‹ uvres de Victor HugoChapitre 2 sur 599 · PRÉLUDE · texte numérisé non relu

PRÉLUDE

De quel nom te nommer , heure trouble où nous som- Tous les fronts sont baignés de livides sueurs. [mes? Dans les hauteurs du ciel et dans le cœur des hommes Les ténèbres partout se mêlent aux lueurs.

Croyances , passions , désespoir, espérances ,

Rien n'est dans le grand jour et rien n'est dans la nuit;

Et le monde , sur qui flottent les apparences ,

Est à demi couvert d'une ombre où tout reluit.

Le bruit que fait cette ombre assourdit la pensée : Tout s'y mêle , depuis le chant de l'oiseleur Jusqu'au frémissement de la feuille froissée Qui cache un nid peut-être ou qui couve une fleur.

Tout s'y mêle ! les pas égarés hors des voies Qui cherchent leur chemin dans les champs spacieux ; Les roseaux verts froissant leurs luisantes courroies ; Les angélus lointains dispersés dans les cieux ;

Le lierre tressaillant dans les fentes des voûtes ; Le vent , funeste au loin au nocher qui périt ; Les chars embarrassés dans les lournans des routes , S'accrochant par l'essieu comme nous par l'esprit ;

La mendiante en pleurs qui marclie exténuée ;

Celui qui dit Satan ou qui dit Jéhova j

La clameur des passans bientôt diminuée ;

La voix du cœur qui sent , le bruit du pied qui va ;

Les ondes que toi seul , ô Dieu , comptes et nommes ; L'air qui fuit ; le caillou par le ruiseau lavé ; Et tout ce que , chargés des vains projets des hommes , Le soc dit au sillon et la roue au pavé ;

Et la barque , où dans l'ombre on entend une lyre , Qui passe , et loin du bord s'abandonne au courant , Et l'orgue des forêts qui sur les monts soupire, Et cette voix «pii sort des villes en pleurant !

Et l'homme qui gémit à côté de la chose ;

Car dans ce siècle , en proie aux sourires moqueurs ,

Toute conviction en peu d'instans dépose

Le doute , lie affreuse , au fond de tous les cœurs !

Et de ces bruits divers , redoutable ou propice , Sort l'étrange chanson que chante sans flambeau Cette époque en travail , fossoyeur ou nourrice , Qui prépare une crèche ou qui creuse un tombeau !

— L'orient! l'orient! qu'y voyez-vous , poètes? Tournez vers l'orient vos esprits et vos yeux ! — « Hélas ! ont répondu leurs voix long-temps muettes , Nous voyons bien là-bas un jour mystérieux !

Un jour mystérieux dans le ciel taciturne , Qui blanchit l'horizon derrière les coteaux , Pareil au feu lointain d'une forge nocturne Qu'on voit sans en entendre encore les marteaux !

Mais nous ne savons pas si cette aube lointaine Vous annonce le jour , le vrai soleil ardent ; Car , survenus dans l'ombre à cette heure incertaine Ce qu'on croit l'orient peut-être est l'occident!

C'est peut-être le soir qu'on prend i)Our une aurore ! Peut-être ce soleil vers (jui i'honnne est penché . Ce soleil qu'on appelle à l'horizon qu'il dore , Ce soleil qu'on espère est un soleil couché ! « —

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