‹ uvres de Victor HugoChapitre 247 sur 599 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

MARION , DIDIER. — Puis LE GRACIEUX , SAVERN\ — Puis LAFFEMAS.

DIDIER, après un long silence et avec un rire amer.

Marie! Eh bien, l'abime est-il assez profond? Vous ai-je, misérable, assez conduite au fond? Vous m'avez voulu suivre ! hélas , ma destinée Marche, et brise la vôtre , à sa roue enchaînée. Hé bien, où sommes-nous? — Je vous l'avais bien dil MARION, tremblante et Joignant les mains.

Didier ! est-ce un reproche ?

DIDIER

Ah! que je sois niaudil Et plus maudit du Ciel , et plus proscrit des hommes. Qu'on ne le fut jamais et que nous ne le sommes , Hélas ! si de ce cœur , dont toi seule es la foi , .la mais il peut sortir un reproche pour toi ! Quand tout me frappe ici , me repousse et m'exile , N'es-tu pas mon sauveur , mon espoir , mon asile? Qui trompa le geôlier? Qui vint limer mes fers? Qui descendit du ciel pour me suivre aux enfers? Avec le prisonnier qui donc s'est fait captive ? Avec le fugitif qui s'est fait fugitive ? Quelle autre eût eu ce cœur , plein de ruse et d'amoui Qui délivre , soutient , console tour à tour? Moi , fatal el méchant , m'as-tu pas , faible femme , Sauvé de mon destin , hélas ! et de mon âme ! N'as-tu pas eu pitié de ce pauvre opprimé ? Moi , que tout haïssait , ne m'as-tu pas aimé?

MARION, pleurant.

Didier , c'est mon bonheur , vous aimer et vous suivre

DIDIER

Oh ! laisse , de tes yeux laisse que je m'enivre ! Dieu voulut, en mêlant une âme ù mon limon , Accompagner mes jours d'un ange et d'un démon ; Mais , oh ! qu'il soit béni , lui dont la grâce étrange Me cache le démon et me laisse voir l'ange !

MARION

Vous êtes mon Didier , mon maîlre et mon seigneur.

DIDIER

Ton mari , n'esl-ce pas ?

MARION à part.

Hélas !

DIDIER

Que de bonheur !

En quittant celle terre implacable et jalouse,

MARION DE LORME

Te i)reiuire et t'avoiier pour dame et pour épouse ! Tu veux bien? dis , réponds?

MARION

Je serai votre sœur , Et vous serez mon frère.

DIDIER

Oh non ! cette douceur , De ravoir devant Dieu pour mienne , pour sacrée , Ne la refuse pas à mon âme altérée !

Va , tu peux avec moi venir en sûreté , Car l'amant à l'époux garde ta pureté !

MARION à part.

Hélas !

DIDIER

Savez-vous bien quel était mon supplice? Souffrir qu'un baladin vous parle et vous salisse ! Ah ! ce n'est pas la moindre entre tant de douleurs Que de vous voir mêlée à ces vils bateleurs ! Vous, chaste et noble fleur, jetée avec ces femmes. Avec ces hommes pleins d'impuretés infâmes !

MARION

Didier, soyez prudent.

DIDIER

Dieu ! que j'ai combattu Contre ma colère... Ah ! cet homme , il vous dit : Tu ! Quand moi ! moi , votre époux , à peine encor je l'ose , De crainte d'enlever à ce front quelque chose !

MARION

Vivez bien avec eux , il y va de vos jours , Des miens !

Elle a raison , elle a raison toujours ! Ah ! quoique à chaque instant mon mauvais sort renaisse, Tu me donnes ton cœur , ton bonheur, ta jeunesse ! D'où vient que tous ces dons sont prodigués pour moi , Qui seraient peu payés du royaume d'un roi ? Je ne t'offre en retour que misère et folie. Le ciel te donne à moi , l'enfer à moi le lie. Pour mériter tous deux ce partage inégal , Qu'ai-je donc fait de bien et qu'as-tu fait de mal ?

MARION

Ah Dieu ! tout mon bonheur me vient de vous. DIDIER, redevenu sombre.

Écoute , Quand lu parles ainsi , tu le penses sans doute , Mais je dois l'avertir, oui , mon astre est mauvais. J'ignore d'où je viens et j'ignore où je vais. Mon ciel est noir. — Marie, écoute une prière. — Il en est temps encor, loi , retourne en arrière ; Laisse-moi suivre seul ma sombre route ; hélas ! Après ce dur voyage , et quand je serai las , La couche qui m'attend , froide d'un froid de glace , Est étroite , et pour deux n'a pas assez de place. — Va-t'en!

MARION

Didier, je veux dans l'ombre et sans lémouis, Partager avec vous... — Oh ! celle-là du moins !

DIDIER

Que veux-tu donc ? Sais-tu qu'à me suivre poussée , Tu vas cherchant l'exil , la misère ? Insensée ! El peut-être , entends-tu ? de si longues douleurs , Que tes yeux adorés s'éleindronl dans les pleurs ! Marion laisse tomber sa tête dans ses mains.

