‹ uvres de Victor HugoChapitre 190 sur 599 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

La scène est au chftteau de Silva, dans les montagnes d'Aragon. — La galerie des portraits de famille de Silva; grande salle, dont ces portraits entourés de riches bordures, et surmontés de couronnes ducales et d'écussons dorés, font la décoration. Au fond une haute porte gothique. Entre chaque portrait une panoplie complète, toutes ces armures de siècles différents.

DONA SOL , en blanc et debout devant une table. DON RUY G03IEZ DE SILVA, en habits magnifiques , assis dans un grand fauteuil ducal de bois de chêne,

DON RUY GOMEZ

Enfin c'est aujourd'hui ! Dans une heure on sera Ma duchesse ! plus d'oncle!... et l'on m'embrassera ! Mais m'as-tu pardonné? j'avais tort, je l'avoue. J'ai fait rougir ton front, j'ai fait pâlir ta joue : J'ai soupçonné trop vite , et je n'aurais point dû Te condamner ainsi sans avoir entendu.

Que l'apparence a tort ! Injustes que nous sommes ! Certe , ils étaient bien là , les deux beaux jeunes hom- C'estégal. Je devais n'en pas croire mes yeux, [mes ! Mais que veux-tu, ma pauvre enfant? quand on est vieux ! DONA SOL, immobile et grave.

Vous reparlez toujours de cela j qui vous blâme ?

DON RDY GOMEZ.

Moi. J'eus tort. Je devais savoir qu'avec ton âme On n'a point de galants, quand on est dona Sol, Et qu'on a dans le cœur de bon sang espagnol.

DONA SOL

Certe , il est bon et pur, monseigneur ; et peut-être On le verra bientôt.

DON RUY GOMEZ, se levant et allant à elle.

Écoute, on n'est pas maître De soi-même, amoureux comme je suis de toi , Et vieux. On est jaloux, on est méchant! Pourquoi? Parce que l'on est vieux. Parce que beauté, grâce, Jeunesse, dans autrui , tout fait peur, tout menace. Parce qu'on est jaloux des autres et honteux De soi. Dérision ! que cet amour boiteux Qui nous remet au cœur tant d'ivresse et de flamme Ait oublié le corps en rajeunissant l'ame ! — - Quand passe un jeune pâtre, — oui, c'enest là ! — souvent, Tandis que nous allons, lui chantant, moi rêvant. Lui , dans son pré vert , moi, dans mes noires allées , Souvent je dis tout bas : 0 mes tours écroulées , Mon vieux donjon ducal , que je vous donnerais !

HERNANI

Oh ! que je donnerais mes blés et mes forêls , Et les vastes troupeaux qui tondent mes collines , Mon vieux nom , mon vieux titre et toutes mes ruines ; Et tous mes vieux aïeux qui bientôt me verront , Pour sa chaumière neuve , et pour son jeune front !.,. — Car ses chevaux sont noirs ; car son œil reluit comme Le tien. Tu peux le voir et dire : Ce jeune homme l Et puis penser à moi qui suis vieux — Je le sais ! Pourtant j'ai nom Silva,maisce n'est plus assez. Oui , je me dis cela. Vois à quel point je t'aime ! Le tout , pour être jeune et beau comme toi-même ! Mais à quoi vais-je ici rêver? moi , jeune et beau ! Qui te dois de si loin devancer au tombeau !

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