‹ uvres de Victor HugoChapitre 161 sur 599 · LA LÉGENDE DE LA NONNE · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE DE LA NONNE

Acabd se vuestro bien yvueslros maies tio acaban.

Reproches al Roy Uoilri(;o.

Venez , vous dont l'œil étincelle , Pour entendre une histoire encor ,

Approchez : je vous dirai celle

De dona Padilla del Flor.

Elle était d'Alanje , où s'entassent

Les collines et les halliers. —

Enfants , voici des bœufs qui passent ,

Cachez vos rouges tabliers !

Il est des filles à Grenade ,

11 en est à Séville aussi ,

Qui, pour la moindre sérénade ,

A l'amour demandent merci ;

11 en est que d'abord embrassent ,

Le soir , les hardis cavaliers. —

Enfants , voici des bœufs qui passent ,

Cachez vos rouges tabliers !

Ce n'est pas sur ce ton frivole Qu'il faut parler de Padilla , Car jamais prunelle espagnole D'un feu plus chaste ne brilla ; Elle fuyait ceux qui pourchassent Les filles sous les peupliers. — Enfants, voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

Rien ne touchait ce cœur farouche , Ni doux soins , ni propos joyeux ; Pour un mot d'une belle bouche , Pour un signe de deux beaux yeux , On sait qu'il n'est rien que ne fassent Les seigneurs et les bacheliers. — Enfants , voici des bœufs qui passent , Cachez vous rouges tabliers !

Elle prit le voile à Tolède , Au grand soupir des gens du lieu , Comme si , quand on n'est pas laide , On avait droit d'épouser Dieu!

Peu s'en fallut que ne pleurassent Les soudards et les écoliers. — Enfants , voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

Mais elle disait : « Lohi du monde , « Vivre et prier pour les méchants !

» Quel bonheur ! quelle paix profonde B Dans la prière et dans les chants ! » Lr» , si les démons nous menacent , » Les anges sont nos boucliers ! » — Enfants , voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

Or, la belle à peine cloîtrée , Amour dans son cœur s'installa.

Un lier brigand de la contrée Vint alors et dit : Me voilà !

Quelquefois les brigands surpassent

BALLADES

En audace les chevaliers. — Enfants , voici des bœufs qui passent Cachez vos rouijes tabliers!

Il était laid : dos traits austères , La main plus rude que le {jant ; Mais l'amour a bien des mystères , El la nonne aima le brigand!

On voit des biches qui remplacent Leurs beaux cerfs par des sangliers. - Enfants , voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

Pour franchir la sainte limite, l'oui' a])procher du saint couvent , Souvent le brigand d'un ermite Prenait le cilice , et souvent La cotte démaille où s'enchâssent Les croix noires des Temjdiers. — Enfants, voici des bœufs qui passent .

Cachez vos rouges tabliers !

La nonne osa , dit la chronique.

Au brigand par l'enfer conduit, Aux pieds de sainte Véroni(|ue Donner un rendez-vous la nuit , A l'heure où les corbeaux croassent . Volant dans l'ombre par milliers. — Enfants , voici des bœufs qui passent . Cachez vos rouges tabhers !

Padilla voulait, anathème !

Oubliant sa vie en uu jour, Se livrer , dans l'église même.

Sainte à l'enfer, vierge à l'amour.

Jusqu'à l'heure pâle où s'effacent Les cierges sur les chandeliers. — Enfants , voici des bœufs qui passent . Cachez vos rouges tabliers !

Or quand, dans la nef descendue, La nonne appela le bandit , Au lieu de la voix attendue , C'est la foudre qui répondit.

Dieu voulut que ses coups frappassent Les amants par Satan liés. — Enfants , voici des bœufs qui passent . Cachez vos rouges tabliers !

Aujourd'hui des fureurs divines Le pâtre , enflammant ses récits .

Vous montre au penchant des ravines Ouelques tronçons de murs noircis , Deux clochers que les ans crevassent .

Dont l'abii tùrait ses béliers. — Enfants, voici des bœufs qui passent .

Cachez vos rouges tabliers !

Quand la nuit , du cloître gothique Brunissant les portraits béants , Change à l'horizon fanlasiique Les deux clochers en deux géants; A l'heure où les corbeaux croassent , Volant dans l'ombre par milliers... — Enfants , voici des b eufs ([ui passent , Cachez vos rouges tabliers !

Une nonne , avec une lampe ,

Sort d'une cellule à minuit ;

Le long des murs le spectre rampe ,

Un autre fantôme le suit ;

Des chaînes sur leurs pieds s'amassent ,

De lourds carcans sont leurs colliers. —

Enfants , voici des bœufs qui passent ,

Cachez vos rouges tabliers !

La lampe vient , s'éclipse , brille , Sous les arceaux court se cacher, Puis tremble derrière une grille , Puis scintille au bout d'un clocher; Et ses rayons dans l'ombre tracent Des fantômes multipliés. — Enfants, voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers!

Les deux spectres qii^un feu dévore , Traînant leur suaire en lambeaux , Se cherchent pour s'unir encore, Eu trébuchant sur des tombeaux; Leurs pas aveugles s'embarrassent Dans les marches des escaliers. — Enfants , voici des bœufs (|ui passent, Cachez vos rouges tabliers !

Mais ce sont des escaliers fées

Qui sous eux s'embrouillent toujours ;

L'un est aux caves étouffées ,

Quand l'autre marche au front des tours ;

Sous leurs pieds , sans tin se déplacent

Les étages et les paliers. —

Enfants , voici des bœufs qui passent ,

Cachez vos rouges tabliers !

Élevant leurs voix sépulcrales , Se cherchant les bras étendus, Ils vont... Les magiques spirales Mêlent leurs pas toujours perdus; Ils s'épuisent et se harassent En détours sans cesse oubliés. — Enfants , voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

La pluie alors , à larges gouttes ,

Bat les vitraux frêles et froid» ;

Le vent siffle aux brèches des voûtes j

BALLADES

Une plainte sort des beffrois ; On entend des soupirs qui {rincent , Des rires d'esprits familiers. — Enfants , voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

Une voix faible, une voixbaute, Disent : « Quand (iniront les jours ?

Ab! nous souffrons par notre faute , Mais l'éternité , c'est toujours !

Là , les mains des heures se lassent A retourner les sabliers... » — Enfants , voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

L'enfer, hélas! ne peut s'éteindre!

Toutes les nuits , dans ce manoir , Se cherchent sans jamais s'atteindre Une ombre blanche , un spectre noir , Jusqu'à l'heure pâle où s'efîacent Les cierges sur les chandeliers. — Enfants , voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

Si , tremblant à ces bruits étranges , Quelque nocturne voyageur En se signant demande aux anges Sur qui sévit le Dieu vengeur , Des serpents de feu qui s'enlacent Tracent deux noms sur les piliers. — Enfants, voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

Celte histoire de la novice , Saint Ildefonse , abbé , voulut Qu'afin de préserver du vice Les vierges qui font leur salut , Les prieures la racontassent Dans tous Ips couvents réguliers. — Enfants, voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

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