vide de toutes ces explications du moral par le physique est , je l'espère , démontré maintenant par tout ce qui précède.

Mais n'y a-t-il donc pas quelque lien ou rapport autre que celui de catualilé entre les faits des deux natures vivante et pensante ? Ce rapport , ce lien intime existe, nous n*en saurions douter pas plus que du mode actuel de notre existence qu'il constitue; mais quel est précisément ce rapport ? comment le déterminer ou en reconnaître les signes propres?

S'il est-vrai, enfin, selon les termes du programme de l'académie de Copenhague, qu'on soit fondé à nier, en général , l'utilité des expériences ou des doctrines physiologiques , pour exprimer les faits de l'âme ou du sens intime , n'y a-t-il pas quelque expérience ou observation de cette espèce , qui puisse éclairer les points du contact de nos deux natures, manifester leur influence réciproque dans certaines limites , et faire ainsi mieux connaître l'homme tout entier?

Tel est l'objet des recherches et des considératioi» qui vont suivre.

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