‹ uvres de Victor HugoChapitre 423 sur 599 · CATARINA, ANGELO, LA TISBE · texte numérisé non relu

CATARINA, ANGELO, LA TISBE

CATARINA, à part.

Quelle est cette femme ? La femme de la nuit !

ANGELO

Avez-vous fait vos réflexions , madame ?

CATARINA

Oui , monsieur.

ANGELO

Il faut mourir ou me livrer l'homme qui a écrit la ettre. Avez-vous pensé à me livrer cet homme, madame?

CATARINA

Je n'y ai pas pensé seulement un instant, monsieur.

LA TISBE, à part.

Tu es une bonne et courageuse femme, Calarina !

mgelo fait signe à la Tisbe, qui lui remet une noie d'argent. Il la pose sur la table.

ANGELO

Alors vous allez boire ceci?

CATARINA

C'est du poison ?

Oui , madame.

CATARINA

0 mon Dieu ! vous jugerez un jour cet homme. Je i'ous demande grâce pour lui !

ANGELO

Madame , le provéditeur Urseolo , un des Bragadini , un de vos pères , a fai( périr Marcella Galbai sa femme de la même façon pour le même crime.

CATARINA

Parlons simplement. Tenez, il n'est pas question des Bragadini , vous êtes infâme. Ainsi vous venez froidement là , avec le poison dans les mains ! Coupable ! Non, je ne le suis pas. Pas comme vous le croyez du moins. Mais je ne descendrai pas à me justifier. Et puis , comme vous mentez toujours, vous ne me croiriez pas. Tenez, vraiment, je vous méprise! Vous m'avez épousée pour mon argent , parce que j'étais riche , parce que ma famille a un droit sur l'eau des citernes de Venise. Vous avez dit : Cela rapporte cent raille ducats par an , prenons cette fille. Et quelle vie ai-je eue avec vous depuis cinq ans? dites ! Vous ne n'aimez pas. Vous êtes jaloux cependant. Vous me tenez en prison. Vous, vous avez des maîtresses , cela vous est permis. Tout est permis aux hommes. Toujours dur, toujours sombre avec moi. Jamais une bonne parole. Parlant sans cesse de vos pères, des doges qui ont été de votre famille ; m'humiliant dans la mienne. Si vous croyez que c'est là ce qui rend une femme heureuse ! Oh I il faut avoir souffert ce que j'ai souffert , pour savoir ce que c'est que le sort des femmes ' Hé bien oui , monsieur, j'ai aimé avant de vous connaître un homme que j'aime encore. Vous me tuez pour cela, si vous avez ce droit-là, il faut convenir que c'est un horrible temps que le nôtre. Ah! vous êtes bien heureux, n'est-ce pas ? d'avoir une lettre, un chiffon de papier, un prétexte! Fort bien. Vous me jugez, vous me condamnez , et vous m'exécutez ! Dans l'ombre. En secret. Par le poison. Vous avez la force.

— C'est lâche !

Se tournant vers la Tisbe.

— Que pensez-vous de cet homme, madame ?

ANGELO

Prenez garde !...

CATARINA, à la Tisbe.

Et vous, qui êtes-vous? qu'est-ce que vous me voulez? C'est beau ce que vous faites là ! Vous êtes la maîtresse publique démon mari, vous avez intérêt à me perdre, vous m'avez fait espionner, vous m'avez prise en faute , et vous me mettez le pied sur la tête. Vous assistez mon mari dans l'abominable chose qu'il fait! Qui sait même? c'est peut-être vous qui fournissez le poison ! A Angelo.

— Que pensez-vous de cette femme, monsieur?

ANGELO

Madame...

CATARINA

En vérité, nous sommes tous les trois d'un bien exécrable pays ! C'est une bien odieuse république que celle où un homme peut marcher impunément sur une malheureuse femme, comme vous faites , monsieur ! et où les autres hommes lui disent : Tu fais bien , Foscari a

fait mourir sa fille, Loredano sa femme, Bragadini... — Je vous demande un peu si ce n'est pas infâme ! Oui , tout Venise est dans celte chambre en ce moment ! Tout Venise en vos deux personnes ! Rien n'y manque.

