BLA5C1IE
Je suis ici depuis deux mois , Je suis allée en tout à l'église huit fois.
TRIBOCLET.
Bien.
BLANCHE
Mon bon père, au moins , parlez-moi de ma mère
TRIBOCLET.
Oh ! ne réveille pas une pensée amère ,
Ne me rappelle pas qu'autrefois j'ai trouvé ,
— Et , si tu n'élais là , je dirais : j'ai rêvé , —
Une femme , contraire à la plupart des femmes ,
Qui, dans ce monde, où rien n'appareille les âmes,
Me voyant seul , infirme , et pauvre , et détesté ,
M'aima pour ma misère et ma difformité !
Elle est morte , emportant dans la tombe avec elle
1/angéllque secret de son amour fidèle ,
De son amour, i)assé sur moi comme un éclair,
Rayon du paradis tombé dans mon enfer !
Que la terre, toujours à nous recevoir prêle ,
Soit légère à ce sein qui reposa ma tête ! — Toi seule m'es restée ! —
Levant les yeu.\ au ciel.
Eh bien , mon Dieu, merci !
II pleure et cache son front dans ses mains.
Que vous devez souffrir ! vous voir pleurer ainsi , Non , je ne le veux pas , non , cela me déchire !
TRIBOLLET.
Et que dirais-tu donc si tu me voyais rire !
BLANCHE
Mon père , qu'avez-vous ? dites-moi votre nom. Oh ! versez dans mon sein toutes vos peines?
TRIBOULET
Non.
A quoi bon me nommer? Je suis ton père . — Écoute, Hors d'ici , vois-tu bien , peut-être on me redoute , Qui sait? l'un me méprise et l'autre me maudit. Mon nom , qu'en ferais-lu quand je te l'aurais dit ? Je veux ici , du moins , je veux , en ta présence , Dans ce seul coin du monde où tout soit innocence, N'être pour toi qu'un père . un père vénéré , Quehiue chose de saint , d'auguste et de sacré !
BLANCHE
Mon père !
TRIBOI'LET, la serrant avec emportement dans ses bras. Est-il ailleurs un cœur (jui me réponde? Oh ! je t'aime pour tout ce que je hais au monde !
— Assieds-toi près de moi. Viens , parlons de cela. Dis, aimes-tu ton père? et puisque nous voilà Ensemble , et que ta main entre mes mains repose, Qu'est-ce donc qui nous force à parler d'autre chose? Ma fille , ù seul bonheur que le ciel m'ait permis , D'autres ont des parents , des frères , des amis ,
Une femme, un mari, des vassaux, un cortège D'aïeux et d'alliés , pUisieuro enfants , que sais-je ? Moi, je n'ai que toi seule ! Un autre est riche,— eh bien, Toi seule es mon trésor, et toi seule es mon bien ! Un autre croit en Dieu. Je ne crois qu'en ton âme ! D'autres ont la jeunesse et l'amour d'une femme , Ils ont l'orgueil , l'éclat, la grâce et la santé , Ils sont beaux j moi , vois-tu , je n'ai que ta beauté ! Chère enfant ! — Ma cité, mon pays , ma famille , Mon épouse , ma mère , et ma sœur, et ma fille , Mon bonheur, ma richesse , et mon culte , et ma loi , Mon univers , c'est toi , toujours toi , rien que toi ! De tout autre côté, ma pauvre âme est froissée.
— Oh ! si je te perdais !... — Non , c'est une pensée Que je ne pourrais pas supporter un moment!
— Souris-moi donc un peu. — Ton sourire est charmant. Oui, c'est toute ta mère ! — Elle était aussi belle.
Tu te passes souvent la main au front comme elle , Comme pour l'essuyer, car il faut au cœur pur Un front tout innocence et des cieux tout azur. Tu rayonnes pour moi d'une angélique flamme ,
LE ROI S'AMUSE
A travers ton beau corps mon âme voit ton âme. Même les yeux fermi-s, c'est égal, je le vois. Le jour me vient de toi. Je me voudrais parfois Aveugle , et l'œil voilé d'obscurité profonde , Afin de n'avoir pas d'autre soleil au monde !
BLANCHE
Ob ! que je voudrais bien vous rendre heureux !
TRIBOCLET,
Qui ? moi ?
Je suis heureux ici ! quand je vous aperçoi , Ma fille, c'est assez pour que mon cœur se fonde.
11 lui passe la main tians les cheveux en souriant.
Ob! les beaux cheveux noirs ! enfant, vous étiez blonde. Qui le croirait?
BtA.NCHE, prenant un air caressant.
Un jour, avant le couvre-feu , Je voudrais bien sortir, et voir Paris un peu.
TRlBOl'LET, impétueusement.
Jamais , jamais ! — Ma fille , avec dame Bérarde , Tu n'es jamais sortie au moins?
BLANCHE, tremblante.
Non.
TRIBOIJLET.
