GE!M\ARO
TJonne précaution , en effet!
MAFFIO
Pardieu! mon frère Gennaro , voilà la première parole que tu dis depuis le commencement du souper , et tu ne I)ois i)as ! Est-ce que tu songes à Lucrèce Borgia? Gennaro , tu as décidément quelque amourette avec elle ! Ne dis pas non.
GEMVAUO.
Verse-moi à boire , Mafïio ! Je n'abandonne pas plus mes amis à table qu'au feu.
UN PAGE NOIR , deux flacons à la main
Messeigneurs , du vin de Chypre ou du vin de Syracuse?
MAFFIO
Du vin de Syracuse : c'est le meilleur.
Le page noir remplit tous les verres.
JEPPO.
La peste soit d'Oloferno ! Est-ce que ces dames ne vont pas revenir ?
Il va successivement aux deux portes.
— Les portes sont fermées en dehors , messieurs !
MAFFIO
N'allez-vous pas avoir peur à votre tour , Jeppo ! Elles ne veulent pas que nous les poursuivions. C'est tout simple.
GENNARO
Buvons, messeigneurs.
Ils choquent leurs verres.
MAFFIO
A ta santé , Gennaro ! et puisses-tu bientôt retrouvei ta mère !
GENNARO
Que Dieu t'entende!
Tous boivent, excepté Gubetta, qui jette son vin par-dessus .«or
épaule.
MAFFIO, bas A Jeppo.
Pour le coup , Jeppo , je l'ai bien vu. JEPPO, bas.
Quoi?
MAFFIO
L'Espagnol n'a pas bu.
JEPPO.
Eh bien ?
MAFFIO
Il a jeté son vin par-dessus son épaule.
JEPPO.
Il est ivre , et toi aussi.
MAFFIO
C'est possible.
GUBETTA
Une chanson à boire , messieurs ! je vais vous chante une chanson à boire qui vaudra mieux que le sonnet di marquis Oloferno. Je jure par le bon vieux crAne d^ mon père que ce n'est pas moi qui ai fait cette chanson attendu que je ne suis pas potite, et que je n'ai poin l'esprit assez galant i)Our faire se becqueter deux rime au bout d'une idée. Voici ma chanson. Elle est adressé à monsieur saint Pierre , célèbre portier du paradis , e elle a pour sujet cette pensée délicate que le ciel du boi Dieu appartient aux buveurs.
JEPPO , bas à MalTio.
11 est plus qu'ivre , il est ivrogne.
TOUS , excepté Gennaro.
La chanson ! la chanson!
GUBETTA , chantant. Saint Pierre, ouvre ta porte Au buveur qui t'apporte Une voix pleine et forte Pour chanter : Domino !
TOUS en chœur , excepté Gennaro.
Gloria Domino !
Ils choquent leurs verres en riant aux éclats. Tout à coup o entend des voix éloignées qui chantent sur un ton lugubre. VOIX au dehors.
Sanctum et terribile nomen ejus. Initium sapten tiœ timor Dominî.
JEPPO , riant de plus belle.
Écoulez, messieurs! — Corbacque ! pendant que nou chantons à boire , l'écho chante vêpres.
TOUS
Écoulons.
VOIX au dehors , un peu plus rapprochées. Nisi Dominus custodierit civitatem, frustr vigilat qui custodit eam.
Tous éclatent de rire.
LUCRECE BORCxIA.
JEPPO. ^
Du plain-chant tout pur.
MAFFIO
Quelque procession qui passe.
A minuit ! C'est un peu tard.
JEPPO.
Bah ! continuez , monsieur de Belverana.
VOIX au dehors , qui se rapprochent de plus en plus. Oculos habent , et non videbunt. Nares Jiabent , et non odorabunt. Ames liabent, et non audient. Tous rient de plus en plus fort.
JEPPO.
Sont-ils braillards , ces moines !
MAFFIO
Regarde donc , Gennaro. Les lampes s'éteignent ici. Nous voici tout à l'heure dans l'obscurité.
Les lampes pâlissent en effet, comme n'ayant plus d'huile. VOIX au dehors , plus près.
Manns habent , et non palpabunt , pedes habent et non anibulabunt , non clamabunt in giitture suo.
GENIVARO.
Il me semble que les voix se rapprochent.
JEPPO.
La procession me fait l'effet d'êlre en ce moment sous nos fenêtres.
MAFFIO
Ce sont les prières des morts.
ASCANIO
C'est quelque entçrrement.
JEPPO.
Buvons à la santé de celui qu'on va enterrer!
Savez-vous s'il n'y en a pas plusieurs ?
JEPPO.
Hé bien ! à la santé de tous !
APOSTOLO , à Gubetta.
Bravo ! — Et continuons de notre côté notre invocation à saint Pierre.
GUBETTA
Parlez donc plus poliment. On dit : A monsieur saint Pierre, honorable huissier et guichetier patenté duparadis.
11 chante.
Saint Pierre, ouvre ta porte Au buveur qui t'apporte Une voix pleine et forte Pour chanter: Domino!
TOUS
Gloria Domino !
GUBETTA
Au buveur , joyeux chantre , Qui porte un si gros ventre Qu'on doute , lorsqu'il entre , S'il est homme ou tonneau.
TOUS, en choquant leurs verres avec des éclats de rire.
Gloria Domino !
La grande porte du fond s'ouvre silencieusement dans toute sa largeur. On voit au dehors une vaste salle tapissée en noir, éclairée de quelques flambeaux , avec une grande croix d'argent au fond. Une longue fde de pénitents bl.Tncs et noirs dont on ne voit que les yeux par les trous de leurs cagoules , croix, en tête et torche en main , entre par la grande porte en chantant d'un accent sinistre et d'une voix haute :
De profundis clamavi ad te , Domine !
