SCÈNE V
CROMWELL , THURLOE.
Pendant que Thurloë étale ses papiers sur la table , Cromwell parait profondément absorbé dans une triste rêverie. Enfin il rompt le silence avec effort.
Je ne suis pas heureux , Thurloe !
THURLOE.
Mais ces dames
Adorent Votre Altesse...
CROHWELL.
Ah ! cinq femmes ! cinq femmes !
J'aimerais mieux répir , par discrets absolus , Cinq villes , cinq comtés , cinq royaumes de plus !
THLRLOE.
Quoi ! vous qui gouvernez l'Europe et l'Angleterre !...
Marie une bourgeoise au maître de la terre ! Je suis esclave , ami !
THLRLOE.
Mylord . vous auriez pu...
Non. De tout mon destin léquilibre est rompu. L'Europe est d'un côté ; mais ma femme est de l'autre !
TUIRLOE.
Si je pouvais changer ma place avec la vôtre , Une femme...
CROMW ELL , avec sévérité.
Monsieur , vous êtes bien hardi De supposer cela !
THLRLOE, intimidé.
Mylord... ce que j'en di...
C'est fort bien! brisons là!— Qu'avez- vous à m'apprendra?
Il s'assied dans le grand fauteuil.
THLRLOE, prenant un de ses papiers.
Ecosse. — Le marquis grand-prévôt veut se rendre. Tout le IVord se soumet au Prolecteur.
Après ?
THLRLOE.
Flandre. — A capituler les Espagnols sont prêts, Dunkerque au Protecteur sera bientôt remise.
Après ?
THLRLOE.
Londres. — 11 vient d'entrer dans la Tamise. Douze grand baleau.x-plats , chargés des millions Que Blake aux Portugais prit sur trois galions.
Après ?
THURLOE.
Le duc d'Holstein au Prolecteur envoie Huit chevaux gris frisons.
Après ?
THLRLOE.
Afin qu'(m voie Que s'il reçut Robert , il en est désolé ; Le grand-duc de Toscane , à qui Blake a parlé , Vous donne en sequins d'or la charge de vingt mules.
Après ?
rniRLOE , passant à un autre parclicniin auquel pend un sceau attaché à une tresse de soie verte.
Les clercs d'Oxford , qui furent vos émules ,
Vous nomment chancelier de l'Université.
Présentant le parchemin au Protecteur.
C'est le diplôme.
Après ?
THURLOE , cherchant dans tes papiers.
Ah !... Sa Sérénité Le tzar de Moscovie implore par supplique De votre bienveillance une marque publique.
CROMWELl.
Après ?
THURLOE, tenant un billet, et avec un accent d'inquiétude.
Mylord ! Mylord ! on m'avertit sous main Qu'on doit assassiner Votre Altesse demain.
Après ?
TUIRLOE.
Tout est tramé par les chefs militaires Unis aux cavaliers...
CROMWELL , l'interrompant avec impatience Après !
THURLOE.
Sur ces mystères Ne voulez-vous donc pas , Mylord , plus de détail ?
C'est quelque fable encor ! — Terminons ce travail. — Après?
TÎICRLOE, continuant.
Le man-chal des diètes de Pologne...
CROMWELL , l'interrompant de nouveau.
K'est-il donc j)as venu des lettres de Cologne ? THURLOE, cherchant dans les dépêches.
Si vraiment ! mais rien qu'une.
Et de qui ?
THURLOE.
De Manning ?
Votre agent près de Charte.
Hé, donne!
Il prend la lettre et rompt précipitamment le cachet.
Elle est du cinq.
Que tous ces messagers sont lents ' vingt jours de date ! II lit la lettre , et s'écrie en lisant :
Ah ! Monsieur Davenant ! — la ruse est délicate !... —
La nuit!..— on éteignit tous les flambeaux!...— Comment
Capitulerait-on mieux avec un serinent ?
11 faut être papiste ! — Ha ! le royal message
Caché dans son chapeau "... — Précaution fort sage !
Mais je suis curieux. — Thurloë , fais savoir
A monsieur Davenant que je voudrais le voir.
Il loge à la Sfrène , auprès du pont de Londre. —
Thurloë sort pour exéculer cet ordre.
Voyons qui de nous deux sa ruse va confondre. Malveillants ! mais dans l'ombre où se cachent vos pas, J'ai toujours un flaiiibeau , traîtres, qu'on n'éteint pas ! Rentre Thurloë.
A. Thurloë.
Continuons. A-t-on vu l'envoyé d'Espagne ?
THURLOE.
11 vous offre Calais si , dans cette campagne , Vous voulez secourir Dunkerque sans délais.
CROMWELL , réfléchissant.
La France offre Dunkerque et l'Espagne Calais. Mais , ce qui gâte un peu leur commune assurance , Dunkerque est à l'Espagne et Calais à la France. Chacun de ces deux rois me présente à dessein Des villes à choisir , dans celles du voisin; Et , pour qu'en ce débat ma faveur le préfère , Me donne en hypothèque une conquête à faire. — Avec le roi de France il faut rester d'accord : A quoi bon le trahir ? L'autre offre moins encor.
THURLOE, continuant son rapport.
Ainsi que les Vaudois , les prolestants de Ninie ftédament , opprimés , votre appui magnanime.
Au cardinal ministre on écrira pour eux. Mais quand donc sera-t-il tolérant ?
THURLOE, poursuivant.
