AVIENUS
Voyez , devant les murs de ce noir monastère , La lune se voiler comme pour un mystère !
L'esprit de minuit passe , et , répandant l'efFroi ,
Douze fois se balance au battant du beffroi.
Le bruit ébranle l'air, roule , et longtemps encore
Gronde , comme enfcimé sous la cloche sonoie.
Le silence retombe avec l'ombre... Écoulez !
Qui pousse ces clameurs ? qui jetle ces clartés ?
Dieu ! les voùles , les tours , les portes découpées ,
D'un long réseau de feu semblent enveloppées ,
Et l'on entend l'eau sainte, où trempe un buis bénit,
Bouillonner à grands flots dans l'urne de granit !...
A nos patrons du ciel recommandons nos âmes !
Parmi les rayons bleus , parmi les rouges flammes ,
Avec des cris , des chants , des soupirs , des abois ,
Voilà que de partout , des eaux , des monts , des bois ,
Les larves, les dragons , les vampires , les gnomes,
Des monstres dont l'enfer rêve seul les fantômes ,
La sorcière, échappée aux sépulcres déserts.
Volant sur le bouleau qui sifïle dans les airs.
Les nécromans , parés de tiares mystiques ,
Où brillent flamboyants les mots cabalistiques,
Et les graves démons , et les lutins rusés,
Tous , par les toits rompus , par les portails brisés ,
Par les vitraux détruits que mille éclairs sillonnent,
Entrent dans le vieux cloître où leurs flots tourbillonnent.
Debout au milieu d'eux , leur prince Lucifer
Cache un front de taureau sous la mitre de fer ;
La chasuble a voilé son aile diaphane ,
Et sur l'autel croulant il pose un pied profane.
0 terreur ! Les voilà qui chantent dans ce lieu
Où veille incessamment l'œil éternel de Dieu ! [mense ,
Les mains cherchent les mains... Soudain la ronde im-
Comme un ouragan sombre en tournoyant commence;
A l'œil qui n'en pourrait embrasser le contour ,
Chaque hideux convive apparaît à son tour ;
On croirait voir l'enfer tourner dans les ténèbres
Son zodiaque affreux, plein de signes funèbres.
Tous volent dans le cercle emportés à la fois.
Satan règle du pied les éclats de leur voix ;
Et leurs pas , ébranlant les arches colossales ,
Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.
« Mêlons-nous sans choix !
» Tandis que la foule » Autour de lui roule , « Satan joyeux foule » L'autel et la croix!
« L'heure est solennelle.
« La flamme éternelle « Semble sur son aile n La pourpre des rois ! »
Et leurs pas , ébranlant les arches colossales , Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.
« Oui, nous triomphons!
n Venez , sœurs et fières ,
BALLADES
» De cent points contraires , » Des lieux funéraires , « Des antres profonds.
« L'enfer vous escorte :
» Venez en coliorte » Sur des chars qu'emporte '■> Le vol des ffrifFons ! «
El leurs pas, ébranlant les arches colossales , Troublent les inorls couchés sous le pavé des salles.
« Venez sans remords ,
» Nains aux pieds de chèvre ,
n Goules , dont la lèvre
» Jamais ne se sèvre
» Du san[î noir des morts !
« Femmes infernales ,
« Accourez rivales !
»> Pressez vos cavales
« Qui n'ont point de mors ! «
Et leurs pas , ébranlant les arches colossales, Troublent les moris couciu's sous le pavé des salles.
« Juifs, par Dieu frappés , » Zin^aris , Bohèmes , n Chargés d'analhèmes , n Follets , spectres blêmes, » La nuit écha|)pés , » Glissez sur la brise , » Montez sur la frise « Du mur qui se brise , « Volez , ou rampez ! «
l'.l leurs pas , ébranlant les arches colossales , Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.
w Venez , boucs méchants , « Psylles aux corps grêles .
» Aspioles frêles , « Comme un flot de ffrêles , n Fondre dans les champs !
« Plus de discordance !
» Venez en cadence « Élargir la danse, " Répéter les chants ! »
El leurs pas , ébranlant les arches colossales , Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.
« Qu'en ce beau moment , » Les clercs en magie « Brûlent dans l'orgie « Leur barbe rougie « D'un sang tout fumant j » Que chacun envoie >i Au feu quebjue proie ,
« Et sous ses dents broie n Un pâleossement! «
Et leurs pas , ébranlant les arches colossales , Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.
« Riant au saint lieu , >^ D'une voix hardie n Satan parodie « Quelque psalmodie « Selon saint Mathieu , i^ El dans la chapelle » Où son roi l'appelle, n Un démon épèle >i Le livre de Dieu ! «
F.l leurs pas, ébranlant les arches colossales , Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.
» Sorti des tombeaux, n Que dans chaque stalle n Un faux moine étale « La robe fatale n Qui brûle ses os, « Et qu'un noir lévite f Attache bien vite » La flamme maudite » Aux sacrés flambeaux ! «
Et leurs pas , ébranlant les arches colossales, Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.
u Satan vous verra!
« De vos mains grossières , n Parmi des poussières , « Écrivez , sorcières :
r' Adracadabra !
« Volez , oiseaux fauves , 0 Dont les ailes chauves « Aux ciels des alcôves » Suspendent Smarra ! «
Et leurs pas, ébranlant les arches colossales, Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.
« Voici le signal ! — « L'enfer nous réclame :
n Puisse un jour toute âme « N'avoir d'autre flamme « Que son noir fanal !
» Puisse notre ronde, » Dans l'ombre profonde, » Enfermer le monde « D'un cercle infernal ! «
L'aube pâle a blanchi les arches colossales. Il fuit , l'essaim confus des démons dispersés !
BALLADES
E[ les morts rendormis sous le pnvé des salles .
Sur leurs chevels poudreux posent leurs fronts glacés.
Octobre 1825.
Baiiatfe dhmn^ïème.