Prc nds-y garde !
BLANCHE
Je ne vais qu'à l'église.
TRIBOIILET, à part.
0 ciel ! on la verrait , On la suivrait , peut-être on me l'enlèverait î La fille d'un bouiîon , cela se déshonore , Et l'on ne fait qu'en rire ! oh ! —
Haut.
Je t'en prie encore , Reste ici renfermée ! Enfant ! si tu savais Comme l'air de Paris aux femmes est mauvais ! Comme les débauchés vont courant par la ville! Oh! les seigneurs surtout!
Levant les yeux au ciel.
0 Dieu ! dans cet asile, Fais croître sous tes yeux , préserve des douleurs Et du vent orageux qui flétrit d'autres fleurs. Garde de toute haleine impure , même en rêve , Pour qu'un malheureux père , à ses heures de trêve, En puisse respirer le parfum abrité, Cette rose de grâce et de virginité !
11 cache .sa tète dans r.es mains, et pleure. BLANCHE.
Je ne parlerai plus de sortir, mais, par grâce Ne pleurez pas ainsi !
TRIEOULET.
Non , cela me délasse.
J'ai tant ri l'autre nuit !
Se levant.
Mais c'est trop m'oublier.
Blanche, il est temps d'aller reprendre mon collier. Adieu.
Le jour baisse.
BLANCHE l'embrassant.
Ueviendrez-vous bientôt , dites ?
TRIBOULET
Peut-être.
Vois-tu , ma pauvre enfant, je ne suis pas mon maître.
Appelant.
Dame Bérarde !
Une vieille duègne parait .1 la porte de la maùson. DAME BÉRARDE.
Quoi , monsieur ?
TRIBOULET
Lorsqueje vien, Personne ne me voit entrer ?
DAME BÉRARDE
Je le crois bien , C'est si désert !
Il est presque nuit. De l'autre c6té du mur, dans la rue , parait le Roi, déguisé sous des vêtements simples et de couleur sombre ; il examine la hauteur du mur et la porte qui est fermée, avec des signes d'impatience et de dépit. TRIBOULET, tenant Blanche embrassée.
Adieu , ma fille bien-aimée !
A madame Bérarde.
La porte sur le quai , vous la tenez fermée ?
Dame Bérarde fait un signe affîrmatif.
Je sais une maison , derrière Saint-Germain , Phis retirée encor. Je la verrai demain.
BLANCHE
Mon père , celle-ci me plaît pour la terrasse D'où l'on voit des jardins.
TRIBOULET
N'y monte pas , de grâce !
Écoutant.
Marche-t-on pas dehors ?
Il va à la porte de la cour, l'ouvre et regarde avec inquiétude dans la rue. Le Roi se cache dans un enfoncement près de la porte , que Triboulet laisse entr'ouverte.
BLANCHE, montrant la terrasse.
Quoi ! ne puis-je le soir Aller respirer là ?
TRIBOULET, revenant.
Prends garde , on peut t'y voir.
Pendant qu'il a le dos tourné, le Roi se glisse dans la cour par la porte entrebâillée , et se cache derrière un gros arbre. A dame Bérarde.
Vous , ne mettez jamais de lampe à la fenêtre.
DAME BÉRARDE , joignant les mains.
Et comment voulez-vous qu'un homme ici pénètre ?
Elle se retourne et aperçoit le Roi derrière l'arbre. Elle s'interrompt ébahie. Au moment où elle ouvre la bouche pour crier, le Roi lui jette dans la gorgerette une bourse qu'elle prend , qu'elle pèse dans sa main , et qui la fait taire.
BLANCHE, à Triboulet, qui est allé visiter la terrasse avec une lanterne.
Quelles précautions ! mon père , dites-moi ,
Mais que craignez-vous donc ?
LE ROI S'AMUSE
TRIBOCLET.
Rien pour moi, tout pour toi !
Il la serre encore une fois dans ses bras.
Blanche, ma fille, adieu!
Un rayon de la lanterne que tient dame Bérardc éclaire Triboulet et Blanche.
I,E ROI, à part, derrière l'arbre.
11 rit.
Comment diable !
La fille à Triboulet ! l'histoire est impayable !
TRinOtLET.
Au moment de sortir il revient sur ses pas. J'y pense, (piand tu vas à l'église prier, Personne ne vous suit ?
Blanche baisse les yeux avec embarras.
DAME BÉRARDE
Jamais !
TRIBOILET.
Il faut crier Si l'on vous suivait.
DAME BÉRARDE
Ah ! j'appellerais main-forte !
TRIBOCLET.
Et puis , n'ouvrez jamais si l'on frappe à la porte.
DAME BÉRARDE, comme enchOri.ssanl sur les précautions de Triboulet.
Quand ce serait le Roi !
TRIBOIjI.ET.
Surtout si c'est le Roi!
M embrasse encore une fois sa nile, et sort en refermant la porte avec soin.