Puis ils viennent se ranger en silence des deux côtés de la salle, et y restent immobiles comme des statues, pendant que les jeunes gentilshommes les i-egardent avec stupeur. MAFFIO.
Qu'est-ce que cela veut dire ?
JEPPO , s'efforçant de rire.
C'est une plaisanterie. Je gage mon cheval contre un pourceau , et mon nom de Liveretto contre le nom de Borgia , que ce sont nos charmantes comtesses qui se sont déguisées de cette façon pour nous éprouver, et que si nous levons une de ces cagoules au hasard , nous trouverons dessous la figure fraîche et malicieuse d'une jolie femme. — Voyez plutôt.
Il va soulever en riant un des capuchons , et il reste pétrifié en voyant dessous le visage livide d'un moine qui demeure immobile , la torche à la main et les yeux baissés. Il laisse tomber le capuchon et recule.
— Ceci commence à devenir étrange !
MAFFIO
.le ne sais pourquoi mon sang se fige dans mes veines.
LES PÉlVlTEiVTS , Chantant d'une voix éclatante. Conquassabit capita in terra multorum !
JEPPO,
Quel piège affreux ! Nos épées ! nos épées ! Ah ç;'i , messieurs , nous sommes chez le démon ici !
Les MÊMES, DONA LUCREZIA.
DOIVA LUCREZIA , paraissant tout à coup, vêtue de noir, au seuil de la porte.
Vous êtes chez moi !
TOUS, excepté Gennaro qui observe tout dans un coin du théâtre, où dona Lucrezia ne le voit pas.
Lucrèce Borgia !
DONA LUCREZIA
Il y a quelques jours , tous, les mêmes qui êtes ici , vous disiez* ce nom avec triomphe. Vous le dites aujourd'hui avec épouvante. Oui , vous pouvez me regarder avec vos yeux fixes de terreur. C'est bien moi, messieurs. Je viens vous annoncer une nouvelle , c'est que vous êtes tous empoisonnés , messeigneurs , et qu'il n'y en a pas un de vous qui ait encore une heure à vivre. Ne bougez pas. La salle d'à côté est pleine de piques. A mon tour maintenant , à moi de parler haut et de vous écraser la tète du talon ! Jeppo Liveretto , va re-
LUCRECE BORGIA
joindre ton oncle Vitelli , que j'ai fait poignarder dans les caves du Vatican ! Ascanio Petrucci , va retrouver (on cousin Pandolfo , que j'ai assassiné pour lui voler sa ville ! Olofcrno Vitellozzo , ton oncle t'attend , tu sais bien , lago d'Appiani , que j'ai empoisonné dans une fcHe ! MafRo Orsini, va parler de moi dans l'autre monde A ton frùre de Gravina , que j'ai fait (''trangler dans son sommeil ! Aposlolo Gazella , j'ai fait décapiter ton pi^re Francisco Gazella , j'ai fait égorger ton cousin Aljjlionse d'Aragon , dis-tu ? va les rejoindre ! — Sur mon âme ! vous m'avez donné un bal à Venise , je vous rends un souper h Ferrare. Fête pour fête , messeigneurs !
JEPPO.
A'oiK'i un rude réveil , Maffio !
MAFFIO
Songeons à Dieu !
no-vA ircnExiA.
Ah! mes jeunes amis du carnaval dernier ! vous ne vous attendiez pas h rela ? Pardieu ! il me semble que je me venge. Ou'en dites- vous, messieurs? Qui est-ce qui se connaît en vengeance ici? Ceci n'est point mal, je crois ! — Hein? qu'en pensez-vous ? pour une femme ! Aux moines.
— Mes pères , emmenez ces gentilshommes dans la salle voisine qui est préparée , confessez-les , et profitez du peu d'instants (pii leur restent pour sauver ce qui peut être encore sauvé de chacun d'eux. — Messieurs , que ceux d'entre vous qui ont des Ames y avisent. Soyez tranquilles : elles sont en bonnes mains. Ces dignes pères sont des moines réguliers de Saint-Sixte , auxquels notre saint-père le pape a permis de m'assister dans des occasions comme celle-ci. — Et si j'ai eu soin de vos âmes, j'ai eu soin aussi de vos corps. Tenez !
Aux moines qui sont devant la porte du fond.
— Rangez-vous un peu , mes pères , que ces messieurs voient.
les moines s'écartent et laissent voir cinq cercueils couvert» chacun d'un drap noir rangés devant la porte.
— Le nombre y est. Il y en a bien cinq. — Ah ! jeunes gens! vous arrachez les entrailles à une malheureuse femme , et vous croyez qu'elle ne se vengera pas ! Voici le tien, Jeppo. Maffio, voici le tien. Oloferno , Apostolo, Ascanio , voici les vôtres !
GENN ARO , qu'elle n'a pas vu jusqu'alors , faisant un pas. 11 en faut un sixième , madame !
DOIVA LUCREZIA.
Ciel ! Gennaro !
GENNARO
Lui-même.
DONA LtJCREîIA.
Que tout le monde sorte d'ici, — Qu'on nous laisse seuls. — Gubetta , quoi qu'il arrive , quoi qu'on puisse entendre du dehors de ce qui va se passer ici , que personne n'y entre !
GCBETTA.
Il suffit.
Les moines ressortent proocssionnellomcnt, emmenant avec eux dans leiirs nies les cinq seigneurs chancelants et éperdus.