SCÈNE II
DON ALPHONSE , et RISTIGHELLO , cachés. MAFFIO , GENNARO.
MAFFIO
La porte s'ouvre , Gennaro parait.
GENNARO
C'est toi , Maffio ? Veux-tu entrer ?
MAFFIO
Non. Je n'ai que deux mots à te dire. Est-ce que dé cidément tu ne viens pas ce soir souper avec nous chez la princesse Negroni?
GENNARO
Je ne suis pas convié.
MAFFIO
Je te présenterai.
GENNARO
II y a une autre raison. Je dois te dire cela , à toi. Je pars.
MAFFIO
Comment , tu pars ?
GENNARO
Dans un quart d'heure.
MAFFIO
Pourquoi ?
GENNARO
Je te dirai cela à Venise.
MAFFIO
Affaire d'amour ?
Oui , affaire d'amour.
MAFFIO
Tu agis mal avec moi, Gennaro. Nous avions fait serment de ne jamais nous ([uitter , d'être inséparables , d'être frères ; et voilà ([ue tu pars sans moi !
GENNARO
Viens avec moi !
LUCRÈCE BORGIA
MAFFIO
Viens plutôt avec moi, toi ! — 11 vaut bien mieux passer la nuit à table avec de jolies femmes et de gais convives que sur la grande route , entre les bandits et les ravins.
GEIVNARO.
Tu n'étais pas très-sûr ce matin de ta princesse Negroni.
MAFFIO
Je me suis informé. Jeppo avait raison. C'est une femme charmante et de belle humeur , et qui aime les vers et la musique , voilà tout. Allons , viens avec moi.
GENNARO
Je ne puis.
Partir à la nuit close ! Tu vas te faire assassiner.
GENNARO
Sois tranquille. Adieu. Bien du plaisir.
MAFFIO
Frère Gennaro , j'ai mauvaise idée de ton voyage.
GEIVNARO.
Frère Maffio , j'ai mauvaise idée de ton souper.
MAFFIO
S'il allait l'arriver malheur sans que je fusse là !
GENNARO
Qui sait si je ne me reprocherai pas demain de t'avoir quitté ce soir?
MAFFIO
Tiens , décidément , ne nous séparons pas. Cédons quelque chose chacun de notre côté. Viens ce soir avec moi chez la Negroni, et demain , au point du jour, nous partirons ensemble. Est-ce dit ?
GENNARO
Allons , il faut que je te conte , à toi, Maffio, les motifs de mon départ subit. Tu vas juger si j'ai raison. Il prend Maffio à part et lui parle à roreille. RUSTIGËELLO , SOUS le balcon , bas à don Alphonse. Attaquons-nous , monseigneur ?
DON ALPUONSE , bas.
Voyons la fin de ceci.
MAFFIO, éclatant de rire après le récit de Gennaro.
Veux-tu que je te dise , Gennaro? tu es dupe. Il n'y a dans toute cette affaire ni poison , ni contre-poison. Pure comédiel La Lucrèce est amoureuse éperdue de toi, et elle a voulu te faire accroire qu'elle te sauvait la vie , espérant te faire doucement glisser de la reconnaissance à l'amour. Le duc est un bonhomme , incapable d'empoisonner ou d'assassiner qui que ce soit. Tu as sauvé la vie à son père d'ailleurs , et il le sait. La duchesse veut que tu partes, c'est fort bien. Son amourette se déroulerait en effet plus commodément à Venise qu'à Ferrare. Le mari la gène toujours un peu. Quant au souper delà princesse Negroni, il sera délicieux. Tu y viendras. Que diable ! il faut cependant raisonner un peu et ne rien s'exagérer. Tu sais que je suis prudent, moi, et de bon conseil. Parce qu'il y a eu deux ou trois soupers
fameux où les Borgia ont empoisonné , avec de fort bon vin, quelques-uns de leurs meilleurs amis, ce n'est pas une raison pour ne plus souper du tout. Ce n'est pas une raison pour voir toujours du poison dans l'admirable vin de Syracuse, et derrière toutes les belles princesses de l'Italie Lucrèce Borgia. Spectres et balivernes que tout cela ! A ce compte il n'y aurait que les enfants à la mamelle qui seraient sûrs de ce qu'ils boivent, et qui pour- .ràient souper sans inquiétude. Par Hercule ! Gennaro , sois enfant ou sois homme. Retourne te mettre en nourrice ou viens souper.
GENNARO
Au fait , cela a quelque chose d'étrange de se sauver ainsi la nuit. J'ai l'air d'un homme qui a peur. D'ailleurs , s'il y a du danger à rester, je ne dois pas y laisser Mafïio tout seul. Il en sera ce qui pourra. C'est une chance comme une autre. C'est dit. Tu me présenteras à la princesse Negroni. Je vais avec toi.
MAFFIO, lui prenant la main.
Vrai Dieu! voilà un ami !
Ils sortent. On les voit s'éloigner vers le fond de la place. Don
Atplionse et Rustib'liello sortent de leur cachette.
RUSTIGHELLO, l'épée nue.
Hé bien! qu'attendez-vous, monseigneur ? Ils ne sont que deux. Chargez-vous de votre homme. Je me charge de l'autre.
DON ALPHONSE
Non, Rustighello. Ils vont souper chez la princesse Negroni. Si je suis bien informé....
Il s'interrompt et parait rêver un instant. Éclatant de rire.
— Pardieu ! cela ferait encore mieux mon affaire, et ce serait une plaisante aventure. Attendons à demain.
Ils rentrent au palais.