LA PREMIÈRE VOIX
« OÙ suis-je?... mon brûlot ! à la voile ! à la rame ! » Frères , Missolonglû fumante nous réclame ; » Les Turcs ont investi ses remparts généreux. » Renvoyons leurs vaisseaux à leurs villes lointaines ,
» Et que ma torche , ô capitaines !
» Soit un phare pour vous , soit un foudre pour eux !
« Partons ! Adieu Corinthe et son haut promontoire , » Mers dont chaque rocher porte un nom de victoire , » Écueils de l'Archipel sur tous les flots semés , » Belles îles , des cieux et du printemps chéries , « Qui le jour paraissez des corbeilles fleuries , » La nuit , des vases parfumés !
» Adieu , fiôre patrie , Ilydra , Sparte nouvelle ! ' Ta jeune liberté par des chants se révèle :
ORIENTALES
Des mâts voilent tes murs , ville de matelots ! Adieu ! j'aime ton île où noire espoir se fonde ,
» Tes gazons caressés par l'onde , Tes rocs battus d'éclairs et rongés par les flols !
Frères , si je reviens , Missolonghi sauvée , Qu'une église nouvelle au Christ soit élevée. Si je meurs , si je tombe en la nuit sans réveil , Si je verse le sang qui me reste à répandre, Dans une terre libre allez porter ma cendre, » Et creusez ma tombe au soleil !
Missolonghi!— Les Turcs !— Chassons, ô camarades ! Leurs canons de ses forts, leurs flottes de ses rades ; Brûlons le capitan sous son triple canon. Allons ! que des brûlots l'ongle ardent se prépare.
» Sur sa nef, si je m'en empare , C'est en lettres de feu que j'écrirai mon nom.
Victoire ! amis!... — 0 ciel ! de mon esquif agile Une bombe , en tombant , brise le pont fragile... Il éclate , il tournoie , il s'ouvre aux flots amers ! Ma bouche crie en vain , par les vagues couverte ! Adieu ! je vais trouver mon linceul d'algue verte , » Mon lit de sable au fond des mers.
Mais non ! je me réveille enfin !... Mais quel mystère ! Quel rêve affreux! ...Mon bras manque à mon cimeterre : Quel est donc près de moi ce sombre épouvantail? Qu'enlends-jeau loin?... des chœurs... Sonl-ce des voix « Des chants murmurés par des âmes ? [de femmes ? Ces concerts!... suis-je au ciel? — Du sang!... c'est le
[sérail! »
LA DEtXIÈJIE VOIX.
Oui , Canaris , tu vois le sérail et ma tête Arrachée au cercueil pour orner celte fête. Les Turcs m'ont poursuivi sous mon tombeau glacé. Vois ! ces os desséchés sont leur dépouille opime : Voilà de Botzaris ce qu'au sultan sublime » Le ver du sépulcre a laissé !
Écoule : Je dormais dans le fond de ma tombe , Quand un cri m'éveilla : Missolonghi succombe ! Je me lève à demi dans la nuit du Irépas ; J'entends des canons sourds les tonnantes volées,
» Les clameurs aux clameurs mêlées , Les chocs fréquents du fer , le bruit pressé des pas.
J'entends , dans le combat qui remplissait la ville , Des voix crier : « Défends d'une horde servile, Ombre de Botzaris , tes Grecs infortunés ! « Et moi , pour m'échapper , luttant dans les ténèbres , J'achevais de briser sur les marbres funèbres » Tous mes ossements décharnés !
» Soudain , comme un volcan , le sol s'embrase et gronde. . . « Tout se lait : — et mon œil ouvert pour l'autre monde » Voit ce que nul vivant n'eût pu voir de ses yeux. « De la terre , des flots , du sein profond des flammes ,
» S'échappaient des tourbillons d'âmes » Qui tombaient dans l'abîme ou s'envolaient aux cieux!
" Les musulmans vainqueurs dans ma tombe fouillèrent . « lis mêlèrent ma tête aux vôtres qu'ils souillèrent. » Dans le sac du Tartare on les jeta sans choix. « Mon corps décapité tressaillit d'allégresse : n II me semblait, ami, pour la Croix et la Grèce » Mourir une seconde fois.
•> Sur la terre aujourd'hui notre destin s'achève. « Stamboul, jjour contempler cette moisson du glaive , n Vile esclave , s'émeut du Fanar aux Sept-Tours; « Et nos têtes , qu'on livre aux publiques risées,
» Sur l'impur sérail exposées , « Repaissent le sultan , convive des vautours !
' Voilà tous nos héros ! Costas le palicare ; " Christo , du mont Olympe ; Hellas , des mers d'Icare j >' Kitzos , qu'aimait Byron , le poêle immortel ; « Et cet enfant des monts , notre ami , notre émule , " Mayer , qui rapportait aux fils de Thrasybule » La flèche de Guillaume Tell !
» Mais ces morts inconnus, qui dans nos rangs stoïques n Confondent leurs fronts vils à des fronts héroïques, « Ce sont des fils maudits d'Eblis et de Satan , n Des Turcs, obscur troupeau, foule au sabre asservie,
» Esclaves dont on prend la vie , » Quand il manque une tête au compte du sultan !
>^ Semblable au Minotaure inventé par nos pères , « Un homme est seul vivant dans ces hideux repaires « Qui montrent nos lambeaux aux peuples à genoux ; n Car les autres témoins de ces fêtes fétides , » Ses eunuques impurs , ses muets homicides, » Ami , sont aussi morts que nous.
» Quels sontcescris?...—C'estrheure où ses plaisirs infâ- « Ont réclamé nos sœurs, nos filles et nos femmes ! [mes » Ces fleurs vont se flétrir à son souffle inhumain! » Le tigre impérial , rugissant dans sa joie ,
» Tour à tour compte chaque proie , n Nos vierges cette nuit , et nos têtes demain ! »