‹ uvres de Victor HugoChapitre 107 sur 599 · IMPRÉCATION · texte numérisé non relu

IMPRÉCATION

o Honte ! opprobre ! malheur! anathème! vengeance! ■n Que la terre et les cieux frappent d'intelligence ! n Enfin nous avons vu le colosse crouler ! « Que puisse retomber , sur ses jours , sur sa cendre ,

» Tous les pleurs (|u'il a fait répandre ,

» Tout le sang qu'il a fait couler !

» Qu'à son nom , du Volga , du Tibre, de la Seine, » Des murs de l'Alhambra , des fossés de Vincenne , » De Jaffa , du Krtinlin qu'il brûla sans remords, '1 Des plaines du carnage et des champs de victoire, « Tonne , comme un écho de sa fatale gloire, » La malédiction des morts !

'■• Qu'il voie autour de lui se presser ses victimes ! » Que tout ce peuple , en foule échappé des abîmes , n Innombrable , annonçant les secrets du cercueil, » Mutilé par le fer , sillonné par la foudre , » Heurtant confusément des os noircis de poudre, n Lui fasse un Josaphat de Sainte-Hélène en deuil !

« Qu'il vive pour mourir tous les jours, à toute heure ! » Que le fier conquérant baisse les yeux et pleure ! n Sachant sa gloire à peine et riant de ses droits , « Des geôliers ont chargé d'une chaîne glacée

» Cette main qui s'était lassée

» A courber les têtes des rois !

» Il crut que sa fortune , en victoires féconde, » Vaincrait le souvenir du peuple roi du monde ; » Mais Dieu vient, et d'un soutHe éteint son noir Hambe:<u, B Et ne laisse au rival de l'éternelle Rome n Que ce qu'il faut de place et de temps à tout homme » Pour se coucher dans le tombeau.

» Ces mers auront sa tombe , et l'oubli la devance.

» En vain à Saint-Denis il fit parer d'avance

» Un sépulcre de marbre et d'or étincelant :

» Le ciel n'a pas voulu que de royales ombres

» Vissent , en revenant pleurer sous ces murs sombres ,

n Dormir dans leur tombeau son cadavre insolent ! «

Qu'une coupe vidée est amère ! et qu'un rêve Commencé dans l'ivresse avec teneur s'achève ! Jeune , on livre à l'espoir sa crédule raison ;

ODES

Mais on frémit plus tard , quand l'àrae est assouvie , Hélas! et qu'on revoit sa vie, De l'autre bord de l'horizon !

Ainsi , quand vous passez au pied d'un mont sublime , Longtemps en conquérant vous admirez sa cime , Et ses pics, que jamais les ans n'bumilîront ; Ses forêts, vert manteau qui pend aux rocs sauvages ,

Et ces couronnes de nuages

Qui s'amoncellent sur son front !

Montez donc , et tentez ces zones inconnues ! — Vous croyiez fuir aux cieux... 'V^ousvous perdez aux nues! Le mont change à vos yeux d'aspect et de tableaux: C'est un gouffre obscurci de sapins centenaires ,

Où les torrents et les tonnerres

Croisent des éclairs et dis flots !

Voilà l'image de la gloire :

D'abord , un prisme éblouissant , Puis un miroir expiatoire , Où la pourpre paraît du sang ! Tour à tour puissante , asservie , Voilà quel double aspect sa vie Offrit à ses âges divers.

11 faut à son nom deux histoires ; Jeune , il inventait ses victoires :

Vieux , il méditait ses revers.

En Corse , à Sainte-Hélène encore , Dans les nuits d'hiver , le nocher , Si quelque orageux météore Brille au sommet d'un noir rocher , Croit voir le sombre capitaine Projetant son ombre lointaine , Immobile , croiser ses bras ; Et dit, que pour dernière fête , Il vient régner dans la tempête , Comme il régnait dans les combats !

S'il perdit un empire , il aura deux patries, De son seul souvenir illustres et flétries, L'une aux mers d'Annibal, l'autre aux mers de Vasco; Et jamais de ce siècle attestant la merveille , On ne prononcera son nom , sans qu'il n'éveille Aux bouts du monde un double écho !

Telles, quand une bombe ardente , meurtrière , Décrit dans un ciel noir sa courbe incendiaire, Se balance au-dessus des murs épouvantés , Fuis , comme un vautour chauve , à la serre cruelle , Qui frappe en s'abattant la terre de son aile , Tombe , et fouille à grand bruit le pavé des cités ;

Longtemps après sa chute, on voit fumer encore La bouche du mortier, large , noire et sonore , D'où monta pour tomber le globe au vol pesant , Et la place où la bombe , éclatée en mitrailles , Mourut , en vomissant la mort de ses entrailles. Et s'éteignit en embrasant !

Juillet 1825.

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