SCÈNE X
CARR, CROMWELL
Cromwell, resté seul avec Carr, le regarde quelque temps en silence d'un air sévère presque menaçant. Carr, grave et calme , les bras croisés sur la poitrine, fixe ses yeux sur les yeux du Proctecteur sans les baisser un seul moment. Enfin Cromwell prend la parole avec hauteur.
Carr ! le Long Parlement vous fit mettre en prison t Qui donc vous en a fait sortir?
CARR, tranquillement.
La trahison !
CROMWELL, étonné et alarmé.
Que dites-vous ?
A part.
A-t-il la cervelle troublée ?
CARR, rêveur.
Oui , j'offensai des saints la suprême assemblée. Nous sommes tous proscrits maintenant sous ta loi, Moi coupable , par eux ; eux innocents, par toi !
CROMWELl.
Puisque vous approuvez l'arrél qui vous afflige , Qui donc brise vos fers ?
CARR, haussant les épaules.
La trahison , te dis-je !
Car, vers un nouveau crime, aveugle , on m'entraînait , J'ai vu le piège à temps.
CR0>nVLLL.
Quoi donc?
CARR
Baal renaît !
CROMAVEI.L.
Expliquez-vous ?
CARR
Il «'assied dans le grand rauleiiil.
Écoule ! Un noir complot s'apprête... —
A Cromwell qui est restO debout et découvert, en lui montrant la sellette de Tliurloe.
Assieds-toi , Cromwell ! mets Ion chapeau sur ta tête !
Croiiiwell hésite un inxiant avec dépit, puis se couvre et s'assied sur l'escabclle.
Surtout n'interromps pas !
Tous ces airs-là, mon cher, Dans tout autre moment , tu me les paîrais cher !
CARR, avec une douceur grave.
QuoIqu'Olivier Cromwell ne com|)te point ses crimes ; Qu'il n'ait pas un remords , certes, par cent victimes ; Que sans cesse il enchaîne, en ses jours pleins d'horreurs, L'hypocrisie au schisme, et la ruse au.\ fureurs...
CROMWELL, se levant indigné.
Monsieur!...
CARR
Tu m'interromps ! —
Cromwell se rassied d'un air de résignation forcée. Carr poursuit.
Ouoiqu'Olivier habite Dans la ferre d'Égyple avec le Moabite , Le babylonien , le païen , l'arien ; Qu'il fasse pour soi tout , et pour Israël rien ; Qu'il repousse les saints, se livrant sans limite Au peuple amalécite , ammonite , édomite ; Qu'il adore Dagon , Asiaroth , Élimi , El que l'ancien serpent soit son meilleur ami ; Quoiqu'enfin ,'du Seigneur méritant la colère , Il ait brisé du i)ied le vieux droit populaire , Chassé le Parlement que Sion convoqua , Et qu'aux frères du Christ sa bouche ait dit : Raca ! Malgré tant de forfaits, pourtant je ne puis croire Qu'il ail le cœur si dur, qu'il ait l'àme si noire, Kon ! qu'à ce point tu sois abandonné du ciel , De ne pas confesser, m face d'Israël , Que pour ce peuple anglais , sanglant, plein de misères, Sur le fumier de Job étalant ses ulcères , Entre tous les bienfaits qu'il peut devoir au sort , Le plus grand des bonheurs, Cromwell. serait ta mort !
CROMWELL, reculant «ur «on tabouret.
Ma mort, dis-tu?...
CARR, avec mansuétude.
Cromwell, tu m'interromps sans cesse !
Là , sois de bonne foi ! l'encens de la bassesse T'enivre ; cesse un peu d'être ton partisan. Parlons sans nous fâcher ! oui , ta mort, conviens-en, Serait un grand bonlicur ! ah ! bien grand ! CROMWELL, dont la colére augmente.
Téméraire' CARR, toujours imperturbal>Ie.
Pour moi , j'en suis vraiment si convaincu, mon frère , Oui. que dans ce seid but, toujours, sous mon manteau. En attendant ton jour, je garde ce couteau. Il tire de son sein un long poignard et le présente au Protecteur.
Il fait un saut d'épouvante en arrière.
In poignard ! l'assassin ! — Holà , quelqu'un î —
A Carr.
De grâce ,
Mon cher Carr!...
A part.
Par bonheur je porte une cuirasse!
CARR, remettant son poignard dans sa poitrine.
INe tremble pas ! Cromwell ! n'appelle pas !
CROMWELL, effrayé.
Enfer !
CARR
Quand on tue un tyran , lui fait-on voir le fer? Sois tranquille : ton heure encor n'est pas sonnée ! — Je viens même ravir ta tête condamnée Aux coups d'un fer vengeur, moins pur que celui-ci. Il désigne le poignard caché dans sa poