‹ uvres de Victor HugoChapitre 103 sur 599 · LE SACRE DE CHARLES X · texte numérisé non relu

LE SACRE DE CHARLES X

Os superbum conticescal , Simplcx /ides acquiesçât Dei magislerio.

Que l'orgueil se taise , que la simple foi contemple l'exercice du pouvoir de Dieu.

Prose. — Prières du Sacre.

L'orgueil depuis trente ans est l'erreur de la terre ; C'est lui qui sous les droits étouffa le devoir j C'est lui qui dépouilla de son divin mystère

Le sanctuaire du pouvoir.

L'orgueil enfanta seul nos fureurs téméraires ,

Et ces lois dont tant de nos frères

Ont subi l'arrêt criminel , Et ces règnes sanglants, et ces hideuses fêles , Où , sur un échafaud se proclamant prophètes ,

Des bourreaux créaient l'Éternel !

En vain , pour dissiper cette ingrate folie , Les leçons du Seigneur sur nous ont éclaté ; Dans les faits merveilleux que notre siècle oublie ,

En vain Dieu s'est manifesté !

En vain un Conquérant , aux ailes enflammées ,

A rempli du bruit des armées

Le monde en ses fers engourdi j Des peuples obstinés l'aveuglement vulgaire N'a point vu quelle main poussait ses chars de guerre

Du Septentrion au Midi !

Qui jamais de Clovis surpassa l'insolence ,

ODES

Peuples ? Dans son orgueil il plaçait son appui. Ne mellanl que le monde el lui dans la balance ,

11 crut qu'elle penchait sous lui.

Jl bravait de vinfjt rois les armes épuisées ;

Des nations s'étaient brisées

Sur ce Sicambre audacieux ; Sur la ferre à ses yeux rien n'était redoutable : Il fallut , pour courber cette tète indomptable ,

Qu'une colombe vint des cieux !

Peuples ! au même autel elle est redescendue ! Elle vient , échappée aux profanations , Comme elle a de Clovis fléchi l'Ame éperdue ,

Vaincre l'orijucil des nations.

Que le siècle à son tour comme un Roi s'humilie.

De la voix qui réconcilie ,

L'oracle est enfin entendu ; La Royauté , longtemps veuve de ses couronnes , De la chaîne d'airain qui lie au ciel les Irônes ,

A retrouvé l'anneau perdu.

Naguère on avait vu les tyrans populaires, Attaquant le passé comme un vieil ennemi , Poursuivre , sous l'abri des marbres séculaires ,

Le trésor gardé par Remy.

Du pontife endormi profanant le front pâle ,

De sa tunique épiscopale

Ils déchirèrent les lambeaux ; Car ils bravaient la Mort dans sa majesté sainte ; Et les vieillards souvent s'écriaient pleins de crainte

« Que leur ont donc fait les tombeaux ? «

Mais trompant des vautours la fureur criminelle , Dieu garda sa colombe au lis abandonné. Elle va sur un Roi poser encor son aile :

Ce bonheur h Charie est donné !

Charles sera sacré suivant l'ancien usage ,

Comme Salomon , le roi sage ,

Qui goûta les célestes mets , Quand Sadoch et Nathan d'un baume l'arrosèrent , Et , s'approchanl de lui , sur le front le baisèrent,

En disant : « Qu'il vive à jamais ! »

Le vieux pays des Francs , parmi ses métropoles , Compte une église illustre , où venaient tous nos rois , De ce pas triomphant dont tremblent les deux pôles ,

S'humilier devant la Croix.

Le peuple en racontait cent prodiges antiques :

Ce temple a des voûtes gothiques ,

Dont les saints aimaient les détours ; Un séraphin veillait à ses portes fermées ; Et les anges du ciel , quand passaient leurs armées ,

Plantaient leurs drapeaux sur ses tours !

C'est là que pour la fête on dresse des trophées. L'or, la moire et l'azur parent les noirs piliers, Comme un de ces palais où voltigeaient les fées ,

Dans les rêves des chevaliers.

D'un trône et d'un autel les splendeurs s'y répondent ;

Des festons de flambeaux confondent

Leurs rayons purs dans le saint lieu ; Le lis royal s'enlace aux arches tutélaires; Le soleil , à travers les vitraux circulaires ,

Mêle aux fleurs des roses de feu.

