L'HOMME, FABIANO FABIANI
L'HOMME , arrêtant Fabiani.
Un mot, s'il vous plaît.
FABIANI
On me parle, je crois. Quel est ce maraud? qui es-tu ?
L'HOMME
Ce qu'il vous plaira que je sois.
FABIANI
Cette lanterne éclaire mal. Mais tu as un bonnet jaune, il me semble , un bonnet de juif? est-ce que tu es un juif ?
L'HOMME
Oui, un juif. J'ai quelque chose à vous dire.
FABIANI
Comment t'appelles-tu ?
L'HOMME
Je sais votre nom , et vous ne savez pas le mien. J'ai l'avantage sur vous. Permettez-moi de le garder.
FABIANI
Tu sais mon nom , toi? cela n'est pas vrai.
L'HOMME
Je sais votre nom. A Najiles , on vous appelait signor Fabiani ; à Madrid , don Faviano ; à Londres on vous appelle lord Fabiano Fabiani , comte de Clanbrassil.
Que le diable t'emporte !
L'HOMME
Que Dieu vous garde !
FABIANI
Je te ferai bâtonner. Je ne veux pas qu'on sache mon nom quand je vais devant moi la nuit,
L'HOMME
Surtout quand vous allez où vous allez.
FABIANI
Que veux-tu dire ?
L'HOMME
Si la reine le savait !
FABIANI
Je ne vais nulle part.
L'HOMME
Si , mylord ! vous allez chez la belle Jane , la liancée de Gilbert le ciseleur.
MARIE TUDOR
FABIANI, à part.
Diable ! voilà un homme dangereux.
rnoMME.
Voulez-vous que je vous en dise davantage ? vous avez séduit cette fille , et depuis un mois elle vous a reçu deux fois chez elle la nuit. C'est aujourd'hui la troisième. La belle vous attend.
FABIANI
Tais-toi ! tais-toi ! Veux-lu de l'argent pour te taire? combien veux-tu ?
L'HOMME
Nous verrons cela tout à l'heure. Maintenant, mylord, voulez-vous que je vous dise pourquoi vous avez séduit cette fille?
FABIAM.
Pardieu ! parce que j'en étais amoureux.
L'HOMME
Non. Vous n'en étiez pas amoureux.
FABIAM.
Je n'étais pas amoureux de Jane ?
L'HOMME
Pas plus que de la reine. — Amour , non ; calcul , oui.
fabia:hi.
Ah çà , drôle, tu n'es pas un homme , lu es ma conscience habillée en juif !
L'HOMME
Je vais vous parler comme votre conscience , mylord. Voici toute votre alTaire. Vous êtes le favori de la reine. La reine vous a donné la jarretière , la comté et la seigneurie. Choses creuses que cela ! la jarretière, c'est un chiffon ; la conilé , c'est un mot ; la seigneurie , c'est le dioit d avoir la tête tranchée. 11 vous fallait mieux. Il vous fallait , mylord , de bonnes terres, de bons bailliages , de bons châteaux et de bons revenus en bonnes livres sterling. Or , le roi Henri VIII avait confisqué les biens de lord Talbol , décapité il y a seize ans. Vous vous êtes fait donner par la reine Marie les biens de lord Talbot. Mais pour que la donation fût valable , il fallait que lord Talbot fût mort sans postérité. S'il existait un héritier ou une héritière de lord Talbot , comme lord Talbot est mort pour la reine Marie et pour sa mère Catherine d'Aragon, comme lord Talbot était papiste, et comme la reine Marie est papiste, il n'est pas douteux que la reine Marie vous reprendrait les biens, tout favori que vous êtes , mylord, et les rendrait, par devoir, par reconnaissance et par religion , à l'héritier ou à l'héritière. Vous étiez assez tranquille de ce côté. Lord Talbot n'avait jamais eu qu'une petite fille qui avait disparu de son berceau à l'époque de l'exécution de son pèie, et que toute l'Angleterre croyait morte. Mais vos espions ont découvert dernièrement que dans la nuit où lord Talbol et son parti furent exterminés par Henri VIII , un enfant avait été mystérieusement déposé chez un ouvrier ciseleur du pont de Londres , et qu'il était probable que cet enfant, élevé sous le nom de Jane, était Jane
Talbot, la petite fille di.sparue. Les preuves écrites de sa naissance manquaient , il est vrai , mais tous les jours elles pouvaient se retrouver. L'incident était fâcheux. Se voir peut-èlre forcé un jour de rendre à une petite fille Shrewsbury, Wexford, qui est une belle ville, et la magoifKiue comté de Waterford ! c'est dur. Comment faire? Vous avez cherché un moyen de détruire et d'annuler la jeune fille. Un honnête homme l'eût fait assassiner ou empoisonner. A'ous , mylord , vous avez mieux fait , vous l'avez déhonorée.
FABIANI
Insolent !
L'HOMME
C'est votre conscience qui parle, mylord. Un autre eût pris la vie à la jeune fille , vous lui avez pris l'honneur, et par conséquent l'avenir. La reine Marie est prude , quoiqu'elle ait des amants.
fabia:!!.
Cet homme va au fond de tout.
L'HOMME
La reine est d'une mauvaise santé ; la reine peut mourir , et alors , vous favori , vous tomberiez en ruine sur son tombeau. Les preuves matérielles de l'état de la jeune fille peuvent se retrouver, et alors, si la reine est morte , toute déshonorée que vous l'avez faite , Jane sera reconnue héritière de Talbot. Eh bien ! vous avez prévu ce cas-là ; vous êtes un jeime cavalier de belle mine, vous vous êtes fait aimer d'elle , elle s'est donnée à vous , au pis aller , vous l'épouseriez. Ne vous défendez pas de ce plan , mylord , je le trouve sublime. Si je n'étais moi , je voudrais être vous.
FABIA?iI.
Merci.
L'HOMME
Vous avez conduit la chose avec adresse. Vous avez caché votre nom. Vous êtes à couvert du côté de la reine. La pauvre fille croit avoir été séduite par un cavalier du pays de Sommerset , nommé Amyas Pawlet.
FABIATÏI.
Tout ! il sait tout ! Allons , maintenant , au fait , que me veux-tu ?
L'HOMME
Mylord , si quelqu'un avait en son pouvoir les papiers qui constatent la naissance , l'existence et le droit de l'héritière de Talbot ; cela vous ferait pauvre comme mon ancêtre Job , et ne vous laisserait plus d'autres châteaux, don Fabiano, que vos châteaux en Espagne, ce qui vous contrarierait fort.
FABIAIÏI.
Oui j mais personne n'a ces papiers.
L'HOMME
Si.
FABFAPII.
Qui?
L'HOMME
Moi.
MARIE TUDOR
FABIAM.
Bah ! toi, misérable ! ce n'est pas vrai. Juif qui parle, bouche qui ment.
L'HOMME
J'ai ces papiers.
FABIAM.
Tu mens. Où les as-tu?