‹ uvres de Victor HugoChapitre 320 sur 599 · GENNARO , DONA LUCREZIA · texte numérisé non relu

GENNARO , DONA LUCREZIA

DO?fA LUCREZIA.

Cette terrasse est obscure et déserte j je puis me démasquer ici. Je veux que vous voyez mon visage , Gennaro.

Elle se démasque.

Vous êtes bien belle !

DONA LUCREZIA

Regarde-moi bien , Gennaro , et dis-moi que je ne te fais pas horreur !

GENNARO

Vous me faire horreur, madame ! et pourquoi? Bien au contraire, je me sens au fond du cœur quelque chose qui m'attire vers vous.

DONA LUCREZIA

Donc tu crois que tu pourrais m'aimer , Gennaro ?

GENNARO

Pourquoi non? Pourtant , madame, je suis sincère, il y aura toujours une femme que j'aimerai plus ((ue vous.

DONA LUCREZIA , souriant.

Je sais , la petite Fiametta ?

GENNARO

Non.

DONA LUCREZIA

Qui donc ?

GENNARO

Ma mère.

DONA LUCREZIA

Ta mère ! ta mère , ô mon Gennaro ! tu aimes bien ta mère , n'est-ce pas ?

GENNARO

Et pourtant je ne l'ai jamais vue. Voilà qui vous parait bien singulier, n'est-il pas vrai? Tenez , je ne sais pas pourquoi j'ai une pente à me confier à vous ; je vais vous dire un secret que je n'ai encore dit à personne , pas même à mon frère d'armes , pas même à Maffio Orsini. Cela est étrange de se livrer ainsi au premier venu; mais il me semble que vous n'êtes pas pour moi la première venue. — Je suis un capitaine qui ne connais pas sa famille; j'ai été élevé en Calabre par un pêcheur dont je me croyais le fils. Le jour où j'eus seize ans , ce pêcheur m'apprit qu'il n'était pas mou père. Quelque temps après , un seigneur vint qui m'arma chevalier, et qui re-

LUCRÈCE BORGIA

partit sans avoir levé la visière de son morion. Quelque temps après encore , un homme vêtu de noir vint m'apporter une lettre. Je l'ouvris. C'était ma mère qui m'écrivait , ma mère que je ne connaissais pas , ma mère que je rêvais bonne , douce, tendre, belle comme vous! raa mère, que j'adorais de toutes les forces de mon âme ! Celte lettre m'apprit, sans me dire aucun nom , que j'étais noble et de grande race, et que ma mère était bien malheureuse. Pauvre mère !

DONA LliCREZI.\.

Bon Gennaro !

GENNARO

Depuis ce jour-là , je me suis fait aventurier, parce qu'étant quelque chose par ma naissance, j'ai voulu être aussi quelque chose par mon épée. J'ai couru toute l'Italie. Mais le premier jour de chaque mois , en quelque lieu que je sois , je vois toujours venir le même messager. Il me remet une lettre de ma mère , prend ma réponse et s'en va ; et il ne me dit rien , et je ne lui dis rien , parce qu'il est sourd et muet.

DONA LUCREZIA

Ainsi tu ne sais rien de ta famille ?

GENNARO

Je sais que j'ai une mère , qu'elle est malheureuse , et que je donnerais ma vie dans ce monde pour la voir pleurer, et ma vie dans l'autre pour la voir sourire. Voilà tout.

DONA LUCREZIA

Que fais-tu de ses lettres ?

GENNARO

Je les ai toutes là , sur mon cœur. Nous autres gens de guerre , nous risquons souvent notre poitrine à rencontre des épées. Les lettres d'une mère, c'est une bonne cuirasse.

DONA LUCREZIA

Noble nature !

GENNARO

Tenez , voulez-vous voir son écriture ? voici une de ses lettres.

Il tire (le sa poitrine un papier qu'il baise et qu'il remet à dona Lucrezia.

— Lisez cela.

DONA LUCREZIA, lisant.

« Ne cherche pas à me connaître , mon Gen-

» naro , avant le jour que je te marquerai. Je suis bien » à plaindre , va. Je suis entourée de parents sans pitié , » qui te tueraient comme ils ont tué ton père. Le secret « de ta naissance , mon enfant, je veux être la seule à le w savoir. Si tu le savais , toi , cela est à la fois si triste « et si illustre que tu ne pourrais pas t'en taire ; la jeu- » nesse est confiante , tu ne connais pas les périls qui » t'environnent comme je les connais ; qui sait? tu vou- « drais les affronter par bravade de jeune homme , tu >^ parlerais ou tu te laisserais deviner , et tu ne vivrais « pas deux jours. Oh ! non ! contente-toi de savoir que lu

» as une mère qui t'adore et qui veille nuit et jour sur » ta vie. Mon Gennaro , mon tîls , tu es tout ce que » j'aime sur la terre ; mon cœur se fond quand je songe » à toi. »

Elle s'interrompt pour UCvorer une larme.

GENNARO

Comme vous lisez cela tendrement ! On ne dirait pas

que vous lisez, mais que vous parlez. — Ah! vous

pleurez ! — Vous êtes bonne, madame, et je vous aime

de pleurer de ce qu'écrit ma mère.

Il reprend la lettre , la baise de nouveau, et la remet dans sa poitrine.

— Oui , vous voyez , il y a eu bien des crimes autour de mon berceau. — Ma pauvre mère ! — n'est-ce i»as que vous comprenez maintenant que je m'arrête peu aux galanteries et aux amourettes, parce que je n'ai qu'une pensée au cœur, ma mère ! Oh ! délivrer ma mère ! la servir, la venger, la consoler ! quel bonheur ! Je penserai à l'amour après ! Tout ce que je fais, je le fais pour être digne de ma mère. Il y a bien des aventuriers qui ne sont pas scrupuleux, et qui se battraient pour Satan après s'être battus pour saint Michel; moi, je ne sers que des causes justes; je veux pouvoir déposer un jour aux pieds de ma mère une épée nette et loyale comme celle d'un empereur. — Tenez, madame, on m'a offert un gros enrôlement au service de cette infâme madame Lucrèce Borgia. J'ai refusé.

DONA LUCREZIA

Gennaro ! — Gennaro ! ayez pitié des méchants i Vous ne savez pas ce qui se passe dans leur cœur.

GENNARO

Je n'ai pas pitié de qui est sans pitié. — Mais laissons cela , madame ; et maintenant que je vous ai dit qui je suis , faites de même , et dites-moi à votre tour qui vous êtes.

DONA LUCREZIA

Une femme qui vous aime , Gennaro .

GENNARO

Mais votre nom?...

DONA LUCREZIA

Ne m'en demandez pas plus.

Des flambeaux. Entrentavec bruit Jeppo et Maffio. Dona Lucrezia remet son masque précipitamment.

Page 1