‹ uvres de Victor HugoChapitre 182 sur 599 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

LES MÊMES; DONA SOL , puis HERNANI.

DONA SOL

Josefa !

DONA JOSEFA

Madame I

DONA SOL

Ah ! je crains quelque malheur.

Bruit lie pas A la petite porte.

Hernani devrait être ici. — Voici qu'il monte.

Ouvre avant qu'il ne frappe, et fais vite, et sois prompte

Joscfa ouvre la petite porte. Entre Hernani. Grand manteau

grand chapeau. Dessous, un costume de montagnard d'Aragon

gris , avec une cuirasse de cuir, une épée , un poignard et ui

cor à sa ceinture.

DONA SOL , courant à lui.

Hernani !

HERNANI

Dona Sol ! Ah ! c'est vous que je vois Enfin ! et cette voix qui parle est votre voix ! Pourquoi le sort mit-il mes jours si loin des vôtres ? J'ai tant besoin de vous pour oublier les autres ! DONA SOL , touchant ses vêtements.

Jésus : votre manteau ruisselle. Il pleut donc bien?

HERNANI

Je ne sais.

DONA SOL

Vous devez avoir froid ?

HERNANI

Ce n'est rien.

DONA SOL

Otez donc ce manteau.

HERNANI

Dona Sol , mon amie , Dites-moi , quand la nuit vous êtes endormie , Calme , innocente et pure, et qu'un sommeil joyeux Entr'ouvre votre bouche et du doigt clôt vos yeux , Un ange vous dit-il combien vous êtes douce Au malheureux que tout abandonne et repousse ?

DONA SOL

Ami , VOUS avez bien tardé : Mais dites-moi Si vous avez froid.

Moi ? je brûle près de toi.

Ah ! quand l'amour jaloux bouillonne dans nos têtes , Quand notre cœur se gonfle et s'emplit de tempêtes , Qu'importe ce que peut un nuage des airs Nous jeter en passant de tempête et d'éclairs ?

DONA SOL , lui défaisant son manteau.

Allons , donnez la cape et l'épée avec elle ! HERNANI , la main sur son épée.

Non , c'est mon autre amie , innocente et fidèle î Dona Sol , le vieux duc , votre futur époux , Votre oncle est donc absent ?

DONA SOL

Oui, cette heure est à nous.

HERNANI

Cette heure! et voilà tout. Pour nous , plus rien qu'une

[heure ; Après , qu'importe ? il faut qu'on oublie ou qu'on meure.

HERNANI

Ange ! une heure avec vous'! une heure , en vérité , A qui voudrait la vie , et puis l'éternité !

DONA SOL

Ilernani !

HERNANI , amèrement.

Que je suis heureux que le duc sorte ! Comme un larron qui tremble et qui force une porte , Vite , j'entre , et vous vois , et dérobe au vieillard Une heure de vos chants et de votre regard , Et je suis bien heureux , et sans doute on m'envie De lui voler une heure ; et lui me prend ma vie !

DONA SOL

Calmez-vous.

Remettanl le manteau à la duègne.

Josefa , fais sécher son manteau;

Josefa sort.

Elle s'assied et fait signe à Hernani de venir près d'elle.

Venez là.

HERNANI , sans l'entendre.

Donc le duc est absent du château ?

DONA SOL , souriant.

Comme vous êtes grand !

HERNANI

Il est absent.

DONA SOL

Chère âme , Ne pensons plus au duc.

HERNANI

Ah! pensons-y, madame!

Ce vieillard ! il vous aime , il va vous épouser ! Quoi donc ! Vous prit-il pas l'autre Jour un baiser ? N'y plus penser !

DONA SOL, souriant.

C'est là ce qui vous désespère l Un baiser d'oncle ! au front ! presque un baiser de père !

HERNANI

Non 5 un baiser d'amant , de mari , de jaloux. Ah ! vous serez à lui ! madame. Y pensez-vous ? 0 l'insensé vieillard , qui , la tête inclinée , Pour achever sa route et finir sa journée , A besoin d'une femme , et va , spectre glacé , Prendre une jeune fille ! ô vieillard insensé! Pendant que d'une main il s'attache à la vôtre , Ne voit-il pas la mort qui l'épouse de l'autre ? Il vient dans nos amours se jeter sans frayeur ! Vieillard , va-t'en donner mesure au fossoyeur ! — Qui fait ce mariage ? On vous force, j'espère !

DONA SOL

Le roi, dit-on, le veut.

HERNANI

Le roi ! le roi ! Mon père Est mort sur l'échafaud , condamné par la sien. Or, quoiqu'on ait vieilli depuis ce fait ancien , Pour l'ombre du feu roi , pour son fils , pour sa veuve , Pour tous les siens , ma haine est encor toute neuve !

