‹ uvres de Victor HugoChapitre 392 sur 599 · I.A TISBL · texte numérisé non relu

I.A TISBL

Oh , non ! on ne perd pas ce qu'on a gagné ainsi. AKGELO, apercevant Homodei.

Madame! madame ! il y a un homme là ! savez-voi qu'il y a un homme là ? qu'est-ce que c'est que c^ homme ?

LA TISBE , éclatant de rire.

Hé, mon Dieu ! oui , je sais qu'il y a un homme U et qui dort, encore! et d'un bon sommeil ! N'allez-vo pas vous effaroucher aussi de celui-là ? c'est mon pauv Homodei.

ANGELO

ANGELO

Homodei ! <iu'est-cc que c'est que cela , Horaodei?

LA TISBE.

Cela, Uoiiiodei , c'est un homme, monseigneur, comme ceci, la Tisbe, c'est une femme. Homodei , monseigneur . c'est un joueur de guitare que monsieur le primicier de Saint-Marc , qui est fort de mes amis , m'a adressé dernièrement avec une lettre que je vous montrerai , vilain jaloux ! et même à la lettre était joint un présent.

Comment !

LA TISBE.

Oh ! un vrai présent vénitien. Une boîte qui contient simplement deux flacons; un blanc, l'autre noir. Dans le blanc , il y a un narcotique très-puissant qui endort pour douze heures d'un sommeil pareil à la mort ; dans le noir , il y a du poison , de ce terrible poison que Malaspina fît prendre au pape dans une pilule d'aloës , vous savez. Monsieur le piimicier m'écrit que cela peut servir dans l'occasion. Une galanterie, comme vous voyez. Du reste , le révérend primicier me prévient que le pauvre homme , porteur de la lettre et du présent , est idiot. 11 est ici, et vous auriez dû le voir, depuis quinze jours, mangeant à l'otïicp, couchant dans le premier coin venu , à sa mode , jouant et chantant en attendant qu'il s'en aille à Vicence. Il vient de Venise. Hélas! ma mère a erré ainsi. Je le garderai tant qu'il voudra. Il a quelque temps égayé la compagnie ce soir. Jfolre fête ne l'amuse pas , il dort. C'est aussi simple que cela.

ANGELO

Vous me répondez de cet homme?

LA TISEE.

Allons , vous voulez rire ! La belle occasion pour prendre cet air effaré ! un joueur de guitare , un idiot, un homme qui dort ! Ah çà , monsieur le podesta , mais qu'est-ce que vous avez donc? Vous passez votre vie à faire des questions sur celui-ci , sur celui-là. Vous prenez ombrage de tout. Est-ce jalousie, ou est-ce peur?

ANGELO

L'une et l'autre.

LA TISBE.

Jalousie , je le comprends. Vous vous croyez obligé de surveiller deux femmes. Mais peur ! vous le maître , vous qui faites peur à tout le monde , au contraire !

ANGELO

Prtiiiiière raison pour trembler.

Se rapprochant d'eUe et parlant b.is.

— Écoulez , Tisbe. Oui , vous l'avez dit , oui , je puis tout ici j je suis seigneur , despote et souverain de cette ville; je suis le podesla que Venise met sur Padoue , la griffe du tigre sur la brei)is. Oui, tout-puissant; mais tout absolu que je suis, au-dessus de moi, voyez-vous , Tisbe , il y a une chose grande et terrible et pleine de ténèbres ; il y a Venise. Et savcz-vous ce (jue c'est que

