‹ uvres de Victor HugoChapitre 183 sur 599 · DES FLAMBEAUX · texte numérisé non relu

DES FLAMBEAUX

DON RUY GOMEZ, barbe et cheveux blancs ; en noir, la Toison d'Or au cou.

Des hommes chez ma nièce à cette heure de nuit ! Venez tous ! cela vaut la lumière et le bruit.

A dona Sol.

Par saint Jean d'Avila, je crois que, sur mon âme. Nous sommes trois chez vous ! c'est trop de deux, ma-

[dame.

Aux deux jeunes gens.

Mes jeunes cavaliers, que faites-vous céans? — Quand nous avions le Cidet Bernard, ces géants De l'Espagne et du monde allaient par les Castilles Honorant les vieillards et protégeant les filles. C'étaient des hommes forts et qui trouvaient moins lourds Leur fer et leur acier, que vous votre velours. Ces hommes-là portaient respect aux barbes grises , Faisaient agenouiller leur amour aux églises. Ne trahissaient personne et donnaient pour raison Qu'ils avaient à garder l'honneur de leur maison. S'ils voulaient une femme, ils la prenaient sans tache, En plein jour, devant tous, et l'épée, ou la hache, Ou la lance à la main. — Et quant à ces félons Qui le soir, et les yeux tournés vers leurs talons, Ne fiant qu'à la nuit leurs manoeuvres infâmes, Dérobent aux maris la chasteté des femmes, J'affirme que leCid, cet aïeul de nous tous, Les eût tenus pour vils et fait mettre à genoux, Et qu'il eût, dégradant leur noblesse usurpée, Souffleté leur blason du plat de son épée!,.. Voilà ce que feraient, j'y songe avec ennui, Les hommes d'autrefois aux hommes d'aujourd'hui. — Qu'êtes-vous venus faire ici ? C'est donc à dire Que je ne suis qu'un vieux dont les jeunes vont rire ! On va rire de moi, soldat de Zamora ! Et quand je passerai, tête blanche, on rira ! Ce n'est pas vous du moins qui rirez !..,

HERNANI

Duc,

DON RUY GOMEZ

Silence !

Quoi ! vous avez l'épée , et la dague , et la lance , La chasse , les festins , les meutes , les faucons , Les chansons à chanter le soir sous les balcons , Les plumes au chapeau , les casaques de soie , Les bals , les carrousels , les jeunesses , la joie , Enfans , l'ennui vous gagne ! à tout prix , au hasard , Il vous faut un hochet : vous prenez un vieillard ! Ah ! vous l'avez brisé, le hochet !

HERNANI

Excellence !

J)0^ RtY GOÎIEZ.

Oui donc ose parler , lorsque j'ai dit : silence !

UER?îA.M.

Seigneur duc...

DON RIY GOMEZ.

Cavaliers ! suivez-moi ! suivez-moi !

Messieurs , avons-nous fait cela pour rire ? Quoi ! Un trésor est chez moi; c'est Tiionneur d'une fille, D'une femme , l'honneur de foui une famille ; Cette fille , je l'aime , elle est ma nièce et doit Bientôt ciianger sa bayue à l'anneau de mon doigt ; Je la crois chaste et pure , et sacrée à tout homme , Or, il faut que je sorte une heure , et moi qu'on nomme Ruy Gomcz de Silva , je ne puis l'essayer Sans qu'un larron d'honneur se glisse à mon foyer ! Arriére , jeunes gens ! Ah ! ce sont là vos fêtes ! Des bâtards rougiraient d'agir comme vous faites ! Non. C'est bien. Poursuivez. Ai-je autre chose encor?

Il arrache son coUicr.

Tenez , foulez aux pieds , foulez ma toison d'or !

Il jeltc son chapeau.

Arrachez mes cheveux , faites-en chose vile ! Et vous pourrez demain vous vanter i)ar la ville ()ue jamais débauches , dans leurs jeux insolents , N'ont sur plus noble front souillé cheveux plus blancs !

' DO?IA SOL

Monseigneur...

DON RUY GOMEZ, â ses valeU.

Écuyers, écuyers, à mon aide !

Ma hache , mon poignard , ma dague de Tolède ! Aux deux jeunes gens.

Et suivez-moi tous deux !

DON CARLOS, faisant un pas.

Duc , ce n'est pas d'abord De cela qu'il s'agit. Il s'agit de la mort De Maximilien, empereur d'Allemagne.

11 jette son manteau , et dOcoiivre son visage caché par son

chapeau.

DON RtY GOMEZ.

Raillez-vous?... Dieu ! le roi ! ..

DOJiA SOI..

Le roi !

HERNANI , ilont les yeux s'allument.

Le roi d'Espagne !

DON CARLOS , gravement.

Oui , Carlos. Seigneur duc , es-tu *donc insensé? Mon aïeul l'empereur est mort , je ne le sai Oue de ce soir. Je viens , tout en hâte , et moi-même , Dire la chose à toi , féal sujet que j'aime , Te demander conseil , incognito , la nuit , Et l'affaire est bien simple , et voilà bien du bruit ! Don Ruy Gomez renvoie ses gens d'un signe. Il examine don Carlos, que dona Sol regarde avec crainte et surprise, et sur lequel Hernani, demeuré dans un coin, fixe des yeux étincelants. DON RDY GOMEZ.

Mais pourquoi larder tant à ra'ouvrir cette porle?

