A M. DE LAMARTINE
Te réfèrent tluctui '.
HOBAT.
Naguère une même tourmente , Ami , battait nos deux esquifs ; Une même vague écumante Nous jetait aux mêmes récifs ; Les mêmes haines débordées Gonflaient sous nos nefs inondées Leurs flots toujours multipliés ; Et comme un océan qui roule , Toutes les têtes de la foule Hurlaient à la fois sous nos pieds !
LES FEUILLES D AUTOMNE
Qu'allais-je faire en cet orage , Moi qui m'échappais du berceau ?
Moi qui vivais d'un peu d'ombrage Et d'un peu d'air , comme l'oiseau ?
A celte mer qui le repousse Pourquoi livrer mon nid de mousse Où le jour n'osail pcinétrer ?
Pourquoi donner à la rafale Ma belle robe nuptiale Comme une voile à déchirer?
C'est que dans mes songes de flamme , C'est que dans mes rêves d'enfant , J'avais toujours présents à l'àme Ces hommes au front triomphant , Qui , tourmentés d'une autre terre , En ont deviné le mystère Avant que rien en soit venu , Dont la tête au ciel est tournée , Dont l'àme , boussole obstinée , Toujours cherche un pôle inconnu!
Ces Gamas , en qui rien n'eiface
Leur indomptable ambition ,
Savent qu'on n'a vu qu'une face
De l'immense création.
Ces Colombs , dans leur main profonde ,
Pèsent la terre et pèsent l'onde
Comme à la balance du ciel ,
Et voyant d'en haut toute cause ,
Sentent qu'il manque quelque chose
A l'équilibre universel !
Ce contre-poids qui se dérobe , lis le chercheront , ils iront j Ils rendront sa ceinture au globe , A l'univers son double front ; Ils partent , on plaint leur folie !
L'onde les emporte ; on oublie Le voyage et le voyageur !... — Tout à coup de la mer profonde Ils ressortent avec leur monde , Comme avec sa perle un plongeur !
Voilà quelle était ma pensée.
Quand sur le flot sombre et grossi Je risquai ma nef insensée , Moi , je cherchais un monde aussi !
Mais à peine loin du rivage , J'ai vu sur l'océan sauvage Commencer dans un tourbillon Cette lutte qui me déciiire Entre les voiles du navire Et les ailes de l'aquilon !
C'ist alors qu'en l'orage sombre J'entrevis ton mât glorieux
Qui , bien avant le mien , dans l'ombre , Fatiguait l'autan furieux.
Alors, la tempête était haute, Nous combattîmes côte à côte , Tous deux , moi barque, toi vaisseau , Comme le frère auprès du frère , Comme le nid auprès de l'aire , Comme auprès du lit le berceau !
L'autan criait dans nos antennes, Le flot lavait nos ponts mouvants , Nos banderolles incertaines Frissonnaient au souffle des vents.
Nous voyions les vagues humides , Comme des cavales numides , Se dresser, hennir , écumer , L'éclair rougissant chaque lame Mettait des crinières de flamme A tous ces coursiers de la mer !
Nous , échevelés dans la brume , Chantant plus haut dans l'ouragan , Nous admirions la vaste écume Et la beauté de l'océan !
Tandis que la foudre sublime Planait tout en feu sur l'abîme , Nous chantions , hardis matelots , La laissant passer sur nos tètes , El , comme l'oiseau des tempêtes , Tremper ses ailes dans les flots !
Échangeant nos signaux fidèles Et nous saluant de la voix , Pareils à deux sœurs hirondelles , Nous voulions , tous deux à la fois , Doubler le même promontoire , Remporter la même victoire , Dépasser le siècle en courroux j Nous tentions le même voyage :
Nous voyions surgir dans l'orage Le même Adamastor jaloux!
Bientôt la nuit toujours croissante ,
Ou quelque vent qui t'emportait ,
M'a dérobé la nef puissante
Dont l'ombre auprès de moi flottait î
Seul je suis resté sous la nue.
Depuis , l'orage continue ,
Le temps est noir , le vent mauvais j
L'ombre m'enveloppe et m'isole ,
Et si je n'avais ma boussole
Je ne saurais pas où je vais !
Dans celle tourmente fatale J'ai passé les nuils et les jours ; J'ai pleuré la terre natale, El mon enfance cl mes amours.
LES FEUILLES D'AUTOMNE
Si j'implorais le flot qui f;ronde , Toutes les cavernes de l'onde Se rouvraient. jusqu'au fond des mers; Si j'invoquais le ciel , l'oraf^e , Avec plus de bruit et de rage Secouait sa gerbe d'éclairs !
Longtemps , laissant le vent bruire , Je t'ai cherché , criant ton nom !
Voici qu'enfin je te vois luire A la cime àc. l'horizon.
Mais ce n'est jilus la nef ployée, Badue , errante , foudroyée Sous tous les caprices des cicux :
Rêvant d'idéales conquêtes , Risquant à travers les tempêtes Un voyage mystérieux !
C'est un navire magnitîque Bercé par le flol souriant , Qui , sur l'océan pacifique , Vient du côté de l'orient !
Toujours en avant de sa voile On voit cheminer une étoile Qui rayonne à l'œil ébloui ; Jamais on ne le voit éclore Sans une élincelanle aurore Qui se lève derrière lui !
Le ciel serein , la mer sereine L'enveloppent de tous côtés ; Par ses mâts et par sa caréné Il plonge aux deux immensités!