Lui , mort, ne compte plus. Et tout enfant , je fis

Le serment de venger mon père sur son fils.

Je te cherchais partout , Carlos , roi des Castilles !

Caria haine est vivace entre nos deux familles.

Les pères ont lutté sans pitié , sans remords ,

Trente ans : or, c'est en vain que les pères sont morts !

La haine vit. Pour eux la paix n'est point venue ,

Car les fils sont debout , et le duel continue.

Ah ! c'est donc toi qui veux cet exécrable hymen !

Tant mieux. Jeté cherchais , tu viens dans mon chemin!

Vous m'effrayez.

HERNANI

Chargé d'un mandat d'anathème , II faut que j'en arrive à m'effrayer moi-même ! Écoutez. L'homme auquel , jeune , on vous destina , Ruy de Silva , votre oncle , est duc de Pastrana , Riche homme d'Aragon, comte et grand de Castille. A défaut de jeunesse, il peut, ô jeune fille, Vous apporter tant d'or , de bijoux , de joyaux , Que votre front reluise entre des fronts royaux ; Et pour le rang , l'orgueil , la gloire et la richesse , Mainte reine peut-être envîra sa duchesse ! Voilà donc ce qu'il est. Moi je suis pauvre , et n'eus Toj^t enfant , que les bois où je fuyais pieds nus. Peut-être aurais-je aussi quelque blason illustre Qu'une rouille de sang à cette heure délustre : Peut-être ai-je des droits , dans l'ombre ensevelis, Qu'un drap d'échafaud noir cache encor sous ses plis , Et qui , si mon attente un jour n'est pas trompée, Pourront de ce fourreau sortir avec l'épée. En attendant, je n'ai reçu du ciel jaloux Que l'air , le jour et l'eau , la dot qu'il donne à tous. Or , du duc ou de moi souffrez qu'on vous délivre j II faut choisir des deux , l'épouser, ou me suivre.

DONA SOL

Je vous suivrai.

HERNANI

Parmi mes rudes compagnons ?

Proscrits dont le bourreau sait d'avance les noms; Gens dont jamais le fer ni le cœur ne s'émousse , Ayant tous quelque sang à venger qui les pousse? Vous viendrez commander ma bande , comme on dit ? Car , vous ne savez pas , moi , je suis un bandit ! Quand tout me poursuivait dans toutes les Espagnes , Seule , dans ses forêts , dans ses hautes montagnes , Dans ses rocs où l'on n'est que de l'aigle aperçu , La vieille Catalogne en mère m'a reçu. Parmi ses montagnards , libres , pauvres et graves , Je grandis , et demain , trois mille de ses braves , Si ma voix dans leurs monts fait résonner ce cor , Viendront... Vous frissonnez ! réfléchissez encor. Me suivre dans les bois , dans les monts , sur les grèves, Chez des hommes pareils aux démons de vos rêves , Soupçonner tout , les yeux , les voix , les pas, le bruit. Dormir sur l'herbe , boire au torrent , et la nuit Entendre, en allaitant quelque enfant qui s'éveille ,

HERNANI

Les balles des mousquets siffler à votre oreille. Être errante avec moi , proscrite, et, s'il le faut , Me suivre où je suivrai mon père , — à l'échafaud.

DONA SOL

Je vous suivrai,

HERTÎAPÎI.

Le duc est riche , grand , prospère.

Le duc n'a pas de tache au vieux nom de son père. Le duc peut tout. Le duc vous offre avec sa main Trésors , titres , bonheur...

DONA SOL

Nous partirons demain.

Hernani , n'allez pas sur mon audace étrange Me blâmer. Êtes-vous mon démon ou mon ange? Je ne sais , mais je suis votre esclave. Écoutez , Allez où vous voudrez, j'irai. Restez , partez , Je suis à vous. Pounpioi fais-jo ainsi ? je l'ignore. J'ai besoin de vous voir , et de vous voir encore , Et de vous voir toujours. Quand le bruit de vos pas S'efface , alors je crois que mon cœur ne bat pas ; Vous me manquez , je suis absente de moi-même: Mais dès qu'enfin ce pas que j'entends et que j'aime Vient frapper mon oreille , alors il me souvient Que je vis , et je sens mon ame qui revient.

nERNAJil , la serrant dans ses bras. •

Ange!

DONA SOL

A minuit. Demain. Amenez votre escorte Sous ma fenêtre. Allez , je serai brave et forte. Vous frapperez trois coups.

HERNANI

Savez-vous qui je suis .

Maintenant ?

DONA SOL

Monseigneur, qu'importe? je vous suis.

HERNANI

Non , puisque vous voulez me suivre , faible femme , Il faut que vous sachiez quel nom, quel rang, quelle ame, Quel destin est caché dans le pâtre Hernani. Vous vouliez d'un brigand , voulez-vous d'un banni ?

