‹ uvres de Victor HugoChapitre 333 sur 599 · GE>>ARO · texte numérisé non relu

GE>>ARO

Écoutez , madame, je ne me inéprends pas à vos semblants d'amour. Vous avez quelque sinistre dessein sur moi. Cela est visible. Vous devez savoir qui je suis. Tenez, dans ce moment-ci , cela se lit sur votre visage que vous le savez , et il est aisé de voir que vous avez quelque in.surmonlable raison pour ne me le dire jamais. Votre famille doit connaître la mienne, et peut-être à celte heure ce n'est pas de moi que vous vous vengeriez en m'empoisonnanl ; mais , qui sait ? de ma mère !

DONA LICREZIA.

Votre mère , Gennaro ! vous la voyez peut-être autrement qu'elle n'est. Que diriez-vous si ce n'était qu'une femme criminelle comme moi ?

GE>?iARO.

Ne la calomniez pas. Oh non ! ma mère n'est pas une femme comme vous , madame Lucrèce ! oh ! je la sens dans mon cœur et je la rêve dans mon âme telle qu'elle est ; j'ai son image là , née avec moi : je ne l'aimerais pas comme je l'aime si elle n'était pas digne de moi ; le cœur d'un fils ne se trompe pas sur sa mère. Je la haïrais si elle pouvait vous ressembler. Mais non, non. Il y a quelque chose en moi qui me dit bien haut que ma mère n'est pas un de ces démons d'inceste, de luxure et d'empoisonnement comme vous autres , les belles femmes d'à présent! Oh Dieu ! j'en suis bien sûr,

s'il y a sous le ciel une femme innocente, une femme vertueuse, une femme sainte, c'est ma mère ! elle est ainsi, et pas autrement ! Vous la connaissez, sans doute, madame Lucrèce , et vous ne me démentirez point!

DOÎVA LICREZIA.

Non , cette femme-là , Gennaro, cette mère-là, je ne la connais pas !

GENNARO

Mais devant qui est-ce que je parle ainsi ? Qu'est-ce que cela vous fait à vous, Lucrèce Borgia , les joies ou les douleurs d'une mère ! Vous n'avez jamais eu d'enfants , à ce qu'on dit . et vous êtes bien heureuse. Car vos enfants , si vous en aviez, savez-vous bien qu'ils vous renieraient , madame ! Quel malheureux assez abandonné du ciel voudrait d'une pareille mère ? Être le fils de Lucrèce Borgia ! dire ma mère à Lucrèce Borgia ! Oh!

DONA LICREZIA.

Gennaro ! vous êles empoisonné ; le duc , qui vous croit mort , peut revenir à tout moment ; je ne devrais songer qu'à votre salut et à votre évasicm , mais vous me dites des choses si terribles que je ne puis faire autrement que de rester là , pétrifiée , à les entendre.

Madame..

DOIVA LrCREZIA.

Voyons ! 11 faut en finir. Accablez-moi , écrasez-moi sous votre méi)ris ; mais vous êtes empoisonné , buvez ceci sur-le-champ !

GENNARO

Que dois-je croire , madame? Le duc est loyal, et j'ai sauvé la vie à son père. Vous, je vous ai offensée, vous avez à vous venger de moi.

DONA LlCREZIA.

Me venger de toi , Gennaro ! — 11 faudrait donner toute ma vie pour ajouter une heure à la tienne, il faudrait répandre tout mon sang pour t'empêcher de verser une larme , il faudrait m'asseoir au pilori pour le mettre sur un trône , il faudrait payer d'une torture de l'enfer chacun de tes moindres i)laisirs, que je n'hésiterais pas , que je ne murmurerais pas , que je serais heureuse , que je baiserais tes i)ieds , mon Gennaro ! Oh ! tu ne sauras jamais rien de mon pauvre misérable cœur, sinon qu'il est plein de toi ! — Gennaro, le temps presse, le poison marche , tout à l'heure tu le sentirais, vois-tu ! encore un peu , il ne serait plus temps. La vie ouvre en ce moment deux espaces obscurs devant toi, mais l'un a moins de minutes que l'autre n'a d'années. 11 faut te déterminer pour l'un des deux. Le choix est terrible. Laisse-toi guider par moi. Aie pitié de toi et de moi , Gennaro. Bois vite, au nom du ciel !

GENNARO

Allons , c'est bien. S'il y a un crime en ceci , qu'il retombe sur votre tète. Après tout, que vous disiez vrai ou

LUCRECE BORGIA

non , ma vie ne vaut pas la peine d'être tant disputée. Donnez.

Il prend la fiole et boit.

DONA LUCREZIÂ.

Sauvé ! — Maintenant il faut repartir pour Venise de toute la vitesse de ton clieval. Tu as de l'argent?

GENNARO

J'en ai,

Le duc te croit mort. Il sera aisé de lui cacher ta fuite. Attends ! Garde cette fiole et porte-la toujours sur toi. Dans des temps comme ceux où nous vivons, le poison est de tous les repas. Toi surtout, tu es exposé. Maintenant pars vite.

Lui montrant la porte masquée qu'elle entr'ouvre. — Descends par cet escalier. Il donne dans une des cours du palais Negroni. Il te sera aisé de t'évader par là. N'attends pas jusqu'à demain matin, n'attends pas jusqu'au coucher du soleil , n'attends pas une heure , n'attends pas une demi-heure ! Quitte Ferrare sur-lechamp , quitte Ferrare comme si c'était Sodome qui brûle , et ne regarde pas derrière toi ! — Adieu ! — Attends encore un instant. J'ai un dernier mot à te dire , mon Gennaro !

GENNARO

Parlez , madame.

