‹ uvres de Victor HugoChapitre 14 sur 599 · SUR LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

SUR LA MONTAGNE

O altitudo!

Avez-vous quelquefois , calme el silencieux , Monté sur la montagne , en présence des cieux ? Était-ce aux bords du Sund ? aux côtes de Bretagne ? Aviez-vous l'océan aux pieds de la montagne ? Et là , penché sur l'onde et sur l'immensité, Calme et silencieux , avez-vous écouté?

Voici ce qu'on entend : — du moins un jour qu'en rêve

Ma pensée abattit son vol sur une grève ,

Et du sommet d'un mont plongeant au gouffre amer,

Vit d'un côté la terre et de l'autre la mer.

J'écoutai , j'entendis , et jamais voix pareille

Ne sortit d'une bouche et n'émut une oreille !

Ce fut d'abord un bruit large , immense , confus , Plus vague que le vent dans les arbres touffus , Plein d'accords éclatants , de suaves murmures , Doux comme un chant du soir , fort comme un choc d'ar- Quand la sourde mêlée étreint les escadrons [mures Et souffle , furieuse , aux bouches des clairons. Celait une musique ineffable et profonde , Qui , fluide , oscillait sans cesse autour du monde , Et dans les vastes cieux , par ses flots rajeunis , Roulait élargissant ses orbes intinis Jusqu'au fond , où son flux s'allait perdre dans l'ombre Avec le temps , l'espace , et la forme , et le nombre ! Comme une autre atmosphère épars el débordé , L'hymne éternel couvrait tout le globe inondé. Le monde , enveloppé dans cette symphonie , Comme il vogue dans l'air voguait dans l'harmonie.

Et pensif, j'écoutais ce& harpes de l'éther, Perdu dans cette voix comme dans une mer.

Bientôt je distinguai , confuses et voilées ,

Deux voix dans cette voix l'une à l'autre mêlées.

De la terre el des mers s'épanchanl jusqu'au ciel ,

Oui chantaient à la fois le chant universel ;

El je les distinguai dans la rumeur profonde

Comme on voit deux courants qui se croisent sous i'onde.

L'une venait des mers , chant de gloire ! hymne heureux !

C'était la voix des flots qui se parlaient entre eux.

L'autre , qui s'élevait de la terre où nous sommes,

Était triste : c'était le murmure des hommes.

Et dans ce grand concert , qui chaulait jour et nuit,

Chaque onde avait sa voix et chaque homme son bruit.

Or, comme je l'ai dit , l'océan magnitîque

Épandait une voix joyeuse et pacifique ,

Chantait comme la harpe aux temples de Sion,

Et louait la beauté de la création.

Sa clameur , qu'emportaient la brise et la rafale,

Incessamment vers Dieu montait plus triomphale.

Et chacun de ses flots , que Dieu seul peut dompter.

Quand l'autre avait fini, se levait pour chanter.

Comme ce grand lion dont Daniel fui l'hôte ,

L'océan par moments abaissait sa voix haute ;

Et moi je croyais voir , vers le couchant en feu ,

Sur sa crinière d'or passer la main de Dieu.

Cependant , à côté de l'auguste fanfare , L'autre voix , comme un cri de coursier qui s'effare , Comme le gond rouillé d'une porte d'enfer , Comme l'archet d'airain sur la lyre de fer , Grinçait : et pleurs , et cris , l'injure , l'anathème , Refus du viatique et refus du baptême , Et malédiction , et blasphème , el clameur , Dans le flot tournoyant de l'humaine rumeur , Passaient, comme le soir on voit dans les vallées De noirs oiseaux de nuit qui s'en vont par volées. Qu'était-ce que ce bruit dont mille échos vibraient? Hélas ! c'était la terre et l'homme qui pleuraient! Frères ! de ces deux voix étranges , inoiiies , Sans cesse renaissant , sans cesse évanouies , Qu'écoule l'Éternel durant l'élernilé , L'une disait : nature! el l'autre : hubunité !

Alors je méditai ; car mon esprit fidèle , Hélas! n'avait jamais déployé plus grande aile ; Dans mon ombre jamais n'avait lui tant de jour. El je rêvai longtemps , contemplant tour à tour, »Après l'abîme obscur que me cachait la lame , L'autre abîme sans fond qui s'ouvrait dans mon âme. Et je me demandai pourquoi l'on est ici j Quel peut être après tout le but de loul ceci ; Que fait l'âme ; lequel vaut mieux d'être ou de vivre ; El pourquoi le Seigneur , qui seul lit ù son livre. Mêle éternellemenl dans un fatal hymen Le chant de la nature au cri du genre humain ?

.Iiiillel 1829.

LES FEUILLES D'AUTOMNE

Suïèmt.

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