‹ uvres de Victor HugoChapitre 203 sur 599 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

Charlemagne , paidon ! — ces voûtes solitaires Ke devraient répéter que paroles austères. Tu t'indignes sans doute à ce bourdonnement Que nos ambitions font sur ton monument.

— Ah ! c'est un beau spectacle à ravir la pensée , Que l'Europe , ainsi faite , et comme il l'a laissée ! Un édifice , avec deux hommes au sommet. Deux chefs élus auxquels tout roi né se soumet. Presque tous les états , duchés , fîefs militaires ,

HERNAIVI.

Royaumes , marquisats , tous sont liéréditaires ;

Mais le peuple a parfois son pape ou son César,

Tout marche, et le hasard corrige le hasard.

De là vient l'équilibre , et toujours l'ordre éclate.

Électeurs de draps d'or, cardinaux d'écarlate ,

Double sénat sacré , dont la terre s'émeut,

Ne sont Ifi qu'en parade , et Dieu veut ce qu'il veut.

Ou'une idée , au besoin des temps , un jour éclose ,

Flic grandit , va , court , se mêle à toute cliose ,

Se fait homme ; — saisit les cœurs , creuse un sillon j—

Maint roi la foule aux pieds ou lui met un bâillon :

Mais qu'elle entre un malin à la diète, au conclave ,

Et tous les rois soudain verront l'idée esclave ,

Sur leurs télés de rois ([ue ses pieds courberont ,

Surgir, le globe en main , ou la tiare au front !

— Le i)ai)e et l'empereur sont tout. Rien n'est sur terre Oue i)ar eux cl pour eux. In suprême mystère

Vit en eux , et le ciel , dont ils ont tous les droits ,

Leur fait un grand festin des peuples et des rois.

Le monde , au-dessus d'eux , s'échelonne et se groupe ,

Ils font et défont. L'un délie et l'autre coupe.

L'un est la vérité, l'autre est la force. Ils ont

Leur raison en eux-méme , et sont i)arce qu'ils sont.

Ouand ils sortent, tous deux égaux , du sanctuaire ,

L'un dans sa pourjjre , et l'autre avec son blanc suaire.

L'univers ébloui contemple avec terreur

Ces deux moitiés de Dieu , le pa|)e et l'empereur !

— L'empereur ! l'empereur ! être empereur !— 0 rage ! Ne pas l'être — et sentir son cœur plein de courage ! Qu'il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau , Qu'il fut grand ! de son temi)s c'était encor plus beau ! Oquel destin ! Pourtant celte tond)e est la sienne ! Tout est-il donc si peu que ce soit là qu'on vienne ? Quoi donc , avoir été prince , empereur et roi !

Avoir été colosse et tout dépassé ! Quoi !

Vivant , pour piédestal avoir eu l'Allemagne !

Quoi ! pour titre César et pour nom Charlemague ! —

Avoir été plus grand qu'Annibal , qu'AUila ,

Aussi grand que le monde !... — ei que tout tienne là !

Ah ! briguez donc l'empire et voyez la poussière

Que fait un empereur ! Couvrez la terre entière

De bruit et de tumulte. —Élevez, bâtissez

Votre empire , et jamais ne dites : « C'est assez ! »

Si haut que soit le but où votre orgueil aspire ,

Voilà le dernier terme !... Oh ! l'empire ! l'empire !

Que m'importe ? j'y touche et le trouve à mon gré.

Quelque chose me dit : « Tu l'auras. » Je l'aurai !

Si jejjvyjiis !... — 0 ciel ! être ce qui commence !

Seul , debout , au plus haut de la spirale immense !

D'une foule d'états l'un sur l'autre étages

Être la clef de voûte , et voir sous soi rangés

Les rois , et sur leur tête essuyer ses sandales j

Voir au-dessous des rois les maisons féodales .

Margraves , cardinaux , doges , ducs à fleurons j

Puis évè(iues , abbés, chefs de clans , hauts barons ;

Puis, clercs elsoldals; puis, loindu faite où noussommes,

i>ans l'ombre loul au fond del'abime, — les hommes.

Les hommes ! c'est-à-dire une foule , une mer, Un grand bruit : pleurs et cris ; parfois un rire amer, Ah ! le peuple ! — océan ! onde sans cesse émue ! Où l'on ne jette rien sans que tout ne remue ! Vague qui broie un trône et qui berce un tombeau ' Miroir où rarement uji^ roi jîe YûiLiiaiieau l— Ah ! si l'on regardait parfois dans un flot sombre, On y verrait au fond des empires sans nombre , Grands vaisseaux naufragés , que son flux et reflux Roule, et qui le gênaient , et qu'il ne connaît plus ! Gouverner tout cela ! monter si l'on vous nomme , A ce faite ! y monter, sachant qu'on n'est qu'un homme ! Avoir l'abime là ! — malheureux ! qu'ai-je en moi ? Être empereur ! mon Dieu ! j'avais trop d'être roi. Cerle il n'est qu'un niorlel de race peu commune Dont puisse s'élargir l'àme avec la fortune. Mais moi ! qui me fera grand ? qui sera ma loi ?... Qui me conseillera ?—

II tombe à genoux devant le tombeau.

Charlemague ! c'est toi !

Ah ! puiscjue Dieu , pour qui tout obstacle s'efFacc , Prend nos deux majestés et les met face à face, Verse-moi dans le cœur, du fond de ce tombeau , Que!(iue chose de grand , de sublime et de beau ! Oli ! par tous ses cotés fais-moi voir toute chose ! Monire-moi cpie le monde est pelit , car je n'ose Y loucher ; apprends-moi Ion secret de régner. Et dis-moi qu'il vaut mieux punir que pardonner, K'est-ce pas ?— Ombre auguste ! Emj)ereur d'Allemagne, Oh ! dis-moi ce qu'on peut faire après Charlemague ! Parle, — dût en parlant ton soutfle souverain Me briser sur le front cette porte d'airain ! — Ou , si tu ne dis rien , laisse, en ta paix profonde , Carlos étudier ta tête comme un monde. — Laisse qu'il te mesure à loisir, ô géant ! Car rien n'est ici-bas si grand que ton néant ! Que la cendre , à défaut de l'ombre , me conseille... II approche la clef de la serrure.

Il recule.

Entrons ! — Dieu ! s'il allait me parler ! s'il s'éveille ! S'il était là, debout et marchant à pas lents ! Si j 'allais ressortir avec des cheveux blancs ! Entrons toujours.

Bruit de pas.

On vient ! qui donc ose , à cette heure , Hors moi , d'un pareil mort éveiller la demeure ? Qui donc ?

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