‹ uvres de Victor HugoChapitre 105 sur 599 · AU COLONEL · texte numérisé non relu

AU COLONEL

G.-A. GUSTAFFSON.

Habet sua sidéra telliis.

Ancienne devise.

Ce siècle, jeune encore , est déjà pour l'histoire Presque une éternité de malheurs et de gloire. Tous ceux qu'il a vus naître ont vieilli dans vingt ans. Il semble , tant sa place est vaste en leur mémoire , Qu'il ne peut achever ses destins éclatants Sans fermer avec lui le grand cercle des temps.

Chez des peuples fameux , en des jours qu'on renomme , Pour un siècle de gloire il suffisait d'un homme. Le nôtre a déjà vu passer bien des flambeaux ! Il peut lutter sans crainte avec Alhène et Rome ; Que lui fait la grandeur des âges les plus beaux ? Il les domine tous , rien que par ses tombeaux !

A peine il était né , que d'Enghien sur la poudre Mourut , sous un arrêt que rien ne peut absoudre. Il vit périr Moreau ; Byron , nouveau Rliiga. Il vit des cieux vengés tomber avec sa foudre Cet aigle dont le vol douze ans se fatigua Du Caire au Capitole et du Tage au Volga !

H — Qu'importe ? dit la foule. Ah ! laissons les tempêtes n Naître , grossir, tonner sur ces sublimes têtes ; » Pourvu que chaque jour amène son festin , » Que toujours le soleil rayonne pour nos fêtes , « Et qu'on nous laisse en paix couler notre destin , « Oublier jusqu'au soir, dormir jusqu'au matin!

« Que le crime s'élève et que l'innocent tombe, n Qu'importe ?— Des héros sont morts ? paix à leur tombe ! » — Et nous-mêmes.... qui sait si demain nous vivrons ?

ODES

o Quand nous aurons atteint le terme où tout succombe, « Nous (lirons , le temps passe ! et nous ignorerons » Quels vents ont amené l'orage sur nos fronts. «

Ce ne sont point là tes paroles ,

Toi dont nul n'a jamais douté ,

Toi qui sans rei;klie t'immoles

Au culte de la Vérité !

Victime e( vengeur des victimes ,

Ton cœur aux dévortments sublimes

S'offrit en tout temps , en tout lieu ;

Toute ta vie est un exemple ;

Et ta grande ;1me est comme un temple

D'où ne sort que la voix d'un Dieu !

11 suffit de ton témoignage ,

Pour que tout mortel incliné

Aille rendre un |)ul)lic hommage

A ce qu'il avait profané.

Ta bouche , pareille au temps même,

N'a besoin que d'un mot suprême

Pour récompenser ou punir ;

Et i)arlant plus liant dans notre âge

Que la flatterie et l'outrage ,

Dicte l'histoire A l'avenir !

Puisqu'il n'est plus d'autres miracles Que les hommes nés parmi nous , Tu succèdes aux vieux oracles Que l'on écoutait à genoux.

A ta voix , qui, juge les races , Nos demi dieux changent de places ; Comme, à des chants mystérieux, Quand la nuit déroulait ses voiles , Jadis on voyait des étoiles Descendre ou monter dans les cieux !

Pour mériter ce rang auguste , Aux vertus par le ciel offert , Qui plus que lui fut noble et juste ? Et qui , surtout, a plus souffert?

Cet homme a payé tant de gloire Par des malheurs que la mémoire Ne peut rappeler sans effroi ; C'est un enfant des Scandinaves ; C'est Gustave , fils des Gustaves ; C'est un exilé ; c'est un roi.

Il avait un ami dans ses fraîches années , Comme lui tout empreint du sceau des destinées. C'est ce jeune d'Engliien qui fut assassiné !

Gustave à ce forfait se jeta sur ses armes ;

Mais quand il vit l'Europe insensible à ses larmes ,

Calme et stoïque, il dit : « Pourquoi donc suis-je né?

» Puisque du meurtrier les nations vassales i> Courbent leurs fronts tremblants sous ses mains colos- » Puisque sa volonté des princes est la loi; [sales;

n Puisqu'il est le soleil qui domine leur sphère ; n Sur un trône aujourd'hui je n'ai plus rien à faire, « Moi (|Mi voudrais régner en roi ! «

H céda. — Dieu montrait, par cet exemple insigne , Qu'il refuse parfois la victoire au plus digne ; Que plus lard , pour punir, il ap|)araît soudain ; Qu'il fait seul ici-bas tomber ce qu'il élève; Et que pour balancer Bonaparte et son glaive , Il fallait déjA plus que le sceptre d'Odin!

Gustave , jeune encor, quiUa le diadème , Pour que rien ne manquai à sa grandeur suprême. Et tant que de TRurope , en proie aux longs revers , Sous les pas du géant vacilla l'équilibre , Plus haut (|ue tous les rois il leva son front libre , Échappé du trône et des fers !

Combien d'un tel exil diffère Le malheur du tyran l)anni , Lorsqu'au fond de l'autre hémisphère, Il tomba confus et puni !

Quand sous la haine universelle L'Usurpateur enfin chancelle , Dans sa chute il est insulté :

En vain il lutte opiniâtre; El de sa pourjtre de théâtre Rien ne reste à sa nudité !

Sa morne infortune est pareille

A la mer aux bords détestés ,

Dont l'eau morte à jamais sommeille

Sur des fastueuses cités.

Ce lac , noir vengeur de leurs crimes ,

Du ciel , qui maudit ses abîmes ,

Ne peut réfléchir les tableaux ;

Et l'œil cherche en vain quelque dôme

De l'éblouissante Sodome ,

Sous les ténèbres de ses flots.

Gustave ! âme forte et loyale !

Si parfois , d'un bras raffermi, Tu reprends la robe royale , C'est pour couvrir quelque ennemi 1 Dans la retraite que j'envie , Tu portes sur la noble vie Un souvenir calme et sans fiel ; Reine , comme loi , sans asile ,

ODES

La Verlu , que la lerre exile ,

Dans ton gi-and cœur retrouve un ciel !

Ah ! laisse croître l'herbe en tes cours solitaires !

Que l'importe , au milieu de tes pensers austères ,

Qu'on n'ose , de nos jours , saluer un héros ;

Et que ciiez d'autres rois puissants, heureux encore .

Une foule de chars ébranlent dès l'aurore

Les grands pavés de marbre et l'azur des vitraux ?

Tu règnes cependant ! tu règnes sur toute âme Dont ce siècle glacé n'a pas éteint la flamme ; Sur tout cœur né pour croire, aimer et secourir; Sur tous ces chevaliers que tant d'oubli protège , Étranges courtisans dont le rare cortège N'accourt au seuil des rois qu'à l'heure d'y mourir !

En tous lieux où la foi, l'honneur et le génie Rendent un libre hommage à la vertu bannie, Ton nom règne , entouré d'un éclat immortel. Par un beau dévoûment toute vie animée , Toute gloire nouvelle , en notre âge allumée , Est un flambeau de plus brûlant sur ton autel !

Ki maître ! ni sujet ! — Seul homme sur la terre , Qui d'un pouvoir humain ne sois pas tributaire , Dieu seul sur tes destins a de suprêmes droits ; El comme la comète , aux clartés vagabondes , Marche libre à travers les soleils et les mondes , Tu passes à côté des peuples et des rois !

Septembre 1825.

^&jc Bixiètne,

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