Devereux Vient d'emporter d'assaut Armagh-la-Catholique , En Irlande , et voici la lettre évangélique Du chapelain Peters sur cet événement : — « Aux armes d'Israël Dieu s'est montré clément. » Armagh est prise enfin , par le fer , dans les flammes , » Nous avons massacré vieillards , enfants et femmes ; » Deux mille au moins sont morts; le sang coule en tout » Et je viens de l'église y rendre grâce à Dieu ! « [lieu ; CROMWELL, avec enthousiasme.
Peters est un grand saint !
THURLOE.
Faut-il de cette race Épargner ce qui reste ?
Et pourquoi ? Point de grâce Aux papistes ! soyons dans ce peuple troublé , Comme une torche ardente au sein d'un champ de blé !
THURLOE, sinclinant.
C'est dit.
Dans celte Armagh une chaire est vacante. Nous y nommons Peters ; sa lettre est éloquente. Tiiiirloë s'incline de nouveau.
THURLOE, reprenant son rapport.
L'Empereur veut savoir pourquoi vous tenez prêts Des armements nouveaux, équipés îi grands frais.
CROMWEIL, vivement.
Oii'il lions laisse la guerre et qu'il garde les fêtes ! Avec sa chambre auli(iue et son aigle à deux fêtes , Que me veut l'Empereur?— M'effrayer?— Bon Germain ! Parce que , les grands jours , il porte dans sa main Un globe de bois peint qu'il api)elle le monde ! Bah!...— Foudre ([ui jamais ne frappe, et toujours gronde! Il fait slyne A Tlnirloc de continuer.
THCRI.OE.
Le colonel Titus , pour libelle arrêté...
r.ROMWELI,.
Un drôle ! que veut-il ?
TniRLOE.
Mylord , sa liberté.
Voil;i neuf mois qu'il git dans un cachot horrible , Sur la paille oublié.
CROMWEI.L.
Neuf mois ! c'est impossible.
TIIIUI.OE.
On l'y mil on octobre , et nous sommes en juin. Comptez , Mylord.
CROMWELL, coniplanl sur ses doigts.
C'est juste.
TlIl'RI.OE.
Ft mourant de besoin , Le pauvre homme est resté , durant le long esi)ace. Seul, nu, glacé...
Neuf mois ! Dieu ! comme le temps passe ! lue pause.
— Et maintenant que fait le secret comité Du Parlement , touchant le projet présenté ?
THURLOE.
Contre vous ont parlé Purefoy , GofFe , Pride , Nicholas. et surtout Garland.
CROMWELL , avec colère.
Le régicide !
TUl'RLOE.
Mais ils auront en vain lutté contre le vent :
La majorité vote avec nous ; et suivant
Lord Pembroke, ancien pair qui dans tous temps surnage,
La couronne est à vous de droit.
CROMWELL , avec mépri-s.
Plat personnage !
THURLOE.
Seul , quoiqu'il penche aussi pour la majorité, Par quelque vain scrupule , à la Bible emprunté , Le colonel John Birch tient la Chambre indécise.
On lui doit quelque chose au bureau de l'excise. Pour lever son scrupule un prompt paîment suffit, — Pourvu que le cai sier se trompe à son |)rolît. Quant à vous, Thurloë, veuillez, s'il est possible, .\vec plus de respect nommer la Saiule-Bi!)le.
THIRLOE, après s'être huinl)lement incliné. Par votre ambition Fagg se dit excité Contre vous.
Je le fais sergent de la Cité.
Tni RLOE.
Trenchard aussi paraît mécontent et morose.
Une dime à Trenchard sur les biens des Montrose !
THtRLOE.
Sir Gilbert Pickering, ce juge qui reçoit De toutes mains, devient récalcitrant.
Qu'il soit Baron de l'Échiquier !
THURLOE.
Le reste est mon affaire.
Que Mylord seulement daigne se laisser faire. Vous serez aujourd'hui prié trés-huinbleinenl D'accepter la couronne, au nom du Parlement!
Ah ! je le tiens enfin, ce sceptre insaisissable !
Mes pieds ont donc atdint le haut du mont de sable !
TIILKLOE.
Mais dès longtemps , Mylord , vous régnez ?
Non, non, non J'ai bien l'autorité, mais je n'ai pas le nom ! Tu souris, Thurlol'. Tu ne sais pas quel vide Creuse au fond de nos cœurs Pambilion avide ! Comme elle fait braver douleur, travail, péril, Tout enfin, pour im but (|ui semble puéril ' Qu'il est dur de porter sa fortune incomplète ! Puis , je ne sais quel lustre, où le ciel se reflète, Environne les rois, depuis les temps anciens. Ces noms. Hoi, Majesté , sont des magiciens ! D'ailleurs, sans être roi, du monde être l'arbitre ! La chose sans le mot ! le pouvoir sans le titre ! Pauvretés ! va, remi)ire et le rang ne font qu'un. Tu ne sais pas, ami. comme il est importun. Quand on sort de la foule et qu'on touche le faîte. De sentir quelque chose au-dessus de sa tête ! Ne serait-ce qu'un mot, ce mot alors est tout.
Ici Cromweli , qui s'est abandonné jusqu'à poser familièremei son coude sur l'épaule de Thurloë , se détourne comme r< veillé en sursaut, et regarde s'ouvrir lentement une pori basse masquée sous une tapisserie. Israel-Ben-Manassé para et s'arrête sur le seuil , en jetant autour de lui un coup d'à scrutateur suivi d'un profond salut.