DON CARLOS , ouvraat avec fracas la porte de l'armoire. Quand aurez-vous fini de conter votre histoire ? Croyez-vous donc qu'on soit si bien dans une armoire ?

Hernani recule étonné. Dona Sol pousse un cri et se réfugie dans

ses bras , en fixant sur don Carlos des yeux effarés.

HERNANI , la main sur la garde de son épée.

Quel est cet homme?

0 ciel ! au secours !

HERNANI

Taisez-vous , Dona Sol ! vous donnez l'éveil aux yeux jaloux. Quand je suis près devons, veuillez, quoi qu'il advienne, Ne réclamer jamais d'autre aide que la mienne.

A don Carlos.

Que faisiez-vous^là ?

Moi ? mais , à ce qu'il paraît , Je ne chevauchais pas à travers la forêt.

HERNANI

Qui raille après l'affront s'expose à faire rire Aussi son héritier !

Chacun son tour, messire ?

Parlons franc. Vous aimez madame et ses yeux noirs , Vous y venez mirer les vôtres tous les soirs , C'est fort bien. J'aime aussi madame, et veux connaître Qui j'ai vu tant de fois entrer par la fenêtre , Tandis que je restais à la porte.

HERNANI

En honneur , Je vous ferai sortir par où j'entre , seigneur.

Nous verrons. J'offre donc mon amour à madame. Partageons , voulez-vous ? J'ai vu dans sa belle ame Tant d'amour , de bonté , de tendres sentiments , Que madame , à coup sûr, en a pour deux amants. Or, ce soir, voulant mettre à fin mon entreprise, Pris , je pense, pour vous , j'entre ici par surprise; Je me cache, j'écoute, à ne vous celer rien ; Mais j'entendais très-mal et j'étouffais très-bien ; Et puis je chiffonnais ma veste à la française. Ma foi, je sors !

HERNANI

Ma dague aussi n'est pas à l'aise , Et veut sortir.

DON CARLOS, le saluant.

Monsieur, c'est comme il vous plaira.

HERNANI, tirant son épée.

Don Carlos lire son épée.

En garde !

DONA SOL, se jetant entre eux.

Hernani ! ciel !

Calmez-vous, senora.

HERNANI

Dites-moi votre nom.

Hé ! dites-moi le vôtre !

HERNANI

Je le garde, secret et fatal, pour un autre

Qui doit un jour sentir, sous mon genou vainqueur,

Mon nom à son oreille, et ma dague à son cœur !

Alors quel est le nom de l'autre ?

HERNANI

Que t'importe?

En garde ! défends-toi !

Ils croisent leurs épées. Dona Sol tombe tremblante sur un fauteuil. On entend des coups à la porte.

HERNANI

DONA SOL, se levant avec effroi.

Ciel ! on frappe à la porte !

Les champions s'arrêtent. Entre Josefa par la petite porte et tonte effarée.

HERNANI, à Josefa.

Qui frappe ainsi ?

DONA JOSEFA, à dona Soi.

Madame, un coup inattendu !

C'est le duc qui revient !

DONA SOL

Le duc ! tout est perdu !

Malheureuse !

DONA JOSEFA , jetant les yeux autour d'elle. Mon Dieu! l'inconnu ! des épées !

On se battait. Voilà de belles équipées !

Les deux combattants remettent leurs épées dans le fourreau, don Carlos s'enveloppe de son manteau et rabat son chapeau sur ses yeux. On frappe de nouveau.

Que faire ?

On frappe.

UNE VOIX , en dehors.

Dona Sol , ouvrez-moi !

Dona Josefa fait un pas vers la porte, Hernani l'arrête. HERNANI,

N'ouvrez pas.

DONA JOSEFA, tirant son chapelet.

Saint Jacqueâ, mon seigneur, tirez -nous de ce pas ! On frappe de nouveau.

HERNANI, montrant l'armoire à don Carlos.

Cachons-nous.

Dans l'armoire?

HERNANI

Entrez-y, je m'en charge.

Nous y tiendrons tous deux.

Grand merci, c'est trop large.

HERNANI, montrant la petite porte.

Fuyons par là.

Bonsoir. Pour moi, je reste ici.

HERNANI

Ah ! tète et sang ! seigneur , vous me paierez ceci.

A dona Sol.

Si je barricadais l'entrée ?

DON CARLOS, à Josefa.

Ouvrez la porte.

HERNANI

Que dit-il ?

DON CARLOS, à Josefa interdite.

Ouvrez donc, vous dis-je !

On frappe toujours. Dona Josefa va ouvrir en tremblant. DONA SOL.

Je suis morte !

Page 1