‹ uvres de Victor HugoChapitre 156 sur 599 · LA MELEE · texte numérisé non relu

LA MELEE

Les armées s'ébranlent ; le choc esl terrible , les comballants sont terribles , les blessures sont terribles, la mêlée est terrible.

(iONiSALO Berceo. La Bataille d0 Simaiicas .

Pâtre ! change de route. — Au pied de ces collines

Vois onduler deux rangs d'épaisses javelines ;

Vois ces deux bataillons l'un vers l'autre marchant;

Au signal de leurs chefs que divise la haine ,

Ils se sont pour combattre arrêtés dans la plaine.

Écoute ces clameurs.... tu frémis: c'est leur chant !

» Accourez tous , oiseaux de proie ,

» Aigles , hiboux , vautours , corbeaux !

» Volez! volez, tous pleins de joie,

« A ces champs comme à des tombeaux !

» Que l'ennemi sous notre glaive

» Tombe avec le jour qui s'achève!

» Les psaumes du soir sont finis.

» Le prêtre , qui suit leurs bannières ,

» Leur a dit leurs vêpres dernières ,

» Et le nôtre nous a bénis! »

Halbert, baron normand, Ronan, prince de Galles, Vont mesurer ici leurs forces presqu'égales ; Les Normands sont adroits ; les Gallois sont ardents. Ceux-là viennent chargés d'une armure sonore; Ceux-ci font , pour couvrir leur front sauvage encore , De la gueule des loups un casque armé de dents !

» Que nous fait la jdainte des veuves ,

>' Et de l'orphelin gémissant?

» Demain nous laverons aux fleuves

» Nos bras teints de fange et de sang.

» Serrons nos rangs , brûlons nos tentes !

» Que nos trompettes éclatantes

» Glacent l'ennemi méprisé !

» En vain leurs essaims se déroulent;

« Four eux chaque sillon qu'ils foulent

» Est un sépulcre tout creusé ! »

Le signal est donné. — Parmi des tlots de poudre , Leurs pas courts et pressés roulent comme la foudre... — Comme deux chevaux noirs qui dévorent le frein , Comme deux grands taureaux luttant dans les vallées ,

Les deux masses de fer , à grand bruit ébranlées , Brisent d'un même chocleur double front d'airain !

« Allons , guerriers ! la charge sonne !

n Courez , frappez , c'est le moment !

» Aux sons de la trompe saxonne ,

» Aux accords du clairon normand !

» Dagues , hallebardes , épées ,

» Pertuisanes de sang trempées ,

» Haches , poignards à deux tranchants ,

« Parmi les cuirasses froissées ,

>> Mêlez vos pointes hérissées ,

» Comme la ronce dans les champs ! »

Où donc est le soleil ? — Il luit dans la fumée , Comme un bouclier rouge en la forge enflammée. Dans des vapeurs de sang on voit briller le fer; La vallée au loin semble une fournaise ardente ; On dirait qu'au milieu de la plaine grondante S'est ouverte soudain la bouche de l'enfer.

« Le jeu des héros se prolonge ,

» Les rangs s'enfoncent dans les rangs ;

« Le pied des combattants se plonge ,

» Dans la blessure des mourants.

1) Avançons ! avançons ! courage !

» Le fantassin mord avec rage

» Le poitrail de fer du coursier ;

» Les chevaux blanchissants frissonnent ;

» El les masses d'armes résonnent

» Sur leurs caparaçons d'acier ! »

Noir chaos de coursiers , d'hommes , d'armes heurtées ,

Les Gallois , tout couverts de peaux ensanglantées ,

Se roulent sur le dard des écus meurtriers;

A mourir sur leurs morts obstinés et fidèles ,

Ils semblent assiéger comme des citadelles

Les cavaliers normands sur leurs grands destriers.

« Que ceux qui brisent leur épée « Luttent des ongles et des dents , n S'ils veulent fuir la faim trompée , » Des loups autour de nous rôdants!

» Point de prisonniers! point d'esclaves ! » S'il faut mourir , mourons en braves » Sur nos compagnons immolés.

» Que demain le jour, s"il se lève , » Voie encor des tronçons de glaive « Étreints par nos bras mutilés !... »

Viens , berger : la nuit tombe et plus de sang ruisselle ;

De coups plus furieux chaque armure étincelle ;

Les chevaux éperdus se dérobent au mors.

Viens, laissons achever cette lutte brûlante.

Ces hommes acharnés à leur tâche sanglante

Se reposeront tous demain , vainqueurs ou morts!

Septembre 1825.

BALLADES

iBaiiaîi'f j^uittim;.

A M. LOUIS BOULANGER

LES DEUX ARCHEUS.

Dames , oyez un conte lamentable.

lîAIF.

