‹ uvres de Victor HugoChapitre 162 sur 599 · AVIENUS · texte numérisé non relu

AVIENUS

Voyez , devant les murs de ce noir monastère , La lune se voiler comme pour un mystère !

L'esprit de minuit passe , et , répandant l'efFroi ,

Douze fois se balance au battant du beffroi.

Le bruit ébranle l'air, roule , et longtemps encore

Gronde , comme enfcimé sous la cloche sonoie.

Le silence retombe avec l'ombre... Écoulez !

Qui pousse ces clameurs ? qui jetle ces clartés ?

Dieu ! les voùles , les tours , les portes découpées ,

D'un long réseau de feu semblent enveloppées ,

Et l'on entend l'eau sainte, où trempe un buis bénit,

Bouillonner à grands flots dans l'urne de granit !...

A nos patrons du ciel recommandons nos âmes !

Parmi les rayons bleus , parmi les rouges flammes ,

Avec des cris , des chants , des soupirs , des abois ,

Voilà que de partout , des eaux , des monts , des bois ,

Les larves, les dragons , les vampires , les gnomes,

Des monstres dont l'enfer rêve seul les fantômes ,

La sorcière, échappée aux sépulcres déserts.

Volant sur le bouleau qui sifïle dans les airs.

Les nécromans , parés de tiares mystiques ,

Où brillent flamboyants les mots cabalistiques,

Et les graves démons , et les lutins rusés,

Tous , par les toits rompus , par les portails brisés ,

Par les vitraux détruits que mille éclairs sillonnent,

Entrent dans le vieux cloître où leurs flots tourbillonnent.

Debout au milieu d'eux , leur prince Lucifer

Cache un front de taureau sous la mitre de fer ;

La chasuble a voilé son aile diaphane ,

Et sur l'autel croulant il pose un pied profane.

0 terreur ! Les voilà qui chantent dans ce lieu

Où veille incessamment l'œil éternel de Dieu ! [mense ,

Les mains cherchent les mains... Soudain la ronde im-

Comme un ouragan sombre en tournoyant commence;

A l'œil qui n'en pourrait embrasser le contour ,

Chaque hideux convive apparaît à son tour ;

On croirait voir l'enfer tourner dans les ténèbres

Son zodiaque affreux, plein de signes funèbres.

Tous volent dans le cercle emportés à la fois.

Satan règle du pied les éclats de leur voix ;

Et leurs pas , ébranlant les arches colossales ,

Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.

« Mêlons-nous sans choix !

» Tandis que la foule » Autour de lui roule , « Satan joyeux foule » L'autel et la croix!

« L'heure est solennelle.

« La flamme éternelle « Semble sur son aile n La pourpre des rois ! »

Et leurs pas , ébranlant les arches colossales , Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.

« Oui, nous triomphons!

n Venez , sœurs et fières ,

BALLADES

» De cent points contraires , » Des lieux funéraires , « Des antres profonds.

« L'enfer vous escorte :

» Venez en coliorte » Sur des chars qu'emporte '■> Le vol des ffrifFons ! «

El leurs pas, ébranlant les arches colossales , Troublent les inorls couchés sous le pavé des salles.

« Venez sans remords ,

» Nains aux pieds de chèvre ,

n Goules , dont la lèvre

» Jamais ne se sèvre

» Du san[î noir des morts !

« Femmes infernales ,

« Accourez rivales !

»> Pressez vos cavales

« Qui n'ont point de mors ! «

Et leurs pas , ébranlant les arches colossales, Troublent les moris couciu's sous le pavé des salles.

« Juifs, par Dieu frappés , » Zin^aris , Bohèmes , n Chargés d'analhèmes , n Follets , spectres blêmes, » La nuit écha|)pés , » Glissez sur la brise , » Montez sur la frise « Du mur qui se brise , « Volez , ou rampez ! «

l'.l leurs pas , ébranlant les arches colossales , Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.

w Venez , boucs méchants , « Psylles aux corps grêles .

» Aspioles frêles , « Comme un flot de ffrêles , n Fondre dans les champs !

« Plus de discordance !

» Venez en cadence « Élargir la danse, " Répéter les chants ! »

El leurs pas , ébranlant les arches colossales , Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.

« Qu'en ce beau moment , » Les clercs en magie « Brûlent dans l'orgie « Leur barbe rougie « D'un sang tout fumant j » Que chacun envoie >i Au feu quebjue proie ,

« Et sous ses dents broie n Un pâleossement! «

Et leurs pas , ébranlant les arches colossales , Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.

« Riant au saint lieu , >^ D'une voix hardie n Satan parodie « Quelque psalmodie « Selon saint Mathieu , i^ El dans la chapelle » Où son roi l'appelle, n Un démon épèle >i Le livre de Dieu ! «

F.l leurs pas, ébranlant les arches colossales , Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.

» Sorti des tombeaux, n Que dans chaque stalle n Un faux moine étale « La robe fatale n Qui brûle ses os, « Et qu'un noir lévite f Attache bien vite » La flamme maudite » Aux sacrés flambeaux ! «

Et leurs pas , ébranlant les arches colossales, Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.

u Satan vous verra!

« De vos mains grossières , n Parmi des poussières , « Écrivez , sorcières :

r' Adracadabra !

« Volez , oiseaux fauves , 0 Dont les ailes chauves « Aux ciels des alcôves » Suspendent Smarra ! «

Et leurs pas, ébranlant les arches colossales, Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.

« Voici le signal ! — « L'enfer nous réclame :

n Puisse un jour toute âme « N'avoir d'autre flamme « Que son noir fanal !

» Puisse notre ronde, » Dans l'ombre profonde, » Enfermer le monde « D'un cercle infernal ! «

L'aube pâle a blanchi les arches colossales. Il fuit , l'essaim confus des démons dispersés !

BALLADES

E[ les morts rendormis sous le pnvé des salles .

Sur leurs chevels poudreux posent leurs fronts glacés.

Octobre 1825.

Baiiatfe dhmn^ïème.

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