LE ROI, BLANCHE
Le Roi, resté seul avec Blanche, soulève le voile qui la cache LE ROI.
Blanche !
BLANCHE
Gaucher Mahiet ! ciel !
LE ROI , éclatant de rire.
Foi de gentilhomme , Méprise ou fait exprès , je suis ravi du tour. Vive Dieu ! ma beauté , ma Blanche , mon amour, Viens dans mes bras !
BLANCHE, reculant.
Le Roi ! le Roi ! laissez-moi, sire ! — Mon Dieu ! je ne sais plus comment parler, ni dire... — Monsieur Gaucher Mahiet...— Non , vous êtes le Roi.—
Retombant à genoux.
Oh ! qui que vous soyez , ayez pitié de moi !
LE ROI
Avoir pitié de toi , Blanche ! moi qui t'adore ?
Ce que Gaucher disait , François le dit encore.
*ru m'aimes , et je t'aime , et nous sommes heureux !
Être roi ne saurait gâter un amoureux.
Enfant ! tu me croyais bourgeois, clerc, moins peut-être.
Parce que le hasard m'a fait un peu mieux naître ,
Parce que je suis roi , ce n'est pas un motif
De me prendre en horreur subitement tout vif !
Je n'ai pas le bonheur d'être un manant , qu'importe !
BLANCHE , à part.
Comme il rit ! ô mon Dieu , je voudrais être morte !
LE ROI , souriant et riant plus encore. Oh ! les fêtes , les jeux , les danses , les tournois , Les doux propos d'amour le soir au fond des bois , Cent plaisirs que la nuit couvrira de son aile ; Voilà ton avenir auquel le mien se mêle ! Oh ! soyons deux amants , deux heureux , deux époux 11 faut un jour vieillir, et la vie , entre nous , Celte étoffe où , malgré les ans qui la morcèlent , Quelques instants d'amour par places étincellent , N'est qu'un triste haillon sans ces paillettes-là ! Blanche , j'ai réfléchi souvent à tout cela , Et voici la sagesse : honorons Dieu le père , Aimons et jouissons , et faisons bonne chère!
BLANCHE , atterrée et reculant.
0 mes illusions ! qu'il est peu ressemblant !
LE ROI
Quoi ! me croyais-tu donc un amoureux tremblant, Un cuistre , un de ces fous lugubres et sans flammes , Qui pensent qu'il suffit , pour que toutes les femmes Et tous les cœurs charmés se rendent devant eux , De pousser des soupirs avec un air piteux '.
BLANCHE , le repoussant.
Laissez-moi ! — malheureuse !
LE ROI
Oh ! sais-tu qui nous sommes ?
La France, un peuple entier, quinze millions d'hommes,, Richesse , honneurs , plaisirs , pouvoir sans frein ni loi, Tout est pour moi , tout est à moi , je suis le roi ! Hé bien ! du souverain tu seras souveraine. Blanche ! je suis le roi ; toi tu seras la reine !
BLANCHE
La reine ! et votre femme ! ».
LE ROI, riant.
Innocence ! ô vertu !
Ah ! ma femme n'est pas ma maîtresse , vois-tu ?
BLANCHE
Votre maîtresse! oh non! quelle honte !
LE ROI
La fière !
Je ne suis pas à vous , non , je suis à mon père !
LE ROI
Ton père ! mon bouffon ! mon fou , mon Triboulet ! Ton père ! il est à moi ! j'en fais ce qui me plaît ! 11 veut ce que je veux!
BLANCHE, pleurant amèrement et la tète dans ses mains. 0 Dieu ! mon pauvre père !
Quoi ! tout est donc à vous !
EUe sanglote. Il se jette à ses pieds pour la consoler. LE ROI , avec un accent attendri.
Blanche ! oh ! tu m'es bien chère.
Blanche ! ne pleure plus. Viens sur mon cœur !
BLANCHE , résistant.
Jamais.
LE ROI , tendrement.
Tu ne m'as pas encor redit que tu m'aimais.
BLANCHE
Oh ! c'est fini !
LE ROT
Je t'ai , sans le vouloir , blessée.
Ne sanglote donc pas comme une délaissée.