Belle raison ! tu viens avec tout une escorte ! Ouand un secret d'état m'amène en ton palais , Duc, est-ce pour l'aller dire à tous tes valets?

DON RIY GOMEZ.

Altesse, pardonnez; l'apparence...

Bon père , Je t'ai fait gouverneur du château de Figuère; Mais qui dois-jc à présent faire ton gouverneur?

DON RI Y GOMEZ

Pardonnez...

11 suffit. N'en parlons plus, seigneur.

Donc l'empereur est mort.

DON RUY GOMEZ

L'aïeul de votre altesse Est mort?

Duc , tu m'en vois pénétré de tristesse.

DON RLY GOMEZ.

Qui lui succède ?

Un duc de Saxe est sur les rangs.

François premier, de France, est un des concurrents.

DON RIY GOMEZ.

Où vont se rassembler les électeurs d'empire ?

Ils ont choisi , je crois , Aix-Ia-chapelle , ou Spire , Ou Francfort.

DON RIY GOMEZ.

Notre roi , dont Dieu garde les jours, N'a-t-il pensé jamais à l'empire ?

Toujours.

DON RIY GOMEZ.

C'est à vous qu'il revient.

Je le sais.

DON RUY GOMEZ

Votre père Fut archiduc d'Autriche , et l'empire, j'espère , Aura ceci présent , que c'était votre aïeul , Celui qui vient de choir delà pourpre au linceul.

Et puis on est bourgeois de Gand.

DON RCY GOMEZ.

Dans mon jeune âge , Je le vis , votre aïeul. Hélas ! seul je surnage D'un siècle tout entier. Tout est mort à présent. C'était un Empereur magnifique et puissant !

Rome est i)Our moi.

HERNAINI.

DON RIIY GOMEZ.

Vaillant , ferme , point tyrannique.

Cette tête allait bien au vieux corps germanique.

Ce roi François premier , c'est un ambitieux !

Le vieil empereur mort , vite il fait les doux yeux

A l'empire ! A-t-il pas sa France très-chrétienne !

Ah ! la pai t est pourtant belle, et vaut qu'on s'y tienne !

L'empereur mon aïeul disait au roi Louis :

Si j'étais Dieu le père , et si j'avais deux fils ,

Je ferais l'aîné Dieu , le second roi de France.

Au duc.

Crois-tu que François puisse avoir quelque espérance ?

DON RTJY GOMEZ.

C'est un victorieux.

DON CARtOS.

Il faudrait tout changer.

La bulle d'or défend d'élire un étranger.

DON RUY GOMEZ

A ce compte , seigneur , vous êtes roi d'Espagne.

Je suis bourgeois de Gand.

DON RUy GOMEZ.

La dernière campagne A fait monter bien haut le roi François premier.

L'aigle qui va peut-être éclore à mon cimier, Peut aussi déployer ses ailes.

DON RUY GOMEZ

Votre altesse Sait- elle le latin ?

Mal.

DON RUY GOMEZ

Tant pis. La noblesse D'Allemagne aime fort qu'on lui parle latin.

Ils se contenteront d'un espagnol hautain : Car il importe peu , croyez-en le roi Charte , Quand la voix parle haut , quelle langue elle parle. — Je vais en Flandre. 11 faut que ton roi , cher Silva , Te revienne empereur. Le roi de France va Tout remuer. Je veux le gagner de vitesse. Je partirai sous peu.

DON RUY GOMEZ

Vous nous quittez , altesse , Sans purger l'Aragon des rebelles maudits Qui partout dans nos monts lèvent leurs fronts hardis ?

J'ordonne au duc d'Arcos d'exterminer la bande.

DON RUY GOMEZ

Donnez-vous aussi l'ordre au chef qui la commande De se laisser faire?

Hé ! quel est ce chef? son nom ?

DON RUY GOMEZ

Je l'ignore. On le dit un rude compagnon.

Bah ! je sais que pour l'heure il se cache en Galice , Et j'en aurai raison avec quelque milice.

DON RUY GOMEZ

De faux avis alors le disaient près d'ici.

Faux avis ! Cette nuit tu me loges.

DON RUY GOMEZ , s'inclinant jusqu'à terre. M^ci , Altesse !

Il appelle ses valets.

Faites tous honneur au roi mon hôte.

Les valets entrent avec des flambeaux. Le duc les range sur deux haies jusqu'à la porte du fond, cependant dona Sol s'approche lentement d'Hernani. Le roi les épie tous deux. DONA SOL , bas à Hernani.

Demain , sous ma fenêtre , à minuit , et sans faute, Vous frapperez des mains trois fois.

HERNANI , bas.

Demain.

DON CARLOS , à part.

Demain.

Haut à dona Sol vers laquelle il fait un pas avec galanterie. Souffrez que pour rentrer je vous offre la main.

Il lui donne la main et la reconduit à la porte.— Elle sort. HERNANI , la main dans sa poitrine sur la poignée de sa dague. Mon bon poignard !

DON CARLOS , revenant , à part.

Notre homme a la mine attrapée.

Il prend Hernani à part.

Je vous ai fait l'honneur de toucher votre épée , Monsieur , vous me seriez suspect pour cent raisons ; Mais le roi don Carlos répugne aux trahisons. Allez. Je daigne encor protéger votre fuite.

DON RUY GOMEZ , revenant et montrant Hernani.

Qu'est ce seigneur ?

Il part. C'est quelqu'un de ma suite.

Ils sortent avec les valets et les flambeaux. Le duc précède le roi une cire à la main.

Page 1