‹ uvres de Victor HugoChapitre 324 sur 599 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

GUBETTA. — GENNARO , MAFFIO , .lEPPO , ASCANIO , DON APOSTOLO , OLOFERNO.

MAFFM), bas.

Vous direz ce que vous voudrez , messieurs , on peut se dispenser de venir à Ferrare quand on a blessé au cœur madame Lucrèce Bor{;ia.

D0> APOSTOI.O.

Que pouvions-nous faire? le sénat nous envoie ici. Est-ce qu'il y a moyen d'éluder les ordres du sérénissime sénat de Venise? Une fois désignés, il fallait partir. Je ne mo dissimule pourtant pas, Maffio, que la Lucrezia Borgia est en effet une redoutable ennemie. Elle est la maîtresse ici.

JEPPO.

Que veux-tu qu'elle nous fasse, Apostolo? Ne sommes-nous pas au service de la républi<iue de Venise? Ne faisons-nous pas partie de son ambassade ? Toucher à un cheveu de noire tête , ce serait déclarer la guerre au doge , et Ferrare ne se frotte pas volontiers à Venise.

GENNARO , r(îveur dans un coin du lliéâtre , sans se niôlcr A la conversation.

0 ma mère ! ma mère ! Qui me dira ce que Je puis faire pour ma pauvre mère !

MAFFIO

On peut te coucher tout de ton long dans le sépulcre, Jeppo , sans toucher à un cheveu de ta tête. Il y a des poisons qui font les affaires des Borgia sans éclat et sans bruit , et beaucoup mieux que la hache ou le poignard. Rappelle-loi la manière dont Alexandre Six a fait disparaître du monde le sultan Zizimi , frère de Bajazet.

OLOFERNO.

El tant d'autres.

DON APOSTOLO

Quant au frère de Bajazet , son histoire est curieuse , et n'est pas des moins sinistres. Le pape lui persuada que Charles de France l'avait empoisonné le jour où ils firent collation ensemble ; Zizimi crut tout , et reçut des belles mains de Lucrèce Borgia un soi-disant contrepoison qui , en deux heures , délivra de lui son frère Bajazet-

II paraît que ce brave turc n'entendait rien à la politique.

MAFFIO

Oui , les Borgia ont des poisons qui tuent en un jour , en un mois , en un an , à leur gré. Ce sont d'infâmes poisons qui rendent le vin meilleur , et font vider le flacon avec jdiis de plaisir. Vous vous croyez ivre , vous êtes mort. Ou bien un homme tombe tout à coup en langueur , sa peau se ride , ses yeux se cavent , ses cheveux blanchissent , ses dents se brisent comme verre sur le pain ; il ne marche plus , il se traîne ; il ne respire plus , il rAle ; îl ne rit plus , il ne dort plus , il grelotte au soleil en plein midi j jeune homme , il a l'air d'un vieillard ; il agonise ainsi quelque temps , enfin il meurt. 11 meurt; et alors on se souvient qu'il y a six mois ou un au il a bu un verre de vin de Chypre chez un Borgia.

Se retournant.

— Tenez , messeigneurs , voilà justement Montefeltro , que vous connaissez peut-être , qui est de cette ville , et à qui la chose arrive en ce moment. — Il passe lu au fond de la place. — Regardez-le.

On voit passer au fond du thO-ltre un homme à cheveux blancs , maigre, chancelant, boitant , appuyé sur un bâton, et enveloppé d'un manteau^

ASCANIO

Pauvre Montefeltro !

DO:^ APOSTOI.O.

Quel âge a-t-il?

MAFFIO

Mou âge. Vingt-neuf ans.

OLOFER^O.

Je l'ai vu l'an passé rose et frais comme vous.

MAFFIO

Il y a trois mois , il a soupe chez notre Saint-Père le pape , dans sa vigne du Belvédère !

ASCAMO.

C'est horrible !

Oh ! l'on conte des choses bien étranges de ces soupers des Borgia !

ASCAMO.

Ce sont des débauches effrénées, assaisonnées d'empoisonnements.

