‹ uvres de Victor HugoChapitre 106 sur 599 · LES DEUX ILES · texte numérisé non relu

LES DEUX ILES

Dites-moi U'oCl il est venu, je vous dirai où il est allé. E. H.

11 est deux lies dont un monde

Sépare les deux Océans ,

El qui de loin dominent l'onde .

Comme des têtes de géants.

On devine , en voyant leurs cimes ,

Que Dieu les tira des abîmes

Pour un formidable dessein;

Leur front de coups de foudre fume ,

Sur leurs flancs nus la mer écume ,

Des volcans grondent dans leur sein.

Ces Iles où le flot se broie

Entre des écueils décharnés,

Sont comme deux vaisseaux de proie ,

D'une ancre éternelle enchaînés.

La main qui de ces noirs rivages

Disposa les sites sauvages ,

Et d'effroi les voulut couvrir ,

Les fit si terribles peut-être ,

Pour que Bonaparte y pût naître ,

Et Napoléon y mourir !

« — Là fut son berceau ! ~ là sa lombe ! »

Pour les siècles , c'en est assez.

Ces mots , qu'un monde naisse ou tombe ,

Ne seront jamais effacés.

Sur ces Iles , à l'aspect sombre ,

Viendront , à l'appel de son ombre ,

Tous les peuples de l'avenir ;

Les foudres qui frappent leurs crêtes ,

Et leurs écueils , et leurs tempêtes ,

Ne sont plus que son souvenir !

Loin de nos rives , ébranlées Par les orages de son sort , Sur ces deux Iles isolées Dieu mit sa naissance et sa mort , Afin qu'il pût venir au monde Sans qu'une secousse profonde Annonçât son premier moment , Et que sur son lit militaire , Enfin , sans remuer la terre , Il pût expirer doucement !

Comme il était rêveur au matin de son âge ! Comme il était pensif au terme du voyage ! C'est qu'il avait joui de son rêve insensé; Du trône et de la gloire il savait le mensonge ; Il avait vu de près ce que c'est qu'un tel songe , Et quel est le néant d'un avenir passé !

Enfant , des visions , dans la Corse , sa mère , Lui révélaient déjà sa couronne éphémère , Et l'aigle impérial planant sur son pavois ; 11 entendait d'avance , en sa superbe attente , L'hymne qu'en toute langue , aux portes de sa tente. Son peuple universel chantait tout d'une voix ;

ODES

ACCLAUATIOIV.

" Gloire à Napoléon ! gloire au mailre suprême !

» Dieu même a sur son front posé le diadème.

>> Du Nil au Boiyslliène il réfjne triomi)iiant.

» Les rois, fils de cenl rois, s'inclinent quand il passe,

» Et dans Rome il ne voit d'es|)ace

» Que pour le trône d'un enfant !

« Pour porter son tonnerre aux villes effrayées ,

« Ses aigles ont toujours les ailes di'ployées.

« Il régit le Conclave ; il commande au Divan.

« Il mêle à ses drapeaux , de s;ing toujours humides,

» Des croissants pris aux Pyramides,

» Et la croix d'or du grand Yvan !

« Le Mamelouk bronzé , le Gotli plein de vaillance, >^ Le Polonais, qui porle une Hamme à sa lance , « Prêtent leur force aveugle à ses ambitions. » Ils ont son vœu i)our loi, i)our loi sa renommée.

« On voit marcher dans son armée

« Tout un peuple de nations !

« Sa main , s'il touche un but où son orgueil aspire ,

« Fait à quelque soldat l'aumône d'un enpire ,

» Ou fait veiller des rois au seuil de son i)alais ,

« Pour qu'il puisse, en quittant les combats ou les fête

» Dormir (Il paix dans ses conquêtes ,

» Comme un pêcheur sur ses filets !

» Il a bâti si haut son aire impériale ,

> Qu'il nous semble babiier cette sphère idéale

» Où jamais on n'entend un orage éclater!

n Ce n'est plus qu'A ses pieds que gronde la tempête ;

» Il faudrait , pour frapper sa tête ,

» Que la foudre pût remonter ! »

La foudre remonta ! — Renversé de son aire , Il tomba , tout fumant de cent coups de tonnerre.

Les rois punirent leur tyran.

On l'exposa vivant sur un roc solitaire ; Et le géant captif fut remis par la terre

A la garde de l'Océan.

Oh ! comme à Sainte-Hélène il dédaignait sa vie , Quand le soir il voyait , avec un œil d'envie ,

Le soleil fuir sous l'horizon ; Et qu'il s'égarait seul sur le sable des grèves , •Jusqu'à ce qu'un Anglais, l'arrachant de ses rêves

Le ramenât dans sa prison !

Comme avec désespoir ce prince de la gueire

S'entendait accuser par tous ceux qui naguère

Divinisaient son bras vainqueur!

Car des peuples ligués la clameur solennelle

Répondait A la voix implacable , éternelle ,

Qui se lamentait dans son cœur !

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