‹ uvres de Victor HugoChapitre 33 sur 599 · POLITIQUES · texte numérisé non relu

POLITIQUES

A LA JEUf^E FKAlNCE.

Frères ! el vous aussi vous avez vos journées ! Vos victoires , de chêne el de fleurs couronnées , Vos civiques lauriers , vos morls ensevelis , Vos triomphes , si beaux à l'aube de la vie , Vos jeunes étendards troués à faire envie A de vieux drapeaux d'Austerlitz.

Soyez fiers! vous avez fait autant que vos pères. Les droits d'un peuple entier conquis par tant de guerres, Vous les avez tirés tout vivants du linceul. Juillet vous a donné , pour sauver vos familles , Trois de ces beaux soleils qui brûlent les bastilles ; Vos pères n'en ont eu qu'un seul !

Vous êtes bien leurs fils ! c'est leur sang , c'est leur âme Oui fait vos bras d'airain et vos regards de flamme. Ils ont tout commencé ; vous avez votre tour. Votre mère , c'est bien cette France féconde Qui fait, quand il lui plaît, pour l'exemple du monde , Tenir un siècle dans un jour !

L'Angleterre jalouse et la Grèce homérique , Toute l'Europe admire : et la jeune Amérique , Se lève et bat des mains du bord des océans. Trois jours vous ont suffi pour briser vos entraves ; Vous êtes les aînés d'une race de braves , Vous êtes les fils des géauts !

C'est pour vous qu'ils traçaient avec des funérailles Ce cercle triomphal de plaines de batailles , Chemin victorieux , prodigieux travail , Qui de France parti pour enserrer la terre , En passant par Moscou , Cadix , Rome et le Caire , Va de Jemmappe à Montmirail !

Vous êtes les enfants des belliqueux lycées ! Là vous applaudissiez nos victoires passées ; Tous vos jeux s'ombrageaignt des plis d'un étendard. Souvent Napoléon , plein de grandes pensées , Passant , les bras croisés , dans vos lignes pressées , Aimanta vos fronts d'un regard !

Aigle qu'ils devaient suivre ! aigle de notre armée, Dont la plume sanglante en cent lieues est semée , Dont le tonnerre un soir s'éteignit dans les flots ; Toi , qui les a couvés dans l'aire paternelle , Regarde , et sois joyeuse , et crie , et bals de l'aile ! Mère , tes aiglons sont éclos !

Quand notre ville épouvantée, Surprise un matin et sans voix , S'éveilla toute garottée Sous un réseau d'iniques lois , Chacun de vous dit en son âme :

« C'est une trahison infâme !

» Les peuples ont leur lendemain.

n Pour rendre une route douteuse » Suffit-il qu'une main honteuse » Change l'écriteau du chemin ?

POÉSIES POLITIQUES

« La parole éclate et foudroie

» Tous les obstacles imprudents ;

« Vérité , tu sais comme on broie

» Tous les bâillons entre ses dents ;

» Un roi peut te fermer son Louvre ;

» Ta flamme importune , on la couvre ,

« On la fait éteindre aux valets;

» Mais elle brûle qui la touche !

n Mais on ne ferme pas ta bouche

« Comme la porte d'un palais !

« Quoi ! ce que le temps nous amène , 1 Quoi ! ce que nos pfïres ont fait , » Ce travail de la race humaine , » Ils nous prendraient tout en effet ! » Quoi ! les lois , la Charte , chimère ! » Comme un édifice épliémère n Nous verrions , en un jour d'été , n Crouler sous leurs mains acharnées » Ton œuvre de quarante années , » Laborieuse liberté !

» C'est donc pour eux que les épées * Ont relui du nord au midi !

» Pour eux que les télés coupées « Sur les pavés ont rebondi !

» C'est pour ces tyrans satellites » Que nos pères , braves élites , » Ont déi)assé Grecs et Romains !

» Que tant de villes sont désertes !

>' Que tant de plaines , jadis vertes , » Sont blanches d'ossements humains !

