‹ uvres de Victor HugoChapitre 17 sur 599 · RÉGNIER · texte numérisé non relu

RÉGNIER

Oh ! que ne suis-je un de ces hommes Qui , géants d'un siècle effacé , Jusque dans le siècle où nous sommes Régnent du fond de leur passé !

Que ne suis je , prince ou poëte , De ces mortels à haute tête , D'un monde à la fois base et faîte , Que leur temps ne peut contenir; Qui , dans le calmé ou dans l'orage , Qu'on les adore ou les outrage ,

Devançant le pas de leur âge , Marchent un pied dans l'avenir !

Que ne suis-je une de ces flammes , Un de ces pôles glorieux , Vers qui penchent toutes les âmes , Sur qui se fixent tous les yeux !

De ces hommes dont les statues ,

LES FEUILLES D'AUTOMNE

Du flot des lonips (oiijours hatdies , D'un seul si{i(ne sont revêtues ; Que , si le hasard les abat , S'il les détrône de leur si)lif're , Du bronze auf^uste on ne peut faire Que des cloches pour la pr,ère Ou des canons pour le combat !

Que n'ai-je un de ces fronis sublimes , David ! mon corps , fait pour souffrir , Du moins sous tes mains magnanimes Renaîtrait pour ne plus mourir! Du haut du lomple ou du théâtre, Colosse de bronze ou d'albàlre , Salué d'un peuple idolâtre , Je surgirais sur la cité , Comme un géant en sentinelle , Couvrant la ville de mon aile , Dans quelque attitude éternelle De génie et de majesté !

Car c'est toi , lorsqu'un héros tombe , Oui le relèves souverain !

Toi qui le scelles sur sa tombe Qu'il foule avec des pieds d'airain !

Rival de Rome et de Ferrare, Tu pétris pour le mortel rare Ou le marbre froid de Carrare , Ou le métal qui fume et bout.

Le grand homme au tombeau s'apaise Quand ta main , â qui rien ne i)ése.

Hors du bloc ou de la fournaise Le jette vivant et debout !

Sans toi peut-être sa mémoire

Pâlirait d'un oubli fatal;

Mais c'est toi qui sculptes sa gloire

Visible sur un piédestal.

Ce fanal , peidu pour le monde ,

Feu rampant dans la nuit profonde ,

S'éteindrait, sans montrer sur l'onde

Ni les écueils ni le chemin ;

C'est ton souffle qui le ranime ;

C'est loi , qui , sur le sombre abîme ,

Dresses le colosse sublime

Qui prend le phare dans sa main.

Loisqu'à tes yeux une pensée Sous les traits d'un grand homme a lui , Tu la fais marbre , elle est fixée , Et les peuples disent : C'est lui!

Mais avant d'être pour la foule, Longtemps dans ta tête elle roule Comme une flamboyante houle Au fond du volcan souterrain :

Loin du grand jour qui la réclame Tu la fais bouillir dans ton âme ;

Ainsi de ses langues de flamme Le feu saisit l'iu-ne d'airain.

Va! que nos villes soient remplies De tes colosses radieux!

Qu'à jamais tu te multiplies Dans un peuple de demi-dieux!

Fais de nos cités des Corinthes !

Oh ! ta pensée a des étreintes Dont l'airain garde les empreintes , Dont le granit s'enorgueillit !

Honneur au sol que ton pied foule !

Un métal dans les veines coule; Ta tête ardente est un grand moule D'où l'idée en bronze jaillit !

Bonaparte eût voulu renaître De marbre et géant sous ta main; Cromvvell , son aïeul et son maître , T'eût livré son front surhumain; Ton bras eût sculpté pour l'Espagne Charles-Quint ; pour nous, Charlemagne, Un pied sur l'hydre d'Allemagne , L'autre sur Rome aux sept coteaux ; Au sépulcre prêt à descendre , César t'eût confié sa cendre , Et c'est toi qu'eût pris Alexandre Pour lui tailler le mont Athos !

Juillcl 182S.

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