Celait l'instant funèbre où la nuit est si sombre , Qu'on tremble à cbaque pas de réveiller dans l'ombre Vn démon , ivre encor du banquet des sabbats ; Le moment où , liant à peine sa prière , Le voya^îeur se liAte à travers la clairière ; C'était l'heure où l'on parle bas !

Deux francs-archers passaient au fond de la vallée. Là-bas ! où vous voyez une tour isolée, Uni, lorsqu'en Palestine allaient mourir nos rois, l'ul biUie en trois nuits , au dire de nos pères , Par un ermite saint qui remuait les pierres Avec le signe de la croix.

Tous deux, sans craindre l'heure , en ce lieu taciturne Allumèrent un feu pour leur repas nocturne; Fuis ils vinrent s'asseoir, en déposant leur cor , Sur un saint de granit dont l'image grossière , Les mains jointes, le front couché dans la poussière Avait l'air de prier encor.

Cependant sur la tour, les monts , les bois antiques, L'ardent foyer Jetait des clartés fantastiques ; Les hiboux s'effrayaient au fond des vieux manoirs; El les cliauve-souris, que tout sabbat réclame , Volaient, et par moments épouvantaient la flamme De leur grande aile aux ongles noirs !

Le plus vieux des archers alors dit au plus jeune : « Portes-lu le cilice ? — Observes-tu le jeûne? » Reprit l'autre , et leur rire accompagna leur voix. D'autres rires de loin tout à coup s'entendirent. Le val était désert , l'ombre épaisse ; ils se dirent : « C'est l'écho qui rit dans les bois. »

Soudain à leurs regards une lueur rampante En bleuâtres sillons sur la hauteur serpente; Les deux blasphémateurs , hélas ! sans s'effrayer , Jetèrent au brasier d'autres branches de chênes , Disant: « C'est , au miroir des cascades prochaines , » Le reflet de notre foyer. «

Or cet écho ( d'effroi qu'ici chacun s'incline ! ) C'était Satan , riant tout haut sur la colline ! Ce reflet , émané du corps de Lucifer , C'était le pâle jour qu'il Iraine en nos ténèbres , Le rayon sulfureux qu'en des songes funèbres Il nous apporte de l'enfer !

Aux profanes éclats de leur coupable joie , Il était accouru comme un loup vers sa proie ; Sur les archers dans l'ombre erraient ses yeux ardents. — « Riez et blasphémez dans vos heures oisives ! » Moi , je ferai passer vos bouches convulsives >> Du rire au grincement de dents ! «

A l'aube du matin , un peu de cendre éteinte D'un pied large et fourchu portail l'étrange empreinte. Le val fut tout le jour désert , silencieux. Mais , au lieu du foyer , à minuit même , un pâtre Vit soudain apparaître une flamme bleuâtre Qui ne montait pas vers les cicux î

Dès qu'au sol attachée elle rampa livide , De longs rires soudain , éclatant dans le vide , Glacèrent le berger d'un grand effroi saisi; Il ne vit point Satan et ceux de l'autre monde, Et ne put concevoir , dans sa terreur profonde , Ce qu'ils souffraient pour rire ainsi !

Dès lors , toutes les nuits , aux monts, aux bois antiques L'ardent foyer jeta ses clartés fantastiques; Des rires effrayaient les hiboux des manoirs ; El les chauve-souris , que tout sabbat réclame, Volaient , et i)ar moments épouvantaient la flamme De leur grande aile aux ongles noirs.

Rien , avant le rayon de l'aube matinale , Enfants , rien n'éteignait cette ilamme infernale. Si l'orage , à grands flols tombant, grondait dans l'air, Ces rires éclataient aussi haut que la foudre, La flamme en tournoyant s'élançait de la poudre , Comme pour s'unir à l'éclair !

Mais enfin une nuit , vêtu du scapulaire , Se leva du vieux saint le marbre séculaire ; 11 fit trois pas , armé de son rameau bénit ; De l'effrayant prodige effrayant exorciste , De ses lèvres de pierre il dit : « Que Dieu m'assiste ! » En ouvrant ses bras de granit !

Alors tout s'éteignit , flammes , rires , phosphore , Tout ! El le lendemain , on trouva dès l'aurore Les deux gens-d'armes morts sur la statue assis ; On les ensevelit; et suivant sa promesse , Le seigneur du hameau , pour fonder une messe , Légua trois deniers parisis.

BALLADES

Si quelque enseignement se cache en celte histoire , Qu'imporle ? il ne faut pas la juger , mais la croire ! La croire! Qu'ai-je dit ? ces temps sont loin de nous ! Ce n'est plus qu'à demi qu'on se livre aux croyances. Nul , dans notre âge aveugle et vain de ses sciences , Ne sait plier les deux genoux !

Juillet 1825.

iSaiiatfc Vinxmsmt.

ËCOUTE-MOI, MADELEINE!

Pour ce aimez-moy, cependant qu'estes belle.

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