‹ uvres de Victor HugoChapitre 36 sur 599 · ÉLÉGIE · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE

Sur ce palmier qui le balance ,

Dors , tendre fruit de mon amour; Mes bras , quelques instants , ont porté (on enfance , Ce fragile palmier te soutient à son tour;

Ainsi me berçait l'espérance.

Dors en paix sur ce frêle appui.

Si le vent vient gémir sur ta tombe légère ,

Le vent te dira que ta mère

Gémit sans cesse comme lui.

Aussi longtemps que les pleurs de l'aurore Mouilleront ton front pAle, en arrosant les fleurs , Aussi longtemps , mon fils , ta mère qui t'adore ,

Te viendra baigner de ses pleurs.

Tout sur l'arbre de mort te peindra ma souffrance. Si pourtant le ramier de ses accords touchants

Te fait entendre la cadence , Ne crois pas de ta mère entendre les doux chants , Car ta mère avec toi veut garder le silence.

Tu n'es donc plus ! mes yeux ne te verront jamais

Rire et folAtrer dans nos plaines , Poursuivre le chevreuil de sommets en sommets ,

Et gravir le vieux tronc des chênes !

Je ne te verrai point dans l'c^ge des amours , Quand un duvet léger l'embellirait à peine , A la craintive amante apportant tous les jours

Le fruit d'une chasse lointaine , Lui demander , pour prix des dépouilles des ours,

L'une de ses tresses d'ébène.

Nos guerriers ne me diront pas :

« Ton tils est digne de son père ; « Il porte sans frémir la lance des combats ,

n Et le calumet de la guerre. »

Je vivrai comme une étrangère ,

El Ton dira : « Son fils est le jouet du vent , n II n'est point mort en brave , étendu sur la terre ;

» C'est lui dont le cercueil mourant

0 Courbe le palmier solitaire. »

Tu n'es plus , quel est mon malheur !

Tes yeux, ^i peine ouverts , sont fermés à l'aurore ; Je fus un instant mère : hélas ! à ma douleur ,

Cher enfant , je crois l'être encore !

Au sommet du triste palmier ,

Ce berceau qui te sert de tombe

Servira de nid au ramier ,

Ou de demeure à la colombe ;

Et quand demain l'astre des jours Teindra Ion froid cercueil de sa couleur riante ,

Au fond de sa couche odorante L'oiseau s'éveillera : lu dormiras toujours ! Quand , pour bénir l'enfant dont sa fille est la mère ,

Viendra mon père aux cheveux blancs ,

Je guiderai ses pas tremblants

Au pied de l'arbre funéraire.

Que lui dirai-je? Hélas ! son regard attristé Se remplira des pleurs dont ici je l'arrose.

Le fils que j'ai porté repose

Sur le palmier qu'il a planté !

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