MAFFIO

Voyez , messeigneurs , comme cette place est déserte autour de nous. Le peuple ne s'aventure pas si près que nous du palais ducal ; il a peur que les poisons qui s'y élaborent jour et nuit ne transpirent à traverj les murs.

ASCANIO

Messieurs , à tout prendre , les ambassadeurs ont et hier leur audience du duc. Notre office esta peu prèi

LUCRÈCE BORGIA

fini. La suite de l'ambassade se compose de cinquante cavaliers. Notre disparition ne s'apercevrait guère dans le nombre. Et je crois que nous ferions sagement de quitter Ferrare.

MAFFIO

Aujourd'hui même !

JEPPO.

Messieurs, il sera temps demain. Je suis invité à souper ce soir chez la princesse Negroni , dont je suis fort éperdument amoureux, et je ne voudrais pas avoir l'air de fuir devant la plus jolie femme de Ferrare.

OLOFERNO.

Tu es invité à souper ce soir chez la princesse Negroni ?

JEPPO.

Oui.

OL0FER?î0.

Et moi aussi.

ASCANIO

Et moi aussi.

DON APOSTOiO.

Et moi aussi.

MAFFIO

Et moi aussi.

GCBETTA , sortant de lombre du pilier.

Et moi aussi , messieurs.

JEPPO.

Tiens , voilà monsieur de Belverana. Eh bien ! nous irons tous ensemble; ce sera une joyeuse soirée. Bonjour , monsieur de Belverana.

GCBETTA.

Que Dieu vous garde longues années , seigneur Jeppo.

MAFFIO , bas à Jeppo.

Vous allez encore me trouver bien timide , Jeppo. Hé bien , si vous m'en croyiez , nous n'irions pas à ce souper. Le palais Negroni touche au palais ducal , et je n'ai pas grande croyance aux airs amiables de ce seigneur Belverana.

JEPPO, bas.

Vous êtes fou , Maffio. La Negroni est une femme charmante , je vous dis que j'en suis amoureux , et le Belverana est un brave homme. Je me suis enquis de lui et des siens. Mon père était avec son père au siège de Grenade , en quatorze cent quatre-vingts et tant.

MAFFIO

Cela ne prouve pas que celui-ci soit le fils du père avec qui était votre père.

JEPPO.

Vous êtes libre de ne pas venir souper , Maffio.

MAFFIO

J'irai si vous y allez , Jeppo.

JEPPO.

Vive Jupiter, alors ! — Et toi , Gennaro , est-ce que tu n'es pas des nôtres ce soir ?

ASCAMO.

Est-ce que la Negroni ne l'a pas invité ?

GENNARO

Non. La princesse m'aura trouvé trop médiocre gentilhomme.

MAFFIO , souriant.

Alors , mon frère , tu iras de ton côté à quelque rendez-vous d'amour , n'est-ce pas ?

JEPPO.

A propos , conte-nous donc un peu ce que te disait madame Lucrèce l'autre soir. 11 paraît qu'elle est folle de toi ? Elle a dû t'en dire long. La liberté du I)al était une bonne fortune pour elle. Les femmes ne déguisent leur personne que pour déshabiller plus hardiment leur âme. Visage masqué , cœur à nu.

Depuis quelques instants dona Lucrezia est sur le balcon dont

elle a entr'ouvert la jalousie. Elle écoute.

MAFFIO

Ah ! tu es venu te loger précisément en face de son balcon. Gennaro ! Gennaro !

DON APOSTOLO

Ce qui n'est pas sans danger , mon camarade ; car on dit ce digne duc de Ferrare fort jaloux de madame sa femme.

OLOFERNO.

Allons , Gennaro, dis-nous où tu en es de ton amourette avec la Lucrèce Borgia.

GENNARO

Messeigneurs ! si vous me parlez encore de celte horrible femme, il y aura des épées qui reluiront au soleil ! DONA LUCREZIA , sur le balcon , à part. Hélas !