Voici que le cortège à pas égaux s'avance.

Le pontife aux guerriers demande Cn\RLES-Dix.

L'autel de Reims revoit l'Oriflamme de France,

Retrouvée aux murs de Cadix.

Les cloches dans les airs tonnent ; le canon gronde :

Devant l'Aine des rois du monde

Tout un peuple tombe à genoux ; Mille cris de triomphe en sons confus se brisent; Puis le Roi se prosterne , et les évêqucs disent :

— « Seigneur, ayez pitié de nous !

« Celui qui vient en pompe à l'autel du Dieu juste , '• C'est l'héritier nouveau du vieux droit de Clovis , » Le chef des Douze Pairs , que son appel auguste

» Convoque en ces sacrés parvis.

» Ses preux , quand de sa voix leur oreille est frappée ,

» Touchent le pommoau de l'épée ,

« Et l'ennemi pâlit d'effroi ; « Lorsque ses légions rentrent après la guerre , » Leur marche pacifique ébranle encor la terre : —

« 0 Dieu ! prenez pitié du Roi !

n Car vous êtes plus grand que la grandeiir des hommes ! n Nousvouslouons, Seigneur, nous vous confessons, Dieu! « Vous nous placez au faite , et dès que nous y sommes ,

« A la vie il faut dire adieu !

« Vous êtes Sabaolh , le Dieu de la victoire !

n Les Chérubins , remplis de gloire ,

» Vous ont proclamé Saint trois fois; « Dans votre éternité le temps se précipite ; n Vous tenez dans vos mains le monde qui palpite

« Comme un passereau sous nos doigts ! «

Le Roi dit : « Nous jurons , comme ont juré nos pères ,

» De rendre à nos sujets paix , amour, équité ;

« D'aimer, aux mauvais jours comme en des temps pros-

» La Charte de leur liberté. [pères ,

'1 Nous vivrons dans la foi par nos aïeux chérie.

» Des Ordres de chevalerie

» Nous suivrons le chemin étroit.

'^ Pour sauver l'opprimé nos pas seront agiles. » Ainsi nous le jurons sur les saints Évangiles ;

« Que Dieu soit en aide au bon droit ! »

ODES

IdS

Montjoie et Saint-Denis ! — Voilà que Clovis même Se lève pour l'entendre , et les deux saints guerriers , Cliarlemagne et Louis , portant pour diadème

Une auréole de lauriers ; Et Charles Sept , guidé par Jeanne encor ravie ;

Et François Premier, dont Pavie

Trouva l'armure sans défaut ; Et du dernier Martyr l'héroïque fantôme, Ce Roi , deux fois sacré pour un double royaume ,

A l'autel et sur l'échafaud !

Devant ces grands témoins de la grandeur française , Le Saint-Chrême de Charte a rajeuni les droits. Il reçoit , sans faiblir, cette Couronne ofi pèse

La gloire de soixante rois. L'Archevêque bénit TÉpée héréditaire ,

Et le Sceptre , et la Main austère

Dont nul signe n'est démenti ; Puis il plonge à leur tour dans le divin calice Ces Gants qu'un roi jamais n'a jeté dans la lioe

Sans qu'un monde en ait retenti !

Entre, ô peuple ! — Sonnez, clairons, tambours, fanfare ! Le prince est sur le trône ; il est grand et sacré ! Sur la foule ondoyante il brille comme un phare

Des flots d'une mer entouré.

Mille chantres des airs , du peuple heureuse image ,

Mêlant leur voix et leur plumage ,

Croisent leur vol sous les arceaux; Car les Francs , nos aïeux , croyaient voir dans la nue , Planer la Liberté , leur mère bien connue ,

Sur l'aile errante des oiseaux.

Le voilà Prêtre et Roi ! — De ce titre sublime Puisque le double éclat sur sa couronne a lui , Il faut qu'il sacrifie : où donc est la Victime ? —

La Victime , c'est encor lui !

Ah ! pour les Rois français qu'un sceptre est formidable !

Ils guident ce peuple indomptable ,

Qui des peuples règle l'essor ; Le monde entier gravite et penche sur leur trône ; Mais aussi l'indigent que cherche leur aumône ,

Compte leurs jours comme un trésor !

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