Le flot s'y brise en étincelles ; Ses voiles sont comme des ailes Au souffle qui vient les gonfler; 11 vogue , il vogue vers la plage , Et comme le cygne qui nage On sent qu'il pourrait s'envoler !
Le peuple auquel il se révèle Comme une blanche vision , Roule prolonge et renouvelle Une immense acclamation.
La foule inonde au loin la rive.
Oh ! dit-elle , il vient , il arrive ! Elle l'appelle avec des pleurs , Et le vent porte au beau navire , Comme à Dieu l'encens et la myrrhe .
L'haleine de la terre en fleurs !
Oh ! rentre au port , esquif sublime ! Jette l'ancre loin des frimas ! Vois cette couronne unanime Que la foule attache à tes mâts !
Oublie et l'onde et l'aventure , Et le labeur de la mâture ,
Et le souffle orageux du nord ; Triomphe à l'abri des naufrages , Et ris-toi de tous les orages Qui rongent les chaînes du port!
Tu reviens de ton Amérique !
Ton monde est trouvé ! — Sur les flots
Ce monde , à ton souffle lyrique,
Comme un œuf sublime est éclos !
C'est un univers qui s'éveille !
Une création pareille
A celle qui rayonne au jour !
De nouveaux infinis qui s'ouvrent!
Un de ces mondes que découvrent
Ceux qui de l'âme ont fait le tour !
Tu peux dire [i qui doute encore :
a J'en viens ! j'en ai cueilli ce fruit ! 0 Votre aurore n'est pas l'aurore » Et votre nuit n'est pas la nuit.
« Votre soleil ne vaut pas l'autre !
n Leur jour est plus bleu que le vôtre ! « Dieu montre sa face en leur ciel !
» J'ai vu luire une croix d'étoiles » Clouée à leurs nocturnes voiles « Comme un labarum éternel! «
Tu dirais la verte savane , Les hautes herlx s des déserts , Et les bois dont le zéphyr vanne Toutes les graines dans les airs ; Les grandes forêts inconnues ; Les caps d'où s'envolent les nues Comme l'encens des saints trépieds; Les fruits de lait et d'ambroisie , Et les mines de poésie Dont lu jettes l'or ù leurs pieds !
Et puis encor tu pourrais dire , Sans épuiser ton univers , Ses monts d'agathe et de porphyre , Ses fleuves qui noieraient leurs mers ; De ce monde , né de la veille , Tu peindrais la beauté vermeille , Terre vierge et féconde à tous , Patrie où rien ne nous repousse , Et ta voix magnifique et douce Les ferait tomber à genoux !
Désormais à tous tes voyages Vers ce monde trouvé par toi , En foule ils courront aux rivages Comme un peuple autour de son roi !
Mille acclamations sur l'onde Suivront longtemps ta voile blonde Brillante en mer comme un fanal , Salûront le vent qui t'enlève ,
LES FEUILLES D'AUTOMNE
Puis sommeilleront sur la grève Jusqu'à ton retour triomphal !
Ah ! soit qu'au port Ion vaisseau dorme ■
Soit qu'il se livre sans effroi
Aux baisers de la mer difforme
Qui hurle béante sous moi ,
De ta sérénité sublime
Regarde parfois dans l'abîme ,
Avec des yeux de pleurs remplis ,
Ce point noir dans ton ciel limpide ,
Ce tourbillon sombre et rapide
Qui roule une voile en ses plis !
C'est mon tourbillon , c'est ma voile ! C'est l'ouragan qui , furieux , A mesure éteint chaque étoile Qui se hasarde dans mes cieux !
C'est la (ourmente qui m'emporte!
C'est la nuée ardente et forte Qui se joue avec moi dans l'air, En tournoyant comme une roue , Fait élinceler sur ma proue Le glaive acéré de l'éclair !
Alors , d'un cœur tendre et fidèle, Ami , souviens-loi de l'ami Qui toujours poursuit à coups d'aile Le vent dans ta voile endormi !
Songe que du sein de l'orage Il t'a vu surgir au rivage Dans un triomphe universel , Et qu'alors il levait la tête.
Et qu'il oubliait sa tempête Pour chanter l'azur de ton ciel !
Et si mon invisible monde Toujours à l'horizon me fuit , Si rien ne germe dans cette onde Que je laboure jour et nuit , Si mon navire de mystère Se brise à cette ingrate terre Que cherchent mes yeux obstinés , Pleure, ami , mon ombre jalouse !
Colomb doit plaindre Lapeyrouse.
Tous deux étaient prédestinés !
Wtxihm,
/Eslual iiifelix.
Un jour au mont Atlas les collines jalouses
Dirent : — Vois nos prés verts, vois nos fraîches pelouses.
Où vient la jeune fille , errant en liberté ,
Chanter, rire, et rêver après qu'elle a chanté;
Nos pieds que l'océan baise en grondant ù peine,
Le sauvage océan ! notre tête sereine
A qui l'été de flamme et la rosée en pleurs
Font tant épanouir de couronnes de fleurs!
Mais toi , géant ! — d'où vient que sur ta tête chauve
Planent incessamment des aigles à l'œil fauve ?
Qui donc , comme une brandie où l'oiseau fait son nid ,
Courbe ta large épaule et ton dos de granit ?
Pourquoi dans tes flancs noirs tant d'abîmes pleins d'om-
Quel orage éternel te bat d'un éclair sombre ? [bre?
Qui l'a mis tant de neige et de rides au front ?
Et ce front, où jamais printemps ne souriront,
Qui donc le courbe ainsi ? quelle sueur l'inonde ?... —
Atlas leur répondit : C'est que je porte un monde.
Avril 1830.