‹ uvres de Victor HugoChapitre 10 sur 599 · D'AUTOMNE · texte numérisé non relu

D'AUTOMNE

Jprjcmim.

Data fala secutus.

Dkvise des St.-John.

Ce su'^cle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte;

Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte ,

Et du premier consul déjà , par maint endroit ,

Le front de l'empereur brisait le masque étroit.

Alors dans Besançon , vieille ville espagnole ,

Jeté comme la graine au gré de l'air qui vole ,

Naquit d'un sang breton et lorrain à la fois

Un enfant sans couleur , sans regard et sans voix ;

Si débile , qu'il fut , ainsi qu'une chimère ,

Abandonné de tous , excepté de sa mère ,

Et que son cou ployé comme un frêle roseau

Fit faite en même temps sa bière et son berceau.

Cet enfant que la vie effaçait de son livre ,

Et qui n'avait pas même un lendemain à vivre ,

C'est moi. —

Je vous dirai peut-être quelque jour Quel lait pur , que de soins , que de vœux , que d'amour Prodigués pour ma vie en naissant condamnée , M'ont fait deux fois l'enfant de ma mère obstinée , Ange qui sur trois fils attachés à ses pas Épandait son amour et ne mesurait pas !

0 l'amour d'une mère! — amour que nul n'ou])Iio !

Pain merveilleux qu'un Dieu partage et multii)lie ! Table toujours servie au paternel foyer ! Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier !

Je pourrai dire un jour , lorsque la nuit douteuse Fera parler les soirs ma vieillesse conteuse , Comment ce haut destin de gloire et de terreur, Oui remuait le monde aux pas de l'empereur, Dans son souffle orageux m'emportant sans défense , A tous les vents de l'air fit flotter mon enfance. Car , lorsque l'aquilon bat ses flots palpitants , L'océan convulsif tourmente en même temps Le navire à trois ponts qui tonne avec l'orage Et la feuille échappée aux arbres du rivage !

Maintenant jeune encore et souvent éprouvé , J'ai plus d'un souvenir profondément gravé , Et l'on peut distinguer bien des choses passées Dans ces plis de mon front que creusent mes pensées. Certes , plus d'un vieillard sans flamme et sans cheveux , Tombé de lassitude au bout de tous ses vœux , Pâlirait s'il voyait , comme un gouffre dans l'onde , Mon âme où ma pensée habite comme un monde , Tout ce que j'ai souffert , tout ce que j'ai tenté , Tout ce qui m'a menti comme un fruit avorté, Mon plus beau temps passé sans espoir qu'il renaisse , Les amours , les travaux , les deuils de ma jeunesse , Et quoiqu'encore à l'âge où l'avenii' sourit, Le livre de mon cœur à toute page écrit !

Si parfois de mon sein s'envolent mes pensées , Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées j S'il me plaît de cacher l'amour et la douleur Dans le coin d'un roman ironique et railleur ;

LES FEUILLES D'AUTOMNE

Si j'ébranle la scène avec ma fantaisie ; Si j'enlieclioqne aux yeux d'une foule clioisie D'autres hommes comme eux, vivant Ions à la fois De mon souffle et parlant au peuple avec ma voix ; Si ma tête , fournaise où mon esprit s'allume , Jette le vers d'airain qui bouillonne et qui fume Dans le rbylhme profond , moule mystérieux D'où sort la stropbe ouvrant ses ailes dans les deux , C'est que l'amour , la tombe , et la gloire , et la vie , L'onde qui fuit , par l'onde incessamment suivie , Tout soulîle , tout rayon , ou propice ou fatal , Fait reluire et vibrer mon âme de cristal , Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j'adore Mit au centre de tout comme un écho sonore !

D'ailleurs , j'ai purement passé les jours mauvais , Et je sais d'où je viens si j'ignore où je vais. L'orage des partis avec son vent de Hamme Sans en altérer l'onde a remué mon Ame ; Rien d'immonde en mon cœur, pas de limon impur Oui n'attendît qu'un vent pour en troubbr l'azur !

Après avoir chanté , j'écoute et je contem|ile, A l'empereur tombé dressant dans l'ombre un temple, Aimant la liberté poiu" ses fruits , pour ses fleurs , Le trône pour son droit , le roi pour ses malheurs ; Fidèle enfin au sang qu'ont versé dans ma veine Mon père vieux soldat , ma mère vendéenne !

Bicnsïèmt,

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