A5GEL
Qui était chez elle cette nuit quand nous y étions.
LA TISBE,
Qui s'appelle?...
A.NGELO.
Voici comment la chose s'est découverte : Un homme, un espion du conseil des Dix... — Il faut vous dire que les espions du conseil des Dix sont vis-à-vis de nous autres podeslas de terre-ferme dans une position singulière. Le conseil leur défend sur leur tète de nous écrire , de nous parler, d'avoir avec nous quelque rapport que ce soit jusqu'au jour où ils sont chargés de nous arrêter. — Un de ces espions donc a été trouvé poignardé ce malin au bord de l'eau , près du pont Allina. Ce sont les deux guetteurs de nuit qui l'ont relevé. Élait-ce un duel ? Un guet-apens ? On ne sait. Ce sbire n'a pu prononcer que quelques mots. Il se mourait. Le malheur est qu'il soit mort! Au moment où il a été frappé , il a eu , à ce qu'il paraît , la présence d'esprit de conserver sur lui une lettre qu'il venait sans doute d'intercepter et qu'il a remise pour moi aux guetleurs de nuit. Cette lettre m'a élé apportée en effet par ces deux hommes. C'est une lettre écrite à ma femme par un amant.
LA TISBE.
Qui s'appelle?...
ANGELO
La lettre n'est pas signée. Vous me demandez le nom de l'arnant? C'est justement ce qui m'embarrasse. L'homme assassiné a bien dit ce nom au.v deux guetteurs de nuit. Mais , les imbéciles ! ils l'ont oublié. Ils ne peuvent se le rappeler. Ils ne sont d'accord en rien sur^ ce nom. L'un dil Roderigo , l'auUe Handolfo !
ANGELO
LA TISBE.
Et la lettre , l'avez-vous lu ?
ANGELO, fouillant dans sa poitrine.
Oui , je l'ai sur moi. C'est justement pour vous la montrer que je vous ai fait venir. Si par hasard vous en connaissiez l'écriture , vous me le diriez. Il tire la lettre.
— La voilà.
LA TISBE.
Donnez.
ANGELO , froissant la lettre dans ses mains.
Mais je suis dans une anxiété affreuse, Tisbe ! Il y a un homme qui a osé! — qui a osé lever les yeux sur la femme d'un Malipieri ! Il y a un homme qui a osé faire une tache au livre d'or de Venise à la plus belle page , à l'endroit où est mon nom! ce nom-là! Malipieri! Il y a un homme qui était cette nuit dans celte chambre, qui a marché à la place où je suis peut être ! Il y a un misérable homme qui a écrit la lettre que voici, et je ne saisirai pas cet homme ! et je ne clouerai pas ma vengeance sur mon affront ! et cet homme , je ne lui ferai pas verser une mare de sang sur ce plancher-ci, tenez ! Oh ! pour savoir qui a écrit cette lettre, je donnerais l'épée de mon père , et dix ans de ma vie, et ma main droite , madame !
LA TISBE.
Mais montre/-la moi , cette lettre.
ANGELO, la lui laissant prendre.
Voyez.
LA TISBE. — Elle déploie la lettre et y jette un coup d'oeil.
A part.
C'est Rodolfo !
ANGELO
Est-ce que vous connaissez cette écriture ?
LA TISBE.
Laissez-moi donc lire.
Elle lit.
-- « Catarina , ma pauvre bien-aimée , tu vois bien que « Dieu nous protège. C'est un miracle qui nous a sauvés » celle nuit de ton mari et de cette femme... »
A part.
— Cette femme !
Elle continue à lire.
— » Je t'aime , ma Catarina. Tu es la seule femme « que j'aie aimée. Ne crains rien pour moi , je suis en « sûreté.»
ANGELO
lié bien , connaissez-vous l'écriture?
LA TISBE, lui rendant la lettre.
Non , monseigneur.
ANGELO
Non , n'est-ce pas ? Et que dites vous de la lettre? Ce
peut être un homme qui soit depuis peu à Padoue.
^'cst le langage d'un ancien amour. Oh ! je vais fouiller
toute la ville ! il faudra bien que je trouve cel homme ! Que me conseillez-vous, Tisbe?
LA TISBE.
Cherchez.
ANGELO
J'ai donné l'ordre que personne ne pût entrer aujourd'hui librement dans le palais, hors vous et votre frère, dont vous pourriez avoir besoin. Que tout autre fût arrêté et amené devant moi. J'interrogerai moi-même. En attendant, j'ai une m )iu de ma vengeance sous la main , je vais toujours la prendre.
LA TISBE.
Quoi?
ANGELO
Faire mourir la femme.
Votre femme !
ANGELO
Tout est prêt. Avant qu'il soit une heure, Catarina Bragadini sera décapitée comme il convient.
LA TISBE.
Décapitée !
ANGELO
Dans cette chambre.
LA TISBE.
Dans celte chambre !
ANGELO
Écoutez. Mon lit souillé se change en tombe. Celte femme doit mourir. Je l'ai décidé. Je l'ai décidé trop froidement pour qu'il y ait quelque chose à faire à cela, La prière n'aurait aucune colère à éteindre en moi. Mon meilleur ami , si j'avais un ami, intercéderait pour elle, que je prendrais en détiance mon meilleur ami. Voilà tout. Causons-en si vous voulez. D'ailleurs, Tisbe, je la hais , cette femme ! Une femme à laquelle je me suis laissé marier pour des raisons de famille, parce que mes affaires s'étaient dérangées dans les ambassades, pour complaire à mon oncle l'évêque de Castello ! une femme qui a toujours eu le visage triste et l'air opprimé devant moi! qui ne m'a jamais donné d'enfants! Et puis, voyez-vous, la haine, c'est dans notre sang, dans notre famille, dans nos traditions. Il faut toujours qu'un Malipieri haïsse quelqu'un. Le jour où ie lion de Saint- Marc s'envolera de sa colonne , la haine ouvrira ses ailes de bronze et s'envolera du cœur des Malipieri. Mon aïeul haïssait le marquis Azzo et il l'a fait noyer la nuit dans les puits de Venise. Mon père haïssait le procurateur Badoër et il l'a fait empoisonner à un régal de la reine Cornaro. Moi , c'est cette femme que je hais. Je ne lui aurais pas fait de mal. Mais elle est coupable. Tant pis pour elle. Elle sera punie. Je ne vaux pas mieux qu'elle , c'est possible , mais il faut qu'elle meure. C'est une nécessité. Une résolution prise. Je vous dis que cette femme mourra. La grâce de cette femme ! les os de ma
ANGELO
mère me parleraient pour elle , madame , qu'ils ne l'obliendraienl pas !
LA TISBE.
Est-ce que la sérénissime seigneurie de Venise vous permet?...
AÎVGEIO
Rien pour pardonner. Tout pour punir.
I,\ TISBE.
Maisla famille Bragadini, la famille de votre femme?...
A^GELO.
Me remerciera.