LES MÊMES, MARION , LE GEOLIER
LE GEOLIER, à Marion.
Surtout , soyez dehors avant l'heure indiquée.
Il s'éloigne. Pendant tout le reste de la scène, il continue de promener de long en large au fond du théâtre. MARION.
Elle s'avance en chancelant et comme absorbée dans ifnepens de désespoir. De temps en temps, elle pa.sse la main sur s visage, comme si elle cherchait à effacer quelque chose.
... Sa lèvre est un fer rouge et m'a toute marquée !
Tout à coup, dans l'ombre, elle aperçoit Didier, pousse cri , court , se précipite , et tombe haletante à ses genoux
Didier ! Didier ! Didier !
MARION DE LORME
DIDIER, comme éveillé en sursaut.
Elle ici ! Dieu !
D'un ton froiJ.
— C'est VOUS ?
SIARION, levant la tête.
Qui veux-tu que ce soit ? — Oli ! laisse ! à tes genoux ! Je me sens si bien là ! — Tes mains , tes mains chéries , Donne-les moi, tes mains!— Commeils les ontmeurtiies ! Des chaînes, n'est-ce pas? des fers?.. — Les malheureux! Je suis ici , vois-tu? c'est que... — c'est bien afFreux! Elle pleure. On l'entend sangloter.
DIDIER
Qu'avez-vous à pleurer ?
NARION.
Non. Est-ce que je pleure ?
Non, je ris.
Elle rit.
Nous allons nous enfuir tout à l'heure. Je ris , je suis contente , il vivra ! c'est passé !
Elle tombe sur les genoux de Didier, et pleure.
Oh ! tout cela me tue , et j'ai le cœur brisé !
DIDIER
Madame...
MARION
Elle se lève sans l'entendre, et court chercher le paquet qu'elle
apporte à Didier.
Profitons de l'instant où nous sommes.
Mets ce déguisement. J'ai gagné ces deux hommes. On peut sans être vu sortir de Beaugency. Nous prendrons une rue au bout de ce mur-ci. Richelieu va venir voir comme on exécute Ses ordres. Gardons-nous de perdre une minute. Le canon tirera pour sa venue. Ainsi Tout alors est perdu si nous sommes ici !
DIDIER
C'est bien.
MARION
Vite ! —Ah ! mon Dieu ! c'est bien lui ! c'est lui-même! Sauvé ! Parle-moi donc. Mon Didier, je vous aime !
DIDIER
Vous dites une rue au détour de ce mur ?
Oui , j'en viens , j'ai tout vu. C'est un chemin très-sûr.
J'ai regardé fermer la dernière fenêtre.
Nous y rencontrerons quelques femmes peut-être.
D'ailleurs , on vous prendra pour un passant. Voilà.
Quand vous serez bien loin, — niellez ces habits-là ! —
Nous rirons de vous voir déguisé de la sorte.
Vite!
DIDIER, repoussant les habits du pied.
Rien ne presse.
MARION
Ah ! la mort est à la porte !
Fuyons ! Didier ! — C'est moi qui viens ici.
DIDIER
Pourquoi ?
MARION
Pour vous sauver ! Giand Dieu! quelle demande, à moi ! Pourquoi ce ton glacé !
DIDIER, avec un sourire triste.
Vous savez que nous sommes Bien souvent insensés , nous autres pauvres hommes !
MARION
Viens ! oh viens ! le temps presse , et les chevaux sont Tout ce que tu voudras , tu le diras après. [prêts,
Mais partons !
Que fait là cet homme qui regarde ?
MARION
C'est le geôlier. Il est gagné comme la garde. Doutez-vous de ces gens? Vous avez l'air frappé...
DIDIER
Non, rien. — C'est que souvent on peut être trompé.
MAUION.
Oh viens ! — Si tu savais, chaque instant qui s'écoule Je meurs; je crois entendre au loin marcher la foule. Oh ! hâtons-nous de fuir, je t'en prie à genoux !
DIDIER, montrant Saverny endormi.
Dites-moi , pour lequel de nous deux venez-vous ? MARION, un moment interdite.
A part.
Gaspard est généreux , il ne m'a point nommée !
Haut.
Est-ce ainsi que Didier parle à sa bien-aimée ? Mon Didier, qu'avez-vous contre moi ?
DIDIER
Je n'ai rien.
Voyons , levez la tête et regardez-moi bien.
Marion, tremblante , fixe son regard sur le sien.
Oui , c'est bien ressemblant.
MARION
Mon Didier, je t'adore, Mais viens donc !
Voulez-vous me regarder encore !
MARION, terrifiée sous le regard de Didier. A part.
Dieu ! les baisers de l'autre , est-ce qu'il les verrait !
Haut.
Écoutez-moi, Didier, vous avez un secret. Vous êtes mal pour moi. Vous avez quelque chose ! Il faut me dire tout. Vous savez, on suppose Souvent le mal ; et puis , plus tard, on est fâché Quand un malheur survient par un secret caché ! Ah ! j'avais autrefois ma part dans vos pensées ! Toutes ces choses-là sont-elles donc passées ! Ne m'aimez-vous donc plus ?— Vous souvient-il de Blois? De la petite chambre où j'étais autrefois ?
MARION DE LORME
Comme nous nous aimions dans une paix profonde,
One c'était un oubli de toute chose au monde ;
Seulement , vous , parfois, vous étiez inquiet.
Souvent j'ai dit : — Mon Dieu ! si quelqu'un le voyait !
— C'était charmant!— Un jour a tout perdu. —Chère âme.
Combien m'avez-vous dit de fois, en mots de flamme,
Que j'étais voire amour, que j'avais vos secrets.
Que je ferais de vous tout ce que je voudrais !
Quelles grâces jamais vous ai-je demandées?
Vous savez, bien souvent j'entre dans vos idées ;
Mais aujourd'hui cédez! — Il y va de vos jours !
Ah ! vivez ou mourez, je vous suivrai toujours;
Toute chose avec vous, Didier, me sera douce,
La fuite ou l'échafaud !... — Hé bien ! il me repousse !
Laissez-moi votre main , cela vous est égal ;
Mon front sur vos genoux ne vous fait pas de mal !
J'ai couru pour venir; je suis bien fatiguée.
Ah! qu'est-ce qu'ils diraient ceux qui m'ont vu si gaie.
Si contente autrefois , de me voir pleurer là !
— As-tu ([uelque grief sur moi ? dis-moi cela ! Hélas ! souffre à tes pieds la pauvre malheureuse! C'est une chose , ami , vraiment bien douloureuse Que je ne puisse pas obtenir un seul mot
De vous ! — Enfin on dit ce qu'on a! — Non, plutôt. Poignardez-moi. — Voyons, mes larmes sont taries, El je veux le sourire, et je veux que tu ries, Et si tu ne ris pas , je ne t'aimerai plus !
— .le fis assez longtemps tout ce que tu voulus. C'est ton lour. Dans les fers Ion âme s'est aigrie. Parle-moi, voyons, parle, appelle-moi : Marie!...
DIDIER
Marie , ou Marion !
91AR10N, tombant Opouvantte A terre.
Didier, soyez clément !
DIDIER, d'une voix terrible.
Madame, on n'entre pas ici facilement !
Les bastilles d'état sont nuit et jour gardées ,
Les portes sont de fer, les murs ont vingt coudées,
Pour que devant vos pas la prison s'ouvre ainsi ,
A qui vous èles-vous prosliluée ici ?
MARION
Didier, ((Ui vous a dit?...
DIDIER
Personne. Je devine.