‹ uvres de Victor HugoChapitre 301 sur 599 · IKS MÊMES, LE ROI , MAGUELONNE · texte numérisé non relu

IKS MÊMES, LE ROI , MAGUELONNE

Le Roi frappe sur Pepaule de Saltabadil, qui se retourne dérangé brusquement dans son opération.

LE ROI

Deux choses , sur-le-champ.

6ALTA6ADIL.

LE ROI

Ta sœur et mon verre.

TRIBOCLET, dehors.

Voilà ses mœurs ! Ce Roi par la {jrâce de Dieu Se risque souvoiil seul dans plus d'un méchant lieu , Et le vin qui le mieux le yrise et le (jouverne Est celui que lui verse une Mbé de taverne !

LE ROI , dans le cabaret, chantant,

Souvent femme varie,

Bien fol est qui s'y fie!

Une femme souvent

N'est qu'une plume au vont!

Saltabadil est allé silcnoieuscnient chercher dansia pitce voisine une bouteille et un verre qu'il apporte sur la table. Puis il frappe deux coups au plafond avec le pommeau de sa longue épéc. A ce signal , une belle jeune fille , vêtue en bohémienne, leste et riante , descend l'escalier en sautant. Dès qu'elle entre , le Roi cherche A l'embrasser, mais elle lui échappe.

LE ROI, à Saltabadil, qui s'est remis gravement à frotter son baudrier.

L'ami , ton ceinturon deviendrait bien plus clair Si tu l'allais un peu nettoyer en plein air.

SALTABADIL

Je comprends.

11 se lève , salue gauchement le Roi , ouvTe la porte du dehors, et sort en la refermant après lui. l'ne fois hors de la maison , il aperçoit Triboulel, vers qui il se dirige d'un air de mystère. Pendant les quelques paroles qu'ils échangent, la jeune fille fait des agaceries au Roi, et Blanche observe avec terreur.

SALTABADIL , bas à Triboulet , désignant du doigt la maison.

Voulez-vous qu'il vive ou bien qu'il meure ? Votre homme est dans nos mains. — Là.

TRIBOULET

Reviens tout à l'heure.

Il lui fait signe de s'éloigner. Saltabadil disparait à pas lents derrière le vieux parapet. Pendant ce temps-là, le Roi lutine la jeune bohémienne, qui le repousse en riant.

MAGUELONNE, que le Roi veut embrasser.

Nenni !

LE ROI

Bon. Dans l'instant , pour te serrer de près , Tu m'as très-fort battu. Nenni , c'est un progrès. Nenni , c'est un grand pas ! — toujours elle recule ! —Causons.—

La bohémienne se rapproche.

Voilà huit jours.— C'est à l'hôtel d'Hercule... -Qui m'avait mené là? mons Triboulet, je crois, — Que j'ai vu les beaux yeux |)our la première fois. Or, depuis ces huit jours , belle enfant , je l'adore , Je n'aime que toi seule !

MAGlELO:^ÎVE, riant.

Et vingt anlres encore !

Monsieur, vous m'avez l'air d'un libertin parfait !

LE ROI , riant au.ssl.

Oui , j'ai fait le malheur de plus d'une , en effet. C'est vrai , je suis un monstre !

MAGlELO>:VE.

Oh ! le fat !

LE ROI

Je t'assure.

Çà , lu m'as ce matin mené dans ta masure , Méchante holcllorie où l'on dine fort mal Avec du vin que fait ton frère , un animal Fort laid , et (jui doit être un drôle bien farouche D'oser montrer son muffle à côté de ta bouche. C'est égal, je prétends y passer cette nuit.

MAGtELo:v>E, â part.

Bon , cela va tout seul !

Au Roi, qui veut encore l'embrasser.

Laissez-moi !

LE ROI

Que de bruit !

MAGCELOIVNE.

Soyez sage !

LE ROI

Voici la sagesse , ma chère.

— Aimons , et jouissons, et faisons bonne chère. Je pense là-dessus comme feu Salomon.

MAGUELOSNE.

