SCÈNE m
TRIBOULET
TRIBOULET , seul, lail fixé sur le sac. Il est là ! — Mort ! — Pourtant je voudrais bien le voir.
Tâtant le sac.
C'est égal , c'est bien lui. — Jt^ le sens sous ce voile. —
Voici ses éperons qui traversent la toile. — C'est bien lui ! —
Se redressant et mettant le pied sur le sac.
Maintenant , monde , regarde-moi.
Ceci c'est un bouffon , et ceci c'est un roi ! Et quel roi ! le premier de tous ! le roi suprême ! Le voilà sous mes pieds , je le tiens , c'est lui-même. La Seine pour sépulcre , et ce sac pour linceul. Qui donc a fait cela ?
Croisant les bras.
Hé bien oui , c'est moi seul. — Non, je ne reviens pas d'avoir eu la victoire , Et les peuples demain refuseront d'y croire. Que dira l'avenir ? quel long élonnement Parmi les nations d'un tel événement !
Sort , qui nous mets ici , comme tu nous en ôtes ! Une des majestés humaines les plus hautes , Quoi , François de Valois , ce prince au cœur de feu , Rival de Charles-Quint, un roi de France , un Dieu ,
— A l'éternité près, — un gagneur de batailles Dont le pas ébranlait les bases des murailles,
Il tonne de temps en temps.
L'homme de Marignan , lui , qui , toute une nuit , Poussa des bataillons l'un sur l'autre à grand bruit , Et qui , quand le jour vint , les mains de sang trempées, N'avait plus qu'un tronçon de trois grandes épées , Ce roi ! de l'univers par sa gloire étoile , Dieu ! comme il se sera brusquement en allé ! Emporté tout à coup , dans toute sa puissance , Avec son nom , son bruit et sa cour qui l'encense , Emporté , comme on fait d'un enfant mal venu , Une nuit qu'il tonnait , par quelqu'un d'inconnu ! Quoi ! cette cour , ce siècle et ce règne , fumée ! Ce roi , qui se levait dans une aube enflammée , Ëteinfr, évanoui , dissipé dans les airs ! Apparu , disparu , — comme un de ces éclairs ! Et peut-être demain des crieurs inutiles , Montrant des tonnes d'or , s'en iront par les villes , Etcrîront au passant , de surprise éperdu :
— A qui retrouvera François Premier perdu ! —
— C'est merveilleux !
Après un silence.
Ma fille , ô ma pauvre affligée , Le voilà donc puni , te voilà donc vengée ! Oh ! que j'avais besoin de son sang ! un peu d'or , Et je l'ai !
se penchant avec rage sur le cadavre.
Scélérat ! peux-tu m'entendre encor .-* Ma fille , qui vaut plus que ne vaut ta couronne , Ma fille , qui n'avait fait de mal à personne , Tu me l'as enviée et prise ! tu me l'as Rendue avec la honte , — et le malheur , hélas ! Eh bien ! dis , m'entends-tu ? maintenant, c'est étrange, Oui , c'est moi qui suis là , qui ris et qui me venge ! Parce que je feignais d'avoir tout oublié,
LE ROI S'AMUSE
Tu t'étais endormi ! — Tu croyais donc , pitié ! La colère d'un père aisément édentée ! — Oh , non ! dans cetle lutte , entre nous suscitée, Lutte du faible au fort , le faible est le vainqueur. Lui , qui lécliait tes pieds, il te ronge le cœur ! Je te tiens.
Se penchant de plus en plus sur le sac.
M'entends-tu ? c'est moi , roi gentilhomme , Moi , ce fou , ce bouffon , cette moitié d'homme, Cet animal douteux à qui tu disais : chien ! —
Il frappe le cadavre.
C'est que , quand la vengeance est ;\ nous , vois tu bien ! Dans le cœur le plus mort il n'est plus rien qui dorme , Le plus chétif grandit , le jdus vil se transforme. L'esclave lire alors sa haine du fourreau, Et le chat devient tigre , et le bouffon bourreau ! Se relevant A demi.
Oh ! que je voudrais bien qu'il pût m'entendre encore , Sans pouvoir remuer ? —
Se penchant de nouveau.
M'enlends-tu? je t'abhorre!
Va voir au fond du fleuve , ofi tes jours sont finis , Si quelque coui-ant d'eau remonte à Saint-Denis !
Se relevant.
A l'eau François Premier !
11 prend le sac par un bout et le tr.iîne au bord de l'eau. Au moment où il le dt'posc sur le p.irapet, la porte basse de la maison s'enlr^onvre avec précaution, Maguelonne en sort, rcRardc autour d'elle avec inquiétude, fait le geste de quelqu'un qui ne voit rien , rentre et réparait un instant aprî"s avec le Roi, auquel elle explique par signes qu'il n'y a plus personne l;\, et qu'il peut s'en aller. Elle rentre en refermant la porte, et le Roi traverse le fond du thé.^tre dans la direction que lui a indiquée Maguelonne. C'est le moment où Triboulet se dispose à pousser le sac dans la Seine.
TRIBOULET, la main sur le sac.
Allons !
LE ROI , chantant au fond du théâtre.
Souvent femme varie, Bien fol est qui s'y fie.
TRIBOULET , tressaillant.
Quelle voix ! quoi ?
Illusions des nuits , vous jouez-vous de moi?
11 se retourne et prête l'oreille, effaré. Le Roi a disparu ; mais on l'entend chanter dans l'éloignement.
voix DC ROI.
Souvent femme varie , Bien fol est qui s'y fie.
TRIBOLLET.
0 malédiction ! ce n'est pas lui que j'ai ! Ils le font évader , quelqu'un l'a protégé , On m'a trompé ! —
Courant â la maison, dont la fenêtre supérieure est seule ouverte.
Bandit !
La mesurant des yeux comme pour l'escalader.
C'est trop haut , la fenêtre !
Revenant au sac avec fureur.
Mais qui donc m'a-t-il mis h sa place , le traître ! Quel innocent ! — je tremble...
Touchant le sac.
Oui , c'est un corps humain !
Il déchire le sac du haut en bas avec son poignard, et y regarde avec anxiété.
Je n'y vois pas ! — La nuit !
Se retournant égaré.
Quoi ! rien dans le chemin !
Rien dans cette maison ! pas un flambeau qui brille !
S'accoudant avec désespoir sur le corps.
Attendons un éclair.
Il reste quelques instants l'œil fixé sur le sac entr'ouvert , dont il a tiré Blanche à demi.