‹ uvres de Victor HugoChapitre 224 sur 599 · MARION , DIDIER · texte numérisé non relu

MARION , DIDIER

MARIOiV levant tout â coup les yeux. — Avec joie. Ha!

Avec reproche.

Me laisser compter L'heure en vous attendant !

DIDIER gravement.

J'hésitais à monter.

MARION piquée.

Ah ! monsieur !

DIDIER sans y prendre garde.

Tout à l'heure, au pied de ces murailles, J'ai senti de pitié s'émouvoir mes entrailles , Oui, de pitié pour vous. — Moi , funeste et maudit , Avant que d'achever ce pas , je me suis dit : « Là haut , dans sa vertu , dans sa beauté première , » Veille , sans tache encore , un ange de lumière , » Un être chaste et doux , à qui sur les chemins » Les passants , à genoux, devraient joindre les mains. » Et moi , qui suis-je , hélas ! qui rampe avec la foule? » Pourquoi troubler cette eau si belle qui s'écoule ? » Pourquoi cueillir ce lys? Pourquoi d'un souffle impur » De cette âme sereine aller ternir l'azur? » Puisqu'à ma loyauté , candide , elle se fie , » Elle que l'innocence à mes yeux sanctifie, » Ai-je droit d'accepter ce don de son amour , » Et de mêler ma brume et ma nuit à son jour? «

MARION à part.

Çà , je crois qu'il me fait de la théologie. Serait-ce un huguenot?

DIDIER

Mais la douce magie De votre voix , venant jusqu'à moi dans la nuit , M'a tiré de mon doute et près de vous conduit.

MARION

Quoi ! vous m'avez oui parler? l'étrange chose !

DIDIER

Avec une autre voix...

MARION vivement.

Celle de dame Rose.

N'est-ce pas qu'on dirait une voix d'homme ? Elle a Le parler rude et fort. — Mais puisque vous voilà Je ne vous en veux plus. — Séyez-vous , je vous prie.

Lui montrant une place près d'elle.

DIDIER

Non , à vos pieds.

II s'assied sur un tabouret aux pieds de Marion, et la regarde quelques instants dans une contemplation muette.

— Écoutez-moi , Marie.

J'ai pour tout nom Didier. Je n'ai jamais connu Mon père ni ma mère. On me déposa nu , Tout enfant , sur le seuil d'une église. Une femme. Vieille et du peuple, ayant quelque pitié dans l'âme, Me prit , fut ma nourrice et ma mère , en chrétien M'éleva , puis mourut , me laissant tout son bien , Neuf cents livres de rente à peu près, dont j'existe. Seul à vingt ans , la vie était amère et triste , Je voyageai. Je vis les hommes j et j'en pris En haine quelques-uns , et le reste en mépris j Car je ne vis qu'orgueil , que misère et que peine Sur ce miroir terni qu'on nomme face humaine.

MARIO.N DE LORME

Si bien que me voici , jeune encore , et pourtant Vieux, et du monde las comme on l'est en sortant ; Ne me heurtant à rien où je ne me déchire ; Trouvant le monde mal , mais trouvant l'homme pire. Or je vivais ainsi, pauvre, sombre, isolé, Quand vous êtes venue , et m'avez consolé. Je ne vous connais pas. Au détour d'une rue , C'est à Paris qu'un soir vous m'êtes apparue. Puis , je vous ai parfois rencontrée , et toujours J'ai trouvé doux vos yeux et tendres vos discours. J'ai craint de vous aimer, j'ai fui... — Hasard étrange ! Je vous retrouve ici , partout , comme mon ange ! Enfin , troublé d'amour, flottant, irrésolu , J'ai voulu vous parler, vous avez bien voulu. Maintenant , disposez de mon cœur, de ma vie. A quoi puis-je être bon dont vous ayez envie ? Quel est l'homme ou l'objet qui vous est importun ? Voulez-vous quelque chose , et vous faut-il (|ucl(pi'un Qui meure pour cela ? qui meure sans rien dire Et trouve tout son sang trop payé d'un sourire ? Vous le faut-il' parlez, ordonnez, me voici. M\RI05 souriant.

Vous êtes singulier, mais je vous aime ainsi.

DIDIER

Vous m'aimez ! prenez garde , une telle parole, Hélas , ne se dit pas d'une façon frivole. Vous m'aimez ! Savez-vous ce que c'est que l'amour? Qu'un amour qui devient notre sang , notre jour, Qui longtemps étouffé , s'allume , et dont la flamme S'accroît incessamment en purifiant l'àme , Qui seul au fond du cœur, où nous les entassions, Brûle les vains débris des autres passions ! Qu'un amour à la fois sans espoir et sans borne , Et qui, même au bonheur, survit , profond et morne ! — Dites, est-ce l'amour dont vous parliez ? MARIOS t'niue.

Vraiment...

DIDIER

Oh ! vous ne savez pas , je vous aime ardemment ! Du jour où je vous vis , ma vie encor bien sombre Se dora , vos regards m'éclairèrent dans lombre. Dès lors , tout a changé. Vous brillez à mes yeux Comme un être inconnu , de l'espèce des cieux. Cette vie , où longtemps gémit mon cœur rebelle. Je la vois sous un jour qui la rend presque belle ; Car, juscpi'à vous , hélas ! seul , errant , opprimé , J'ai lutté , j'ai souffert... Je n'avais point aimé !

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