MARI
Didier ! j'en jure ici par la bonté divine. C'était pour vous sauver, vous arracher d'ici, Pour fléchir les bourreaux, pour vous sauver !
DIDIER
Merci !
Croisant les bra.s.
Ah ! qu'on soit jusque-là sans pudeur el sans âme ; C'est véritablement une honte, madame !
11 parcourt le thOàtre à grands pas avec une explosion de cris de rage.
Où donc est le marchand d'opprobre et de mépris"
Qui se fait acheter ma tête à de tels prix ?
Où donc est le geôlier? le juge? où donc est l'homme?
One je le broie ici , que je l'écrase comme
Ceci!
Il brise le portrait entre ses mains.
— Le juge ! — Allez, Messieurs! faites des lois Et jugez ! Que m'importe , à moi , que le faux poids Qui fait toujours pencher votre balance infâme Soit la tète d'un homme ou Thonneiir d'une femme !
A Marion.
— Allez le retrouver!
MARION
Oh ! ne me traitez pas Ainsi ! de vos mépris poussée à chaque pas. Je tremble , un mol de plus, Didier, je tombe morte ! Ah ! si jamais amour fut vraie, ardente et forte , Si jamais homme fut adoré parn\i tous , Didier ! Didier ! c'est vous par m(\i !
DIDIER
Ha ! taisez-vous.
— .Faurais pu,— pour ma perte,— aussi, moi, naîtrefemmcj J'aurais |iii,— comme une autre,— élre vile, être infâme; Me donner i)our de l'or, faire au premier venu Pour y dormir une heure offre de mon sein nu... Mais s'il était venu vers moi , bonne et facile. Un honnête homme , épris d'un honneur imbécile ; Si j'avais , d'aventure , en passant rencontré Un cœur d'illusions encor tout pénétré ; — Plutôt que de ne pas dire à cet homme honnête : i. Je suis cela ! " — Plutôt que de lui faire fête ; Plutôt que de ne pas moi-même l'avertir Que mon œil chaste et pur ne faisait que mentir ; Plutôt qu'être à ce point perfide, ingrate et fausse , J'eusse aimé mieux creuser de mes ongles ma fosse !
MARION
Oh!
Que vous ririez bien si vous pouviez vous voir Comme vous fit mon cœur, cet étrange miroir ! Que vous avez bien fail de le briser, madame ! Vous étiez là, candide, et pure, et chaste !... ô femme Que t'avait fait cet homme, au cœur profond eldoux, Et qui t'a si longtemps aimée à deux genoux ?
LE GEOLIER
L'heure passe.
MARION
Ah! le temps marche, et l'instant s'envole — Didier ! je n'ai pas droit de dire une parole , Je ne suis qu'une femme à qui l'on ne doit rien , Vous m'avez réprouvée et maudite , et c'est bien , Et j'ai mérité plus que haine et que risée , Et vous êtes trop bon , et mon âme brisée Vous bénit ; mais voici l'heure où le bourreau vient ; Lui que vous oubliez, de vous il se souvient 1 Mais j'ai disposé tout. Vous pouvez fuir... — Écoule, Ne me refuse pas, — tu sais ce qu'il m'en coûte ! —
MARION DE LORME
Frappe-moi , laisse-moi dans l'opprobre où je suis, Repousse-moi du pied, marche sur mol ; — mais fuis !
DIUIEK.
Fuir ! qui fuir ? Il n'est rien que j'aie à fuir au monde Hors vous,— et je vous fuis,— et la tombe est profonde.
LE GEOMËR.
L'heure passe.
MARIOiV.
Viens ! fuis !
DIDIER
Je ne veux pas !
HABION.
Pitié!...
DIDIER
Pour qui?
MARION
Te voir saisi , grand Dieu ! te voir lié , Te voir,..— Non, d'y penser, j'en mourrai d'épouvante. —Oh ! dis, viens, viens ! veux-tu que je sois ta servante? Veux-tu me prendre , avec mes crimes expiés , Pour avoir quelque chose à fouler sous tes pieds ? Celle que tu daignas nommer aux jours d'épreuve Épouse...
DIDIER
Épouse !
On entend le canon dans léloignement.
Alors , voici qui vous fait veuve.
ÏIARION.
Didier !
LE GEOLIER
L'heure est passée !
Un roulement de tambours. — Entre le con.seiller de la Grand' Chambre, accompagné de pénitents portant des torche.s, du bourreau, et suivis de soldats et de peuple qui inondent le théâtre.