‹ uvres de Victor HugoChapitre 390 sur 599 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

LA TISBE, riche costume de fête. ANGELO MALIPIERI, la reste ducale, l'étole d'or. HOMODEI , endormi; longue robe de laine brune fermée par devant, haut-de-chausses rouge; une guitare à côté de lui.

Oui , vous êtes le maître ici , monseigneur ; vous êtes le masnili(iue podesla ; vous avez droit de vie et de mort, toute puissance , toute liberté. Vous êtes envoyé de Venise , et partout oi^i l'on vous voit il semble qu'on voie la face et la majesté de cette république. Quand vous passez dans une rue , monseigneur, les fenêtres se ferment, les passants s'esquivent , et tout le dedans des maisons li-emble. Hélas ! ces pauvres padouans n'ont guère l'attitude plus fière et plus rassurée devant vous que s'ils étaient les gens de Constantinople , et vous le turc. Oui , cela est ainsi. Ah ! j'ai été à Brescia. C'est autre chose. Venise n'oserait pas traiter Brescia comme elle traite Padoue ; Brescia se défendrait. Quand le bras de Venise frappe , Brescia mord , Padoue lèche. C'est une honte. Eh bien ! quoique vous soyez ici le maître de tout le inonde , et que vous prétendiez être le mien , écoutez-moi , monseigneur, je vais vous dire la vérité,

moi. Pas sur les affaires d'état, n'ayez pas peur, mais, sur les vôtres. Eh bien , oui ! je vous le dis , vous êtes un homme étrange , je ne comprends rien à vous ; vous êtes amoureux de moi et vous êtes jalou.x de votre femme !

Je suis jaloux aussi devoits, madame.

LA TISBE.

Ah mon Dieu ! vous n'avez pas besoin de me le dire ! Et pourtant vous n'en avez pas le droit , car je ne vous appartiens pas. Je passe ici pour votre maîtresse , pour votre toute-puissante maîtresse , mais je ne le suis point, vous le savez bien.

ANGELO

Cette fête est magnifique , madame.

LA TISBE.

Ah ! je ne suis qu'une pauvre comédienne de théâtre , on me permet de donner des fêtes aux sénateurs , je tâche d'amuser notre maître , mais cela ne me réussit guère aujourd'hui. Votre visage est plus sombre que mon masque n'est noir. J'ai beau prodiguer les lampes et les flambeaux , l'ombre reste sur votre front. Ce que je vous donne en musique , vous ne me le rendez pas en gaieté, monseigneur. — Allons , riez donc un peu.

ANGELO

Oui, je ris. — Ne m'avez-vous pas dit que c'était votre frère , ce jeune homme qui est arrivé avec vous à Padoue ?

LA TISBE.

Oui. Après ?

ANGELO

Vous lui avez parlé tout-à-l'heure. Quel est donc cet autre avec qui il était ?

LA TISBE.

C'est son ami. Un vicentin nommé Anafesto Galeofa.

Et comment s'appelle-t-il votre frère?

LA TISBE.

Rodolfo , monseigneur. Rodolfo. Je vous ai déjà ex-

ANGELO

pliqiié tout cela vingt fois. Est-ce que vous n'avez rien de plus gracieux à me dire?

AIVGEIO.

Pardon , Tisbe , je ne vous ferai plus de questions. Savez-vous que vous avez joué hier la Rosmonda d'une grâce merveilleuse , ((ue cette ville est bien heureuse de vous avoir , et que loule l'Italie qui vous admire, Tisbe, envie ces padouans que vous plaignez tant. Ah! toute cette foule qui vous applaudit m'importune. Je meurs de Jalousie quand je vous vois si belle pour tant de regards. Ah , Tisbe ! — Qu'est-ce donc que cet homme masqué à qui vous avez parlé ce soir entre deux portes?

LA TïSBE.

Pardon, Tisbe, je ne vous ferai plus de questions. — C'est fort bien. Cet homme , monseigneur , c'est Virgillo Tasca.

AIVGELO.

Mon lieutenant?

LA TISBE

Votre sbire.

ANGEI.O.

Et que lui vouliez-vous ?

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