Tu vas au cabaret plus souvent qu'au sermon !

LE ROI , lui tendaut les bras.

Maguelonne!

MAGUELONNE , lui échappant. Demain !

LE ROI

Je renverse la table Si tu redis ce mot sauvage et détestable. Jamais une beauté ne doit dire demain !

MAGUELOl^NE, s'apprivoisant tout d'un coup et venant s'asseoir gaiement sur la table à côté du Roi.

Hé bien , faisons la paix.

LE ROI S'AMUSE

LE ROI , lui prenant la main.

Mon Dieu , la belle main !

El qu'on recevrait mieux , sans être un bon apôtre , Soufflets de celle-là que caresses d'une autre !

MAGUEIOINNE , ciiarmée.

Vous VOUS moquez !

LE ROI

Jamais !

MAGUELONNE

Je suis laide !

LE ROI

Oh ! non pas.

Rends donc plus de justice à tes divins appas ! Je brûle ! ignores-tu , reine des inhumaines , Comme l'amour nous tient , nous autres capitaines , Et que, quand la beauté nous accepte pour siens , Nous sommes braise et feu jusque chez les russiens !

MAGUELONNE , éclatant de rire.

Vous avez lu cela quelque part dans un livre.

LE ROI , à part.

C'est possible.

Haut.

Un baiser !

MAGUELONNE

Allons ! vous êtes ivre !

LE ROI, souriant.

D'amour!

MAGUELONNE

Vous vous raillez , avec votre air mignon , Monsieur l'insouciant de belle humeur !

LE ROI

Oh ! non !

Le Roi l'embrasse.

MAGUELONNE

C'est assez !

LE ROI

Çâ , je veux t'épouser .

MAGUELONNE , riant.

Ta parole ?

LE ROI

Quelle fille d'amour délicieuse et folle ! 11 la prend sur ses genoux et se met à lui parler tout bas. Elle rit et minaude. Blanche n'en peut supporter davantage. Elle se retourne , pâle et tremblante , vers Triboulet. TRIBOULET, après l'avoir regardée un instant en silence. Hé bien ! que penses-tu de la vengeance , enfant ? BLANCHE , pouvant à peine parler.

Otrahison!— L'ingrat!— Grand Dieu! mon cœur se fend! Oh! comme il me trompait!— Mais c'est qu'il n'a point Mais c'est abominable , il dit à cette femme [d'àme ! Des choses qu'il m'avait déjà dites à moi !

Cachant sa tête dans la poitrine de son père.

—Et cette femme , est-elle effrontée !— oh !.,.

TRIBOULET, à voix basse.

Tais-toi.

Pas de i)l(Hirs. Laisse-moi le venger !

Hélas ! — Faites Tout ce que vous voudrez.

TRIBOULET

Merci !

BLANCHE

Grand Dieu ! vous êtes Effrayant. Quel dessein avez-vous ?

TRIBOULET

Tout est prêt.

Ne me le reprends pas , cela m'étoufferait ! Écoute, Va chez moi , prends-y des habits d'homme , Un cheval , de l'argent , n'importe quelle somme , Et pars , sans l'arrêter un instant en chemin , Pour Évreux , oi^i j'irai te joindre après demain. — Tu sais , ce coffre auprès du portrait de ta mère? L'habit est là. — Je l'ai d'avance exprès fait faire.— Le cheval est sellé. — Que tout soit fait ainsi. Va. — Surtout garde-toi de revenir ici, Car il va s'y passer une chose terrible . Va.

BLANCHE

Venez avec moi , mon bon père !

TRIBOULET

Impossible.

Il l'embrasse.

BLANCHE

Ah ! je tremble !

TRIBOULET

A bientôt !

Il l'embrasse encore. Blanche se retire en chancelant. Fais ce que je te dis.

Pendant toute cette scène et la suivante , le Roi et Maguelonne, toujours seuls dans la salle basse , continuent de se faire des agaceries et de se parler à voix basse en riant. — Une fois Blanche éloignée , Triboulet va au parapet, et fait un signe. Saltabadil reparait. Le jour baisse.

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