SCÈNE in
LES MÊMES, LE MARQUIS DE NANGIS
LAFFEMAS, allant au-devant du vieux marquis.
Ah ! monsieur le marquis, nous avons bien perdu. C'était un neveu rare, et qui vous eût rendu La vieillesse bien douce. Avec vous je le pleure. Beau , jeune , on n'était point de nature meilleure ' Servant Dieu , réservé près des femmes, toujours Juste en ses actions et sage en ses discours.
MARION DE LORME
Un seigneur parfait , brave , et que chacun célèbre ! Mourir si tôt !
I,e vieux marquis laisse tomber sa tète dans ses mains. SAVERNY, basàBriclianteau.
Le diable ait l'oraison funèbre !
Il me loue, et le rend plus triste . sur ma foi ! Toi , pour le consoler , dis-lui du mal de moi.
BRICHAiVTEAU, à laffemas.
Vous vous trompez , monsieur. J'étais du même grade Que Saverny. C'était un mauvais camarade , Un fort méchant sujet, qui dans ces derniers temps Se gâtait tous les jours. Brave , on l'est à vingt ans ; Mais , après tout, sa mort n'est pas digne d estime.
LAFFEMAS
Un duel ! Mais voyez donc ! le grand mal ! le grand crime !
A Brichanteau, d'un air goguenard, lui montrant son épée.
Vous êtes officier ?
BRICHANTEAU, du même ton , lui montrant sa perruque.
Vous êtes magistrat ?
SAVERNY, bas.
Continue.
BRICHANTEAU
Il était quinteux, menteur, ingrat.
Peu regrettable au fond ; il allait aux églises, Mais pour cligner de l'œil avec les Cidalises. Ce n'était qu'un galant, qu'un fou, qu'un libertin.
SAVERNY, bas.
Bien , bien !
BRICHANTEAU
Avec ses chefs indocile et mutin.
Quant à sa bonne mine, il l'avait fort perdue, Boitait, avait sur l'œil une loupe étendue, De blond devenait roux, et de courbé bossu.
SAVERNY, bas.
Assez.
BRICHANTEAU
Puis il jouait, on s'en est aperçu.
Il eût joué son âme aux dés, et je parie Qu'il avait au brelan mangé sa seigneurie. Tout son bien chaque nuit s'en allait au grand trot.
SAVERNY, le tirant par la manche. — Bas.
Assez, que diable, assez ! tu le consoles trop !
LAFFEMAS, à Brichanteau.
Mal parler d'un ami défunt, c'est sans excuse !
BRICHANTEAU, montrant Saverny.
Demandez à monsieur.
SAVERNY
Ah ! moi, je me récuse.
LAFFEMAS, affectueusement, au vieux marquis.
Monseigneur, monseigneur, nous vous consolerons. On a son meurlrier; — eh bien ! nous le pendrons ! Il est sous bonne garde et son affaire est sûre.
A Brichanteau et à Saverny.
Comprend-on le marquis de Saverny? Je jure
Qu'il est des duels que nul ne peut répudier; Mais s'aller battre avec je ne sais quel Didier !
SAVERNY, à part.
Didier?
Le vieux marquis, qui est resté pendant toute la scène immobile et muet, se lève et sort à pas lents du côté opposO à celui d'où il est venu; ses gardes le suivent. LAFFEMAS, essuyant une larme et le suivant des yeux. En vérité ! sa douleur me pénètre.
UN VALET, accourant.
Monseigneur !
BRICHANTEAU
Laissez donc tranquille votre maître !
LE VALET
C'est pour l'enterrement du feu marquis Gaspard. Quelle heure fixe-t-on ?
BRICHANTEAU
Vous le saurez plus tard.
LE VALET
Puis, des comédiens qui viennent delà ville, Pour cette nuit céans demandent un asile.
BRICHANTEAU
Pour des comédiens le jour est mal choisi ; Mais l'hospitalité , c'est un devoir aussi.
Montrant une grange à la gauche du théâtre. Donnez-leur cette grange.
LE VALET, tenant une lettre.
Une lettre qui presse ..
Lisant.
Monsieur de Laffemas...
LAFFEMAS
Donnez. C'est mon adresse.
BRICHANTEAU, bas à Saverny qui est resté pensif dans un coin.
Hâtons-nous, Saverny ! Viens tout expédier Pour ton enterrement.
le tirant par la manche.
Çà, rêves-tu ?
SAVERNY, à part.
Didier !
Ils sortent.