«1 Les insensés qui font ce rêve

» N'onl-ils donc pas des yeux pour voir ,

» Depuis que leur pouvoir s'élève ,

« Comme notre horizon est noir ?

r> N'onl-ils pas vu dans leur folie

n Que déjù la coupe est remplie ,

« Qu'on les suit des yeux en rêvant ,

« Qu'un foudre lointain nous éclaire,

» Et que le lion populaire

» Regarde ses ongles souvent ? »

Alors tout se leva. — L'homme , l'enfant , la femme , Quiconque avait un bras, quiconque avait une âme , Tout vint , tout accourut ; et la ville à grand bruit Sur les lourds bataillons se rua jour et nuit. En vain boulets , obus , la balle et les mitrailles , De la vieille cité déchiraient les entrailles ; Pavés et pans de murs croulant sous mille efforts , Aux portes des maisons amoncelaient les morts ; Les bouches des canons trouaient au loin la foule ; Elle se refermait comme une mer qui roule ;

Et de son râle affreux ameutant les faubourgs Le tocsin haletant bondissait dans les tours !

Trois jours , trois nuits , dans la fournaise

Tout ce peuple en feu bouillonna ,

Crevant Técharpe béarnaise

Du fer de lance d'Iéna.

En vain dix légions nouvelles

Vinrent s'abattre à grand bruit d'ailes

Dans le formidable foyer ;

Chevaux , fantassins et cohortes

Fondaient , comme des branches mortes

Qui se tordent dans le brasier.

Comment donc as-tu fait pour calmer ta colère , Souveraine cilé qui vainquis en trois jours? Comment donc as-tu fait, ô fleuve populaire , Pour rentrer dans ton lit et reprendre ton cours? 0 terre qui tremblais, ô tempêle, ô tourmente , Vengeance de la foule au sourire effrayant , Comment donc as-lu fait pour être intelligente Et pour choisir en foudroyant?

C'est qu'il est plus d'un cœur sloïque Parmi vous , fils de la cité :

C'est qu'une jeunesse héroïque Comballait à votre côté !

Désormais, dans toute fortune , Vous avez une âme commune Qui dans tous vos exidoils a lui.

Honneur au grand jour qui s'écoule !

Hier vous n'étiez qu'une foule ; Vous êtes un peuple aujourd'hui.

Ces lâches conseillers de bassesse et d'audace , Voilà donc ù quel peuple ils se sont attaqués ! Fléaux qu'aux derniers rois d'une fatale race Toujours la Providence,envoie aux jours marqués ! Malheureux qui croyaient , dans leur erreur profonde ( Car Dieu les voulait perdre , et Dieu les aveuglait), Qu'on prenait un malin la liberté du monde Comme un oiseau dans un filet !

K'effacez rien. — Le coup d'épée Embellit le front du soldat.

Laissons à la ville frappée Les cicatrices du combat.

Adoptons héros et victimes ; Emplissons de ces morts sublimes Les sépulcres du Panthéon.

Que nul souvenir ne nous pèse :

Rendons sa tombe à Louis seize ' , Sa colonne à Napoléon !

(1) L'auteur ne iicut approuver le cliangemcut de deslinalioii

POÉSIES POLITIQUES

Oh ! laissez-moi pleurer sur cette race morte Que rapporta l'exil et que l'exil remporte , Vent fatal qui trois fois déjà les enleva ! Reconduisons au moins ces vieux rois de nos pères. Rends , drapeau de Fleurus , les honneurs militaires A l'oriflamme qui s'en va !

Je ne leur dirai point de mot qui les déchire.

Qu'ils ne se plaignent pas des adieux de la lyre !

Point d'outrage au vieillard qui s'exile à pas lents !

C'est une piété d'épargner les ruines.

Je n'enfoncerai point la couronne d'épines

Que la main du malheur met sur des cheveux blancs.

D'ailleurs , infortunés ! Ma voix achève à peine L'hymne de leurs douleurs dont s'allonge la chaîne. L'exil et les tombeaux dans mes chants sont bénis j Et tandis que d'un règne on salûra l'aurore , Ma poésie en deuil ira longtemps encore De Sainte-Hélène à Saint-Denis.

Mais que la leçon reste , éternelle et fatale , A ces nains , étrangers sur la terre natale , Qui font régner les rois pour leurs ambitions ; Et , pétrifiant tout sous leur groupe immobile , Tourmentent, accroupis, de leur soufïïe débile La cendre rouge encor des révolutions.

