‹ uvres de Victor HugoChapitre 11 sur 599 · VIRG · texte numérisé non relu

VIRG

Louis , <i«and vous irez , dans un de vos voyages ,

Voir Bordeaux , Pau , Rayonne et ses charmants rivages,

Toulouse la Romaine , où dans des jours meilleurs

J'ai cueilli tout enfant la poésie en fleurs ,

Passez par Blois. — Et là , bien volontiers sans doute ,

Laissez dans le logis vos compagnons de route ,

Et tandis qu'ils joûront , riront ou dormiront ,

Vous , avec vos pensers qui haussent votre front ,

Montez à travers Blois cet escalier de rues

Que n'inonde jamais la Loire au temps des crues ;

Laissez là le château, quoique sombre et puissant ,

Quoiqu'il ait à la face une tache de sang ;

Admirez , en passant , cette tour octogone

Qui fait à ses huit pans hurler une gorgone;

Mais passez. — Et sorti de la ville , au midi ,

Cherchez un tertre vert , circulaire , arrondi ,

Que surmonte un grand arbre , un noyer , ce me semble

Comme au cimier d'un casque une plume qui tremble.

Vous le reconnaîtrez , ami ; car tout rêvant ,

Vous l'aurez vu de loin sans doute en arrivant.

Sur le tertre monté , que la plaine bleuâtre, Que la ville élagée en long amphithéâtre, Que l'église , ou la Loire et ses voiles aux vents , Et SIS mille archi|)els plus que ses flots mouvants , El de Chambord là-bas au loin les cent tourelles , Ne fassent pas voler votre pensée entre elles. Ne levez pas vos yeux si haut que l'horizon , Regardez à vos pieds. —

Louis , celle maison Qu'on voit , bAtie en pierre et d'ardoise couverte , Blanche et carrée , au bas de la colline verte, Et qui , fermée à peine aux regards étrangers, S'épanouit charmante entre ses deux vergers : C'est là. — Regardez bien : c'est le toit de mon père ! C'est ici qu'il s'en vint dormir après la guerre, Celui que tant de fois mes vers vous ont nommé , Que vous n'avez pas vu , qui vous aurait aimé !

Alors , ô mon ami , plein d'ime extase amère , Pensez pieusement , d'abord à votre mère , El puis à voire sœur , et dites : « Notre ami « Ne reverra jamais son vieux père endormi !

» Hélas ! il a perdu celte sainte défense

» Qui protège la vie encore après l'enfance ,

« Ce pilote prudent , qui pour dompter le flot

» Prête une expérience au jeune matelot !

« Plus de père pour lui ! plus rien qu'une mémoire !

» Plus d'auguste vieillesse à couronner de gloire !

» Plus de récils guerriers ! plus de beaux cheveux blancs

» A faire caresser par les petits enfants!

» Hélas ! il a perdu la moitié de sa vie ,

" L'orgueil de faire voir à la foule ravie

» Son père , un vétéran , \m général ancien !

» Ce foyer où l'on est plus à l'aise qu'au sien ,

» Et le seuil paternel qui tressaille de joie

» Quand du fils qui revient le chien fidèle aboie !

» Le grand arbre est tombé ! resté seul au vallon,

n L'arbuste est désormais à nu sous l'aquilon.

« Quand l'aïeul disparaît du sein de la famille ,

» Tout le groupe orphelin , mère , enfant , jeune fille ,

» Se rallie inquiet autour du père seul

» Que ne dépasse plus le front blanc de l'aïeul.

» C'est son tour maintenant. Du soleil , de la pluie ,

« On s'abrite à son ombre , à sa lige on s'appuie.

•^ C'est à lui de veiller, d'enseigner , de souffrir , » De travailler pour tous , d'agir et de mourir !

« Voilà que va bientôt sur sa fête vieillie

» Descendre la sagesse austi'^re et recueillie ;

n Voilà que ses beaux ans s'envolent tour à tour , «Emportant l'un sa joie et l'autre son amour ,

»> Ses songes de grandeur et de gloire ingénue ,

» Et que pour travailler son âme reste nue ,

« Laissant là l'espérance et les rêves dorés ,

'^ Ainsi que la glaneuse , alors que dans les prés

« Elle marcbe , d'épis remplissant sa corbeille ,

'> Quitte son vêtement de fête de la veille !

» Mais le soir , la glaneuse aux branches d'un buisson

« Reprendra ses atours , et chantant sa chanson ,

» S'en reviendra parée , et belle et consolée ;

■>■> Tandis que cette vie , âpre et morne vallée ,

» N'a point de buisson vert où l'on retrouve un jour

>^ L'espoir , l'illusion , l'innocence et l'amour !

>^ 11 continûra donc sa tâche commencée , » Tandis que sa famille autour de lui pressée , » Sur son front , où des ans s'imprimera le cours , » Verra tomber sans cesse et s'amasser toujours , V Comme les feuilles d'arbre au vent de la tempête , r Cette neige des jours qui blanchit notre tête !

« Ainsi du vétéran par la guerre épai'gné ,

>' Rien ne reste à son fils , muet et résigné ,

» Qu'un tombeau vide , et toi , la maison orpheline

» Qu'on voit blanche et carrée au bas de la colline ,

r> Gardant, comme un parfum dans le vase resté ,

« Un air de bienvenue et d'hospitalité !

« Un sépulcre à Paris ! de pierre ou de porphyre ,

» Qu'importe ! les tombeaux des aigles de l'empire

» Sont auprès. Ils sont là tous ces vieux généraux

» Morts un jour de victoire en antiques héros ,

» Ou , regrettant peut-être et canons et mitraille ,

« Tombés à la tribune , autre champ de bataille.

« Ses (lis ont déposé sa cendre auprès des leurs ,

« Afin (ju'en l'autre monde , heureux pour les meilleurs,

« II puisse converser avec ses frères d'armes ;

» Car sans doute ces chefs , pleures de tant de larmes ,

» Ont là-bas une tente. Ils y viennent le soir

» Parler de guerre; au loin, dans l'ombre, ils peuvent voir

« Flotter de l'ennemi les enseignes rivales;

» Et l'empereur au fond passe par intervalles.

» Une maison à Blois ! riante quoicpie en deuil ,

» Élégante et petite , avec un lierre au seuil ,

» Et qui fait soupirer le voyageur d'envie

« Comme un charmant asile à reposer sa vie ,

« Tant sa neuve façade a de fraîches couleurs !

n Tant son front est caché dans l'herbe et dans les fleurs !

n Maison! sépulcre! hélas ! pour retrouver quelque ombre

« De ce père parti sur le navire sombre ,

n Où faut-il que le fils aille égarer ses pas ?...

« Maison , tu ne l'as plus ! tombeau , tu ne l'as pas ! »

Juin 1830.

^roïsumic.

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