Oh ! plutôt que de faire ainsi pleurer tes yeux ,
J'aimerais mieux mourir , Blanche ! j'aimerais mieux
Passer dans mon royaume et dans ma seigneurie
Pour un roi sans courage et sans chevalerie !
Un roi ([Ui fait pleurer une femme ! ô mon Dieu !
Lâcheté !
BLANCHE, égarée et sanglotant.
N'est-ce pas ? tout ceci n'est qu'un jeu ? Si vous êtes le roi, j'ai mon père. Il me pleure.
LE ROI S'A3IUSE.
Failes-moi ramener près de lui. Je demeure Devant l'hôtel Cossé. Mais vous le savez bien. Oh ! <iMi donc êtes-vous? je n'y comprends plus rien. Comme ils m'ont emportée avec des cris de fête ! Tout ceci comme un rêve est brouillé dans ma tête.
Pleurant.
Je ne sais même plus , vous que j'ai cru si doux , Si je vous aime encor !
Reculant avec un mouvement de terreur.
Vous roi ! — J'ai peur de vous !
LE ROI, cherchant ;\ la prendre dans ses bras. Je vous fais peur , méchante !
I)LA>CIIE , le repoussant.
Oh ! laissez-moi !
LE ROI, la serrant Uc plus près.
Qu'entends-je ?
Un baiser de pardon !
BLAINCIIE , se débattant.
Non !
LE ROI, riant, impart.
Quelle fille étrange !
GLAIVCUE , s'Ochappant de ses bras.
Laissez-moi ! — Cette porte !...
Elle aperçoit la porte de la chambre du Roi ouverte, s'y précipite , et la referme violemment sur clic. LE ROI , prenant une petite clef d"or à sa ceinture. Oh ! j'ai la clef sur moi.
Il ouvre la porte , la pousse vivement , entre , et la referme sur
lui.
M;VR0T, en observation à laporlcdu fond depuis quelques instants.
Il rit.
Elle se réfugie en la chambre du Roi ! 0 la pauvre petite !
Appelant M. de Gordcs.
Hé , comte !
scÈ.\E m.
MAROT , puis LES GENTILSHOMMES , ensuite TRIBOULET.
n. DE GORDES, à Harot.
Est-ce qu'on rentre ?
MAROT
Le lion a traîné la brebis dans son antre.
M. DE PARDAILLAN , Sautant de joie.
Oh ! pauvre Triboulet !
M. 0£ PIENNE, qui est resté à la porte et qui a les yeux fixés vers le dehors.
Chut ! le voici !
M. DE GORSES , bas aux Seigneurs.
Tout doux !
Çà , n'ayons l'air de rien et tenons-nous bien tous.
MAROT
Messieurs, je suis le seul qu'il puisse reconnaître. Il n'a parlé qu'à moi.
M. DE PIENIVB.
Ne faisons rien paraître !
Entre Triboulet. Rien ne parait change en lui. Il a le costume et Pair indifférent du bouffon. Seulement, il est très-pâle.
M. DE PIE?il\E, ayant l'air de poursuivre une conversation commencée, et faisant des yeux aux plusjeunes gentilshommes qui compriment des rires étouffés en voyant Triboulet.
Oui, messieurs, c'est alors , — Hé ! bonjour, Triboulet, — Qu'on fit cette chanson en forme de couplet : Il chante.
Quand Bourbon vil Marseille , Il a dit à ses gens :
Vrai Dieu! quel capitaine Trouveions-nous dedans l TRIBOl LET, continuant la chanson.
Au moot de la Coulombe Le passage est étroit , Montèrent tous en.semhle En soufflant à leurs doigts, Rires et applaudissements ironiques.
TOCS.
Parfait!
TRIBOULET , qui s'est avancé lentement jusque sur lo devant du thé.Atre , à part.
Où peut-elle être ?
II se remet à fredonner. Montèrent tous ensemble En soufflant à leurs doigts.
M. DE CORDES , applaudissant.
Ah ! Triboulet , bravo î TRTDOtLET , examinant tous ces visages qui rient autour de lui. A part.
Ils ont tous fait le coup, c'est sûr!
M. DE COSSÉ, frappant sur l'épaule de Triboulet, avec un gros rire.
Quoi de nouveau ?
Douffon !
TRIBOULET, aux autres, montrant M. de Cossé.
Ce gentilhomme est lugubre à voir rire.