Oh ! l'avenir est magnifique !

Jeunes Français , jeunes amis , Un siècle pur et pacifique S'ouvre à vos pas mieux affermis :

Chaque jour aura sa conquête.

Depuis la base jusciu'au faîte , Nous verrons avec majesté , Comme une mer sur ses rivages , Monter d'étages en étages L'irrésistible liberté !

Vos pères , hauts de cent coudées ,

Ont été forts et généreux.

Les nations intimidées

Se faisaient adopter par eux.

Ils ont fait une telle guerre

Que tous les peuples de la terre

qu'on paraît vouloir faire subir au piédestal de la place de la Révolution. Quelle que puisse être la diversité des opinions sur CCS morts fatales des Cliaries U<- et des Louis XVI , on doit savoir que de semblables pages ne s'effacent pas de l'histoire des empires : elles restent, et l'on doit trouver bon qu'elles restent, de quelque façon qu'on les considère, soit qu'on y voie une leçon pour les peuples, soit qu'on y voie une leçon pour les l'Ois.

De la France prenaient le nom , Quittaient leur passé qui s'écroule , Et venaient s'abriter en foule A l'ombre de Napoléon !

Vous n'avez pas l'àme embrasée D'une moins haute ambition.

Faites libre toute pensée , Et reine toute nation :

Montrez la liberté dans l'ombre A ceux qui sont dans la nuit sombre ; Allez , éclairez le chemin , Guidez notre marche unanime , Et faites , vers le but sul)lime , Doubler le pas au genre humain.

Que l'esprit , dans sa fantaisie , Suive d'un vol plus détaché Ou les arts , ou la poésie , Ou la science au front penché !

Qu'ouvert à quiconque l'implore Le trône ait un écho sonore Qui , pour rendre le roi meilleur, Grossisse et répèle sans cesse Tous les conseils de la sagesse , Toutes les plaintes du malheur !

Revenez prier sur les tombes , Prêtres ! qui craignez-vous encor ?

Qu'allez-vous faire aux catacombes Tout reluisants de pourpre et d'or ?

Venez! mais plus de mitre ardente , Plus de vaine pompe imprudente , Plus de trône dans le saint lieu !

Rien que l'aumône et la prière !

La croix de bois , l'autel de pierre Suffit aux hommes comme à Dieu !

Et désormais , chargés du seul fardeau des âmes , Pauvres comme le peuple , humbles comme les femmes Ne redoutez plus rien. Votre église est le port ! Quand longtemps a grondé la bouche du Vésuve , Quand sa lave écumant comme un vin dans la cuve Apparaît toute rouge au bord ;

Naples s'émeut; pleurante , effarée et lascive, Elle accourt, elle étreint la terre convulsive; Elle demande grâce au volcan courroucé ; Point de grâce ! Un long jet de cendre et de fumée Grandit incessamment sur la cime enflammée Comme un cou de vautour hors de l'aire dressé.

Soudain un éclair luit : hors du cratère immense La sombre éruption bondit comme en démence. Adieu le fronton grec et le temple toscan !

POÉSIES POLITIQUES

La flamme des vaisseaux empourpre la voilure , La lave se répand comme une chevelure Sur les épaules du volcan.

Elle vient, elle vient , cette lave profonde Oui féconde les champs et fait des ports dans l'onde. Plapes , mer, archipels , tout tressaille à la fois. Ses flots roulent , vermeils , fumants , inexorables , Et Naple et ses i)alais tremblent plus misérables Qu'au souffle de l'orage une feuille des bois !

Chaos prodigieux ! la cendre emplit les rues , La terre revomit des maisons disparues , Chaque toit éperdu se heurte au toit voisin , La mer bout dans le golfe et la plaine s'embrase , Et les clochers géants , chancelant sur leur base, Sonnent d'eux-mêmes le (ocsin !

Mais (c'est Dieu qui le veut! ) tout en brisant des villes.

Tout en bouleversant les vallons et les îles ,

En jetant bas les tours qu'il dévore en courroux ,

En remuant au loin les ondes et la terre ,

Toujours Vésuve oublie en son propre cratère

L'humble ermitage où prie un vieux prêtre à genoux !

10 Aoùl 1830.

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