Venise, pauvre Tisbe ? Venise , je vais vous le dire , c'est rin(piisition d'état , c'est le conseil des Dix. Oh ! le conseil des Dix ! parlons-en bas , Tisbe , car il est peut-être là quelque part qui nous écoule. Des hommes que pas un de nous ne connaît , et qui nous connaissent tous . Des hommes qui ne sont visibles dans aucune cérémonie, et qui sont visibles dans tous les échafauds. Des hommes qui ont dans leurs mains toutes les têtes , la vôtre , la mienne, celle du doge, et qui n'ont ni simarre, ni étole , ni couronne , rien qui les désigne aux yeux , rien qui puisse vous faire dire : Celui-ci en est ! un signe mystérieux sous leurs robes , tout au plus; des agents partout , des sbires partout , des bourreaux partout. Des hommes qui ne montrenl jamais au peuple de Venise d'autres visages que ces mornes bouches de bronze toujours ouvertes sous les porches de Saint- Marc , bouches fatales que la foule croit muettes et qui parlent cependant d'une façon bien haute et bien terrible , car elles disent à tout passant : dénoncez ! — Une fois dénoiffé , on est pris. Une fois pris , tout est dit. A Venise, tout se fait secrètement, mystérieusement, sûrement. Condamné, exécuté; rien à voir, rien à dire ; pas un cri possible, pas un regard utile ; le patient a un bâillon , le bourreau un masque. Que vous parlais-je d'échafauds tout à l'heure? je me trompais. A Venise , on ne meurt pas sur l'échafaud , on disparaît. Il manque tout à coup un homme dans une famille. Ou'est-il devenu? les plombs , les puits , le canal Orfano le savent. Quelquefois on entend quelques chose tomber dans l'eau la nuit. Passez vite alors ! Du reste , bals , festins, flambeaux, musiques, gondoles, théâtres, carnaval de cinq mois , voilà Venise. Vous , Tisbe , ma belle comédienne , vous ne connaissez que ce côté-là ; moi, sénateur, je connais l'autre. Voyez-vous, dans tout palais , dans celui du doge , dans le mien , à l'insu de celui qui l'habile , il y a un couloir secret, perpétuel trahisseur de toutes les salles , de toutes les chambres , de toutes les alcôves j un corridor ténébreux dont d'autres que vous connaissent les portes et qu'on sent serpenter autour de soi sans savoir au juste où il est; une sape mystérieuse où vont et viennent sans cesse des hommes inconnus qui font quelque chose. Et les vengeances personnelles qui se mêlent à tout cela et qui cheminent dans celte ombre ! Souvent la nuit je me dresse sur mon séant, j'écoute , et j'entends des pas dans mon mur. Voilà sous quelle pression je vis , Tisbe. Je suis sur Padoue; mais ceci est sur moi. J'ai mission de dompter Padoue. Il m'est ordonné (Têlre terrible. Je ne suis despote qu'à condition d'être tyran. Ne me demandez jamais la grâce de qui que ce soit , à moi qui ne sais rien vous refuser , vous me perdriez. Tout m'est i)ermis pour punir , rien pour pardonner. Oui, c'est ainsi. Tyran de Padoue, esclave de Venise. Je suis bien surveillé, allez. Oh île conseil des Dix! Mettez un ouvrier seul dans une cave et faites-lui faire une serrure : avant que la serrure soit finie, le conseil I des Dix en a la clef dans sa poche. Madame ! madame!

ANGELO

le valet qui me sert m'espionne, l'ami qui me salue m'espionne , le i)r(Hre qui me confesse m'espionne , la femme qui me tilt : Je l'aime , — oui , Tisbe, — m'espionne !

LA TISBE.

Ah ! monsieur!

A\GEI,0.

Vous ne m'avez jamais dit que vous m'aimiez. Je ne parle pas de vous , Tisbe. Oui , je vous le répète, tout ce qui me regarde est un œil du conseil des Dix , tout ce qui m'écoute est une oreille du conseil des Dix , tout ce qui me touche est une main du conseil des Dix. Main redoulal)le qui tàte longtemps d'abord et qui saisit ensuite brusquement ! Oh ! magnifique podesla que je suis, je ne suis pas sûr de ne pas voir demain a])paraitre subitement dans ma chambre un misérable sbire qui me dira de le suivre, et qui ne sera qu'un miséral)le .sbire, et que je suivrai ! où ? dans quelque lieu profond d'où il ressortira sans moi. Madame, èlre de Venise, c'est pendre à un fil. C'est une sombre et sévère "condition ipie la mienne , madame, d'èlre là , penché sur cette fournaise ardente que vous nommez Padoue , le visage toujours couvert d'un masque , faisant ma besogne de lyran, entouré de chances, de précautions , de terreurs , redoutant sans cesse quelque explosion, et Irembianl à cha(|ue instant d'être (ué roide par mon œuvre comme l'alchimiste par son poison ! — Plaignez-moi, et ne me demandez pas pourquoi je tremble, madame !

l-\ TISCE.

Ah Dieu ! affreuse position que la vôtre en effet !

\>GELO.

Oui , je suis l'outil avec lequel un peuple torture un aulre peuple. Ces outils-là s'usent vite et se cassent souvent, Tisbe. Ahl je suis malheureux. Il n'y a pour moi qu'une chose douce au monde , c'est vous. Pourtant je sens bien que vous ne maimez pas. Vous n'en aimez pas un autre , au moins ?

I,A TISBE.

Non , non , calmez-vous.

AÎVGELO.

Vous me dites mal ce non-là.

Ma foi ! je vous le dis comme je peux.

A\GEI.O.

Ah ! ne soyez pas à moi , j'y consens ; mais ne soyez pas à un aulre , Tisbe ! Que je n'apprenne jamais qu'un autce...

LA TISBE.

Si vous croyez que vous êtes beau quand vous me regardez comme cela !

A?iGELO.

Ah! Tisbe, quand m'aimerez-vous ?

LA TISBE.

Uiiand tout le monde ici vous aimera.

A\GELO.

Hélas ! — C'est égal, restez à Padoue. Je ne veux pas

que vous quittiez Padoue , entendez-vous ? si vous vous en alliez , ma vie s'en irait. — Mon Dieu ! voici qu'or vient à nous. II y a longlemi>s déjà qu'on peut nous voii parler ensemble ; cela pourrait donner des soupçons t Venise. Je vous laisse.

S"arrôlant et montrant nomodei.

— Vous me répondez de cet homme ?

LA TISBE.

Comme d'un enfant qui dormirait là.

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