DONA LUCREZIA

Je te dis adieu en ce moment, Gennaro, pour ne plus le revoir jamais. 11 ne faut plus songer maintenant à te rencontrer quelquefois sur mon chemin. C'était le seul bonheur que j'eusse au monde. Mais ce serait risquer ta lête. Nous voilà donc pour toujours séparés dans cette vie; hélas ! je ne suis que trop sûre que nous serons séparés aussi dans l'autre. Gennaro ! est-ce que tu ne me diras pas quelque douce parole avant de me quitter ainsi pour l'éternité?...

GENNARO , baissant les yeux.

Madame....

DONA LUCREZIA

Je viens de te sauver la vie , enfin !

GENNARO

Vous me le dites. Tout ceci est plein de ténèbres. Je ne sais que penser. Tenez , madame , je puis tout vous pardonner, une chose exceptée.

DONA LUCREZIA

Laquelle ?

GENNARO

Jurez-inoi partout ce qui vous est cher, par ma propre tète , puisque vous m'aimez, par le salut éternel de mon âme , jurez-moi que vos crimes ne sont pour rien dans les malheurs de ma mère.

DONA LUCREZIA

Toutes les paroles sont sérieuses avec vous, Gennaro, Je ne puis vous jurer cela.

GENNARO

0 ma mère ! ma mère ! La voilà donc l'épouvantable femme qui a fait ton malheur !

DONA LUCREZIA

Gennaro !

GENNARO

Vous l'avez avoué , madame ! Adieu ! Soyez maudite !

DONA LUCREZIA

Et toi , Gennaro ! sois béni !

Il sort. — Elle tombe évanouie sur le fauteuil.

SJeuxtème Ipartie.

La deuxième décoration. La place de Ferrare avec le balcon ducal d'un côté et la maison de Gennaro de l'autre.— Il est nuit.

DON ALPHONSE , RUSTIGHELLO , enveloppés de manteaux.

RUSTIGHELLO.

Oui, monseigneur, cela s'est passé ainsi. Avec je ne sais quel philtre elle l'a rendu à la vie, et l'a fait évader par la cour du palais Negroni.

DON ALPHONSE

Et tu as souffert cela ?

RUSTIGHELLO.

Comment l'empêcher ? Elle avait verrouillé la porte. J'étais enfermé.

DON ALPHONSE

Il fallait briser la porte.

RUSTIGHELLO.

Une porte de chêne , un verrou de fer. Chose facile !

DON ALPHONSE

N'importe ! il fallait briser le verrou, te dis-je ; il fallait entrer et le tuer.

RUSTIGHELLO.

D'abord , en supposant que j'eusse pu enfoncer la porte , madame Lucrèce l'aurait couvert de son corps. Il aurait fallu tuer aussi madame Lucrèce.

DON ALPHONSE

Hé bien ? Après ?

RUSTIGHELLO.

Je n'avais pas d'ordre pour elle.

DON ALPHONSE

Rustighello ! les bons serviteurs sont ceux qui comprennent les princes sans leur donner la peine de tout dire.

LUCRÈCE BORGIA

RliSTIGnELlO .

Et puis j'aurais craint de brouiller votre altesse avec le pape.

DON ALPHONSE

Imbécile !

RUSTIGUELLO.

C'était bien embarrassant, monseigneur. Tuer la fille du Saint-Père !

DON ALPHONSE

lié bien , sans la tuer , ne pouvais-tu pas crier, appeler , m'avertir , empêcher l'amant de s'évader ?

Rl'STIGHELLO.

Oui , et puis le lendemain votre altesse se serait réconciliée avec madame Lucrèce , et le surlendemain madame Lucrèce m'aurait fait pendre.

DON ALPHONSE

Assez. Tu m'as dit que rien n'était encore perdu.

RISTIGHELLO.

Non. Vous voyez une lumière à cette fenèlre. Le Gennaro n'est pas encore parti. Son valet, que la duchesse avait çajjné , est à présent ga(;né par moi , et m'a tout dit. En ce moment il atlend son maître derrière la citadelle avec deux chevaux sellés. Le Gennaro va sortir pour l'aller rejoindre dans un instant.

DON ALPHONSE

En ce cas , embusquons-nous derrière l'angle de sa maison. Il est nuit noire. Nous le tuerons quand il passera.

Rl'STIGHELLO.

Comme il vous plaira.

DON ALPHONSE

Ton épée est bonne ?

Rl'STIGHELLO

Oui.

DON ALPHONSE

Tu as un poignard ?

RCSTIGHELLO.

Il y a deux choses ([u'il n'est pas aisé de trouver sous le ciel ; c'est un Italien sans poignard , et une Italienne sans amant.

DON ALPHONSE

Bien. — - Tu frapperas des deux mains.

RISTIGHELLO.

Monseigneur le duc , pourquoi ne le faites-vous pas arrêter tout simplement , et pendre par jugement du fiscal ?

DON ALPHONSE

Il est sujet de Venise , et ce serait déclarer la guerre à la république. Non. Un coup de poignard vient on ne sait d'où, et ne compromet personne. L'empoisonnement vaudrait mieux encore, mais l'empoisonnement est manqué.

RISTIGHELLO.

Alors , voulez-vous , monseigneur , que j'aille cher-

cher quatre sbires pour le dépêcher sans que vous ayez la peine de vous en mêler ?

DON ALPHONSE

Mon cher, le seigneur Machiavel m'a dit souvent que, dans ces cas-là , le mieux était que les princes fissent leurs affaires eux-mêmes.

RISTIGHELLO.

Monseigneur, j'entends venir quelqu'un.

DON ALPHONSE

Rangeons-nous le long de ce mur.

Ils se cachent tians l'ombre, sous le balcon. — Parait Hafllo en babil (le fête, qui arrive en fredonnant et va frapper à la porte de Gennaro.

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