Contrefaisant M. de Cossé.
— Quoi de nouveau , bouffon ?
H. DE COSSÉ, riant toujours.
Oui , que viens-tu nous dire ?
TRIBOULET, le regardant de la tète aux pieds. Que si vous vous mettez à faire le charmant, Vous allez devenir encor plus assommant !
Pendant toute la première partie de la scène , Triboulet a l'air de chercher, d'examiner , de fureter. Le plus souvent, son regard seul indique cette préoccupation. Quelquefois , quand il croit qu'on n'a pas l'œil sur lui, il déplace un meuble, il tourne le boulon d'une porte pour voir si elle est fermée. Du reste, il cause avec tous comme à son habitude , d'une manière railleuse, insouciante et dégagée. Les gentilshommes, de leur coté, ricanent entre eux et se font des signes, tout en parlant de choses et d'autres.
TRIBOULET, jetant un regard de côté.
A part.
Où l'ont-ils cachée ? — Oh ! si je la leur demande , Ils se riront de moi !
LE ROI S'AMUSE
Accostant Marot d'un air riant.
Marot , ma joie est grande Que lu ne le sois pas cette nuit enrhumé.
MAROT , jouant la surprise.
Celte nuit?
TRIBOtLET, clignant de l'œil d'un air d'intelligence.
Un bon tour , et dont je suis charmé !
MAROT
Quel tour ?
TRIBODLET , hochant la tète.
Oui!
MAROT", d'un air candide.
Je me suis , pour toutes aventures , Le couvre-feu sonnant , mis sous mes couvertures ; Et le soleil brillait quand je me suis levé.
TRIBOBLET.
Ah ! tu n'es pas sorti cette nuit? J'ai rêvé !
Il aperçoit un mouchoir sur une table et se jette dessus. M. DE PARDAILLAN , bas à M. de Pienne.
Tiens , duc , de mon mouchoir il regarde la lettre. TRIBOULET , laissant retomber le mouchoir. Non , ce n'est pas le sien !
M. DE PIENNE, à quelques jeunes gens qui rient an fond. Messieurs!...
TRIBOCLET,àpart.
OÙ peut-elle être ?
M. DE PIENNE , à M. de Gordes.
Qu'avez-vous donc à rire ainsi ?
M. DE GORDES, montrant Marot.
Pardieu , c'est lui Qui nous fait rire !
TRIBOUI.ET,àpart.
Ils sont bien joyeux aujourd'hui !
M. DE GORDES, à Marot, en riant.
Ne me regarde pas de cet air malhonnête ! Ou je vais te jeter Triboulet à la tête.
TRIBODLET, à M. de Pienne.
Le Roi n'est" pas encore éveillé ?
M. DE PIENHE.
Non , vraiment !
TRIBOULET
Se fait-il quelque bruit dans son appartement ?
11 veut approcher de la porte ; M. de Pardaillan le retient. M. DE PARDAILLAN.
Ne va pas réveiller sa majesté !
M. DE GORDES, à M. de Pardaillan.
Vicomte , Ce faquin de Marot nous fait un plaisant conte. Les trois Guy , revenus , ma foi , l'on ne sait d'où , Ont trouvé l'autre nuit , — qu'en dit ce maître fou ? — Leurs femmes , toutes trois , avec d'autres...
MAROT
Cachées.
TRIBOULET
Les morales du temps se font si relâchées !
M. DE COSSÉ
Les femmes , c'est si traître !
TRIBOULET, à M. de Cossiî.
Oh ! prenez garde !
U. DE COSSÉ
Quoi?
TRIBOULET
Prenez garde , monsieur de Cossé !
M. DE COSSÉ
Quoi !
TRIBOULET
Je voi
Quelque chose d'affreux qui vous pend à l'oreille.
M. DE COSSÉ
Quoi donc ?
TRIBOULET, lui riant an nez.
Une aventure absolument pareille !
M. DE COSSÉ , le menaçant avec colère.
Hun !
TRIBOULET
Messieurs , l'animal est , vraiment, curieux, Voilà le cri qu'il fait quand il est furieux.
Contrefaisant M. de Cossé.
— Hun!
Tous rient. Entre un gentilhomme à la livrOe de la reine. M. DE PIENNE.
Qu'est-ce , Vaudragon ?