‹ uvres de Victor HugoChapitre 336 sur 599 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

JEPPO , MAFFIO , ASCANIO , OLOFERNO , Don APOS- TOLO, GUBETTA, GENNARO, des Femmes, des Pages.

OLOFERNO , son verre à la main.

Vive le vin de Xérès ! Xérès de la Frontera est une ville du paradis.

LUCRECE BORGIA

MAFFIO, son verre à la main.

Le vin que nous buvons vaut mieux que les histoires que vous nous contez, Jeppo.

ASCANIO

Jeppo a la maladie de conter des histoires quand il a bu.

DON APOSTOLO

L'autre jour c'était à Venise, chez le sérénissime doge Barbarigo ; aujourd'hui , c'est à Ferrare , chez la divine princesse Neyroni.

,IEPP0.

L'autre jour, c'était une histoire lugubre j aujourd'hui , c'est une histoire gaie.

MAFFIO

Une histoire gaie , Jeppo ! Comment il advint que don Silicco, beau cavalier de (rente ans, qui avait perdu son patrimoine au jeu , épousa la trés-richo marquise Calpiirnia, (pii comptait quaranle-iiuit printemps. Par le corps de Bacchus ! vous trouvez cela gai !

GIBETTA.

C'est triste et commun. Un homme ruiné , qui épouse une femme en ruine. Chose qui se voit tous les jours.

Il se met A m.Tnger. De temps en temps , quelques-uns se lèvent de table et viennent eauser sur le devant de la scène pendant que l'orgie eontlnue.

LA Pni>CESSE IVEGUOM , à Maffio, montrant r.ennaro.

Monsieur le comte Orsini, vous avez là un ami qui me paraît bien triste.

MAFFIO

Il est toujours ainsi, madame. Il faut que vous me pardonniez de l'avoir amené sans que vous lui eussiez fait la grâce de l'inviter. C'est mon frère d'armes. Il m'a sauvé la vie à l'assaut de Rimini. J'ai reçu A l'attaque du pont de Vicence un coup d'épée qui lui était destiné. Nous ne nous séparons jamais. Nous vivons ensemble. Un bohémien nous a prédit que nous mourrions le même jour.

LA NEGRONI, riant.

Vous a-t-il dit si ce serait le soir ou le malin ?

MAFFIO

Il nous a dit que ce serait le matin.

LA NEGROM , riant plus fort.

Votre bohémien ne savait ce qu'il disait. — Et vous aimez bien ce jeune homme ?

MAFFIO

Autant qu'un homme peut en aimer un aulre.

LA NEGRONI

Eh bien ! vous vous suffisez l'un à l'autre. Vous êtes heureux.

MAFFIO

L'amitié ne remplit pas tout le cœur, madame.

LA PJEGROSI.

Mon Dieu ! (pi'est-ce qui remplit tout le cœur ?

L'amour.

LA NEGRONI

Vous avez toujours l'amour à la bouche.

MAFFIO

Et vous dans les yeux.

LA NEGRONI

Êtes-vous singulier !

MAFFIO

Étes-vous belle !

Il lui prend la taille.

LA NEGROM.

Monsieur le comte Orsini , laissez-moi !

MAFFIO

Un baiser sur votre main ?

LA NEGRONI

Non!

Elle lui échappe.

GL'BETTA , abordant MafTlo,

Vos affaires sont en bon train près de la princesse.

MAFFIO

Elle me dit toujours non.

GIBETTA.

Dans la bouche d'une femme Non n'est (jue le frère aîné de Oui.

JEPPO , survenant, à Maffio.

Comment trouves-tu madame la princesse Negroni ?

MAFFIO

Adorable. Entre nous, elle commence à m'égratigner furieusement le cœur.

JEPPO.

Et son souper ?

MAFFIO

Une orgie parfaite.

JEPPO.

La princesse est veuve.

MAFFIO

On le voit bien à sa gaieté !

JEPPO.

J'espère que tu ne te défies plus de son souper ?

MAFFIO

Moi ! Comment donc ! J'étais fou.

JEPPO, àGubetta.

Monsieur de Belverana , vous ne croiriez pas que Maffio avait peur de venir souper chez la princesse?

GUBETTA

Peur ? — Pourquoi ?

Parce que le palais Negroni touche au palais Borgia.

GCBETTA.

Au diable les Borgia ! — et buvons !

JEPPO , bas à Maflîo.

Ce que j'aime dans ce Belverana, c'est qu'il n'aime pas les Borgia.

MAFFIO , bas.

En effet , il ne manque jamais une occasion de les en-

LUCRECE BORGIA

voyer au diable avec une grâce toute particulière. Cependant , mon cher Jeppo...

JEPPO.

Eh bien !

MAFFIO

Je l'observe depuis le commencement du souper, ce prétendu Espagnol. Il n'a encore bu que de l'eau.

JEPPO.

Voilà tes soupçons qui te reprennent , mon bon ami Maffio. Tu as le vin étrangement monotone.

MAFFIO

Peut-être as-tu raison. Je suis fou.

GtIBETTA, revenant et regardant Maffio «le la tête aux pieds.