Ah ! je le jure ici , cette peinture est vraie , Et tu me fais pitié ! ton avenir m'efl'raie , Va-l'en !

MARION éclatant en sanglots.

Ah! tuez-moi , si vous voulez encor Parler ainsi !

Sanglotant.

Mon Dieu !

DIDIER la prenant dans ses bras.

Marie , ô mon trésor !

Tant de larmes ! j'aurais donné mon sang pour une ! Fais ce que tu voudras ! suis-moi , sois ma fortune , Ma gloire , mon amour , mon bien et ma vertu ! Marie ! Ah! réponds-moi ; je parle , m'entends-lu?

11 rassied doucement sur le banc de gazon. MARION se dégageant de ses bras.

Ah ! vous m'avez fait mal.

DIDIER, à genoux et courbé sur sa main.

Moi qui mourrais pour elle!

MARION, souriant dans ses larmes.

Vous m'avez fait pleurer , méchant !

DIDIER

Vous êtes belle !

Il s'assied sur le banc à coté d'elle. Un seul baiser ! au front , pur comme nos amours. Il la baise au front.— Tous deux assis se regardent avec ivresse Regarde-moi , Marie , — encore , — ainsi , — toujours !

LE GRACIEUX entrant.

On appelle doua Chimène dans la grange.

Marion se lève précipitamment d'auprès de Didier. — En même temps que le Gracieux , entre Saverny qui s'arrête au fond du théâtre et considère attentivement Marion, sans voir Didier qui est resté assis sur le banc et qu'une broussaille lui cache.

SAVERNY au fond du théâtre sans être vu.— A part.

Pardieu , c'est Marion ! l'aventure est étrange !

Riant.

Chimène !

LE GRACIEUX, à Didier qui veut suivre Marion. Restez là. Vous , monsieur le jaloux , Je veux vous taquiner.

DIDIER

Corps- Dieu!

MARION, bas à Didier.

Contenez-vous .

Didier se rassied , elle entre dans la grange.

3IARI0N DE LORME.

SAVERisy au fond du théâtre. — A part. Qui donc lui fait courir le pays de la sorte? Serait-ce le galant qui m'a prêté main-forte Et sauvé l'autre soir?... Son Didier ! c'est cela.

Entre LafTemas.

LAFFEMAS en habit de voyage, saluant Savcrny.

Monsieur , je prends congé de vous...

.SAVER>Y, saluant.

Ah ! vous voilà , Monsieur! Vous nous tiuittez...

II rit.

LAFFEMA9.

Qu'avez-vous donc à rire?

SAVERJIY riant.

C'est une folle histoire , et l'on peut vous la dire. Parmi ces bateleurs qui ne font (^l'arriver, Là , devinez un peu qui je viens de trouver ?

LAFFEMAS

Parmi ces bateleurs?

SAVERSY.

Oui.

Riant plus Tort.

Marion de Lorme !

LAFFEMAS, tressaillant.

Marion de Lorine !

DIDIER, qui depuis leur arrivée a le regard 11x0 sur cu.x. Hein !

11 se lève k demi sur son banc.

SAVERNY , riant toujours.

Il faut (|ue j'en informe Tout Paris. — Allez-vous , monsieur , de ce coté ?

LAFFEMAS

Oui , le fait y sera fidèlement porté.

Mais êtes-vous bien sûr d'avoir cru reconnaître?...

SAVER?ÎY.

Vive-France ! On connaît sa Marion, peut-être !

Fouillant dans sa poche.

J'ai sur moi son portrait , dou.K gage de sa foi ; Qu'elle fit peindre exprès par le peintre du roi. Il donne â LafTemas un médaillon.

Comparez.

Montrant la porte de la grange.

On la voit par cette porte ouverte... — En Espagnole, — avec une basquine verte...

LAFFEMAS, portant les yeux tour à tour sur le portrait et sur la grange.

C'est elle ! — Marion de Lorme !...

A part.

J e le tiens !

A Saverny.

A-t-elle un compagnon parmi tous ces païens ?

SAVERîSY.

Sans l'avoir vu , j'en jure ! — Hé ! sans être bégueules , Ces dames n'aiment pas courir le pays seules.

LAFFEMAS, à part.

Faisons vite garder la porte. Il faudra bien Que je démêle après le faux comédien.

A coup sûr, il est pris !

II sort.

SAVER:^Y, regardant sortir LafTemas. — A part.

J'ai fait quelque sottise.

Bah!

Prenant A part le Gracieux qui jusque-là est resté dans un coin, gesticulant tout seul et grommelant son r61e entre ses dents.

—Quelle est cette dame, —ici, — dans l'ombre, —assise?

Il lui montre la porte de la grange.

LE GRACIEUX

La Chimène ?

Avec solennité.

Seigneur, je ne sais pas son nom.

Montrant Didier.

Parlez à ce seigneur, son noble compagnon.

Il sort du côté du parc.

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