MAFFIO

C'est pure plaisanterie , Gennaro. Mais il me semble qu'on peut bien te parler de cette dame , puisque tu portes ses couleurs.

GENNARO

Que veux-tu dire ?

MAFFIO , lui montrant l'écharpe qu'il porte. Cette écharpe ?

Ce sont en effet les couleurs de Lucrèce Borgia.

GENNARO

C'est Fiammetta qui me Ta envoyée.

MAFFIO

Tu le crois. Lucrèce te l'a fait dire. Mais c'est Lucrèce qui a brodé l'écharpe de ses propres mains pour toi.

GENNARO

En es-tu sûr , Maffio ? Par qui le sais-tu ?

MAFFIO

Par ton valet qui t'a remis l'écharpe et qu'elle a gagné.

LUCRECE BORGIA

GENÎÏARO.

Damnation !

Il arrache Técharpe , la dOchIre et la foule aux pieds. DO>"A LLCREÎIA , à part.

Hélas !

Elle referme la jalousie et se relire.

Celte femme est belle pourtant !

JEPPO.

Oui , mais il y a quelque chose de sinistre empreint sur sa beauté.

MAFFIO-

C'est un ducat d'or à TefEgic de Satan. gesSaro.

Oh ! maudite soit cette Lucrèce Borgia ! Vous dites qu'elle m'aime , cette femme 1 Hé bien , tant mieux ! que ce soit son châtiment ! elle me fait horreur ! Oui ! elle me fait horreur! Tu sais, Maffio, cela est toujours ainsi ; il n'y a pas moyen d'être indifférent pour une femme qui nous aime. Il faut l'aimer ou la Iiair. Et comment aimer celle-lù ? 11 arrive aussi que , plus on est persécuté par l'amour de ces sortes de femmes , plus on les hait. Celle-ci m'obsède , m'investit , m'assiège. Par où ai-jc pu mériter l'amour d'une Lucrèce Borgia ? Cela u'cst-il pas une honte et une calamité? Dei)uis cette nuit 011 vous m'avez dit son nom d'une façon si éclalanle, vous ne sauriez croire à <piel point la pensée de cette femme scélérate m'est odieuse. Autrefois je ne A'oyais Lucrèce Borgia que de loin, à travers mille intervalles , comme un fantôme terrible debout sur toute l'Italie , comme le spectre de tout le monde. Maintenant ce spectre est mon spectre à moi ; il vient s'asseoir à mon chevet ; il m'aime , ce spectre , et veut se coucher dans mon lit ! Par ma mère , c'est épouvantable ! Ah ! Mafïio ! elle a tué monsieur de Gravina , elle a tué ton frère ! Hé bien , ton frère , je le remplacerai près de toi , et je le vengerai près d'elle ! — Voilà donc son exécrable palais ! palais de la luxure , palais de la trahison , palais de l'assassinat , palais de l'adultère , palais de l'inceste, palais de tous les crimes, palais de Lucrèce Borgia ! Oh ! la marque d'infamie que je ne puis lui mettre au front à cette femme, je veux la mettre au moins au front de son palais !

Il monte sur le banc de pierre qui est au-dessous du balcon , et avec son poignard , il fait sauter la première lettre du p.om de Eorgia gravé sur le mur , de façon qu"il ne reste plus que ce mot :

OKGIA.

MAFFIO

Que diable fait-il?

JEPPO.

Gennaro , cette lettre de moins au nom de madame Lucrèce , c'est ta tête de moins si!r tes épaules.

GUBETTA

Monsieur Gennaro , voilà un calembour qui fera mellre demain la moitié de la ville à la question.

GENNARO

Si l'on cherche le coupable, je me présenterai.

GVEETTA , à part.

Je le voudrais, pardieu. Cela embarrasserait madame Lucrèce.

Depuis quelques instants, deux hommes vùtus de noir se

promi:ncnl sur la place et observent.

MAFFIO

Messieurs , voilà des gens de mauvaise mine qui nous regardent un peu curieusement. Je crois qu'il serait prudent de nous séparer. — Ne fais pas de nouvelles folies , frère Gennaro.

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