Savez-vous , monsieur Maffio , que vous êtes taillé pour vivre quatre-vingt-dix ans, et que vous ressemblez ù un mien grand-père , qui a vécu cet âge, et qui s'appelait comme moi Gil-Basilio-Fernan-Ireneo-Felipe- Frasco-Frasquito comte de Belverana?

JEPPO , bas à Maffio.

J'espère que tu ne doutes plus de sa qualité d'Espagnol. Il a au moins vingt noms de baptême. — Quelle litanie, monsieur de Belverana !

GUBETTA

Hélas ! nos parents ont coutume de nous donner plus de noms à notre baptême que d'écus à notre mariage. Mais qu'ont-ils donc à rire là bas?

A part.

— Il faut pourtant que les femmes aient un prétexte pour s'en aller. Comment faire ?

Il retourne s'asseoir à table.

OLOFERNO, buvant.

Par Hercule ! messieurs , je n'ai jamais passé soirée plus délicieuse. Mesdames , goi'itez de ce vin. Il est plus doux que le vin de Lacryma-Christi, et plus ardent que le vin de Chypre. C'est du vin de Syracuse , messeigneurs !

GUBETTA , mangeant.

Oloferno est ivre , à ce qu'il paraît.

OLOFERNO.

Mesdames, il faut que je vous dise quelques vers que je viens de faire. Je voudrais être plus poëte que je ne le suis pour célébrer d'aussi admirables festins.

Et moi je voudrais être plus riche que je n'ai l'honneur de l'être pour en donner de pareils à mes amis.

OLOFERNO.

Rien n'est si doux que de chanter une belle femme et un bon repas.

GIBETTA.

Si ce n'est d'embrasser l'une et de manger l'autre.

OLOFERNO.

Oui , je voudrais être poêle. Je voudrais pouvoir m'élever au ciel. Je voudrais avoir deux ailes....

GUBETTA

De faisan dans mon assiette.

OlOFERNO.

Je vais pourtant vous dire mon sonnet.

GUBETTA

Par le diable ! monsieur le marquis Oloferno Vitellozzo , je vous dispense de nous dire votre sonnet. Laissez-nous boire !

OLOFERNO.

Vous me dispensez de vous dire mon sonnet ?

GUBETTA

Comme je dispense les chiens de me mordre , le pape de me bénir, et les passants de me jeter des pierres.

OLOFERNO.

Tête-dieu ! vous m'insultez , je crois , monsieur le petit Espagnol.

Je ne vous insulte pas, grand colosse d'Italien que vous êtes. Je refuse mon attention à votre sonnet ; rien de plus. Mon gosier a plus soif de vin de Chypre que mes oreilles de poésie.

OLOFERNO.

Vos oreilles, monsieur le Castillan râpé , je vous les clouerai sur les talons !

GUBETTA

Vous êtes un absurde bélître ! Fi ! At-on jamais vu lourdaud pareil ? s'enivrer de vin de Syracuse , et avoir l'air de s'être soûlé avec de la bière !

OLOFERNO.

Savez-vous bien que je vous couperai en quatre , par la mort-dieu !

GUBETTA , tout en découpant un faisan.

Je ne vous en dirai pas autant. Je ne découpe pas d'aussi grosses volailles que vous. — Mesdames, vous offrirai-je de ce faisan?

OLOFERNO , se jetant sur un couteau.

Pardieu! j'éventrerai ce faquin, fût-il plus gentilhomme que l'empereur !

LES FEMMES, se levant de table.

Ciel ! ils vont se battre !

LES HOMMES

Tout beau , Oloferno !

Ils désarment Oloferno qui veut se jeter sur Gubetta. Pendant

ce temps-là , les femmes disparaissent par la porte latérale.

OLOFERNO, se débattant.

Corps-dieu !

GUBETTA

Vous rimez si richement en dieu , mon cher poëte , que vous avez mis ces dames en fuite. Vous êtes un fier maladroit.

JEPPO.

C'est vrai , cela. Que diable sont-elles devenues?

MAFFIO

Elles ont eu peur. Couteau qui luit, femme qui fuit.

ASCANIO

Bah ! elles vont revenir.

LUCRECE BORGIA

OI.OFERNO , menaçant Gubetta.

Je te retrouverai demain , mon petit Belverana du démon !

GUBETTA

Demain , tant qu'il vous plaira !

Oloferno va se rasseoir en chancelant avec dépit. Gubetta éclate de rire.

— Cet imbécile ! Mettre en déroule les plus jolies femmes de Ferrnre avec un couteau emmanché dans un sonnet ! Se fâcher à propos de vers ! Je le crois bien qu'il a des ailes. Ce n'est pas un homme , c'est un oison. Cela perche, cela doit dormir sur une patte, cet Oloferno-là !

.lEPPO.

Lji, là, faites la paix, messieurs. Vous vous couperez fialammont la {çorge demain malin. Par Jupiter! vous vous battrez du moins en gentilshommes , avec des épées , et non avec des couteaux.

ASCAMO.

A propos , au fait , qu'avons-nous donc fait de nos épées?

DO:V APOSTOLO

Vous oubliez qu'on nous les a fait quitter dans l'an- (icharabre.

GUBETTA

Et la précaution était bonne, car autrement nous nous serions battus devant les dames ; ce dont rougiraient des Flamands de Flandre , ivres de tabac!

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