Monlrant Angelo.

— Venise despote, la voilà.

Monlr.iiit la Tisbe.

— Venise courtisane, la voici!

A la Tisbe.

— Si je vais trop loin dans ce que je dis, madame, tant pis pour vous, pounjuoi ètes-vous-là !

A>GELO, lui saisissant le bras.

Allons, madame, finissons -en !

CATARITiA.

Elle s'approche de la table où est le flacon. Allons, je vais accomplir ce que vous voulez,

Kllc avance la main vers le flacon.

— puisqu'il le faut...

Elle recule.

— Non ! c'est affreux ! je ne veux pas ! je ne pourrais jamais ! Mais pensez-y donc encore un peu tandis qu'il en est temps. Vous qui êtes tout-puissant , riHéchissez. Une femme, une femme qui est seule , abandonnée, qui n'a pas de force, «pii est sans défense, qui n'a pas de parents ici, pas de famille, pas d'amis, <|iii n'a i)orsoniie ! l'assassiner! l'empoisonner misérablement dans un coin de sa maison ! — Ma mère ! Ma mère ! Ma mère !

LA TISBE.

Pauvre femme !

CATAR1>A.

Vous avez dit pauvre femme , madame ! ^ ous l'avez dit ! Oh ! je l'ai bien entendu ! Oh ! ne me dites pas que vous ne l'avez pas dit ! Vous avez donc pitié, madame ! Oh oui ! laissez-vous attendrir ! Vous voyez bien qu'on veut m'assassiiier ? Est-ce que vous en êtes , vous ? Oh ! ce n'est pas possible. Non, n'est-ce pas? Tenez, je vais vous expliquer, vous conter la chose à vous. Vous parlerez au podesla après. Vous lui direz que ce qu'il fait là est horrible. Moi, c'est tout simple que je dise cela. Mais vous , cela fera plus d'effet. Il suffit quelquefois d'un mot dit par une personne étrangère pour ramener un homme à la raison. Si je vous ai offensée tout à l'heure, pardonnez-le-moi. Madame , je n'ai jamais rien fait qui fût mal, vraiment mal. Je suis toujours restée honnête. Vous me comprenez, vous, je le vois bien. Mais je ne puis dire cela à mon mari. Les hommes ne veulent jamais nous croire, vous savez? Cependant nous leur disons quelquefois des choses bien vraies. Madame ! ne me dites pas d'avoir du courage, je vous en prie. Est-ce »iue je suis forcée d'avoir du courage, moi ? Je n'ai pas honte de n'être qu'une femme bien faible et dont il faudrait avoir pitié. Je pleure parce que la mort me fait peur. Ce n'est pas ma faute.

AIVGELO.

Madame, je ne puis attendre plus longtemps.

CATARTÎÏA.

Ah ! vous m'interrompez.

A la Tisbe.

—Vous voyez bien qu'il m'interrompt. Ce n'est pas juste, Il a vu que je vous disais des choses qui allaient vous émouvoir. Alors il m'empêche d'achever. Il me coupe la parole.

A Angelo.

— Vous êtes un monstre !

C'en est trop. Catarina Bragadini , le crime fait veu un châtiment, la fosse ouverte veut un cercueil, le mar outragé veut une femme morte. Tu perds toutes le; paroles qui sortent de ta bouche, j'en jure par Dieu qui est au ciel !

Montrant le polison.

— Voulez-vous, madame?

CATARINA

Non !

ANGELO

Non ? — J'en reviens à ma première idée alors. Le: épées ! les épées ! Troïlo ! Qu'on aille me chercher... J'; vais !

11 sort violcmmenl par la porte du fond, qu'on Tentend referme en dehors.

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