‹ uvres de Victor HugoChapitre 391 sur 599 · L.V TISBE · texte numérisé non relu

L.V TISBE

Vous seriez bien attrapé s'il ne me plaisait pas de vous le dire.

ANGELO

Tisbe!...

LA TISBE.

Non, tenez, je suis bonne, voilà l'histoire. Vous savez qui je suis? rien, une liUe du peuple , une comédienne , une chose que vous caressez aujourd'hui et que vous briserezdemain. Toujours eu jouant. Eh bien ! si peu que je sois j'ai eu une mère. Savez-vous ce que c'est que d'avoir une mère? en avez-vous eu une , vous? savez-vous ce que c'est que d'être enfant, pauvre enfant , faible . nu , misérable , affamé, seul au inonde, et de sentir que vous avez auprès de vous , autour de vous , au-dessus de vous , marchant quand vous marchez , s'anêtant quand vous vous arrêtez , souriant quand vous pleurez , une femme... — non, on ne sait pas encore que c'est une femme, — un ange qui est là , qui vous regarde , qui vous apprend à parler , qui vous apprend à rire , qui vous apprend à aimer! qui réchauffe vos doigts dans ses mains , votre corps dans ses genoux , votre âme dans son cœur ! qui vous donne son lait quand vous êtes petit , son pain quand vous êtes grand , sa vie toujours ! à qui vous dites , ma mère ! et qui vous dit , mon enfant ! d'une manière si douce que ces deux mots-là réjouissent Dieu ! — Eh bien ! j'avais une mère comme cela, moi. C'était une i)auvre femme sans mari qui chantait des chansons morlaques dans les places publiques de Brescia. J'allais avec elle. On nous jetait quelque monnaie. C'est ainsi que j'ai commencé. Ma mire se tenait d'habitude au pied de la slatue de Gatta-Melata. lin jour , il p;iraît que dans la chanson qu'elle chantait sans y rien comprendre , il y avait quelque rime offen-

sante pour la seigneurie de Venise , ce qui faisait rire autour de nous les gens d'un ambassadeur. Un sénateur passa. Il regarda , il entendit, et dit au capitaine-grand qui le suivait: A la potence cette femme! Dans l'état de Venise , c'est bientôt fait. Ma mère fut saisie sur-lechamp. Elle ne dit rien : à quoi bon ? m'embrassa avec une grosse larme <iui tomba sur mon front, prit son crucifix et se laissa garrotter. Je le vois encore , ce crucifix. En cuivre poli. Mon nom, Tisbe, est gros sièrement écrit au bas avec la pointe d'un stylet. Moi . j'avais seize ans alors, je regardais ces gens lier m? mère, sans pouvoir parler , ni crier , ni pleurer, immobile . glacée , morte , comme dans un rêve. La foub se taisait aussi. Mais il y avait avec le sénateur un( jeune fille <|u'il tenait |)ar la main, sa fille sans doute qui s'émut de pitié tout à coup. Une belle jeune fille monseigneur. La pauvre enfant ! elle se jeta aux pied du sénateur, elle pleura tant, et deslar mes si suppliante et avec de si beaux yeux, qu'elle obtint la grâce de mi mère. Oui , monseigneur. Quand ma mère fut déliée elle prit son crucifix , — ma mère , — et le donna à 1. belle enfant en lui disant : Madame, gardez ce crucifix il vous portera bonheur. Depuis ce temps , ma mère es morte, sainte femme ; moi , je suis devenue riche , et j voudrais revoir cette enfant, cet ange, qui a sauvé m mère. Qui sait? elle est femme maintenant , et par con séquent malheureuse. Elle a peut-être besoin de moi son tour. Dans toutes les villes où je vais , je fais veni le sbire , le barigel , l'homme de police , je lui cont l'aventure , et à celui qui trouvera la femme que j cherche je donnerai dix mille sequins d'or. Voilà poui quoi j'ai parlé tout à l'heure entre deux portes à votr barigel Virgilio Tasca. Èles-vous content ?

A:<iGELO.

Dix mille sequins d'or! mais que donnerez-vous à I femme elle-même, quand vous la retrouverez?

I,A TISBE.

Ma vie ! si elle veut.

A^TGELO.

Mais à quoi la reconnaîlrez-vous ?

Au crucifix de ma mère.

ANGELO

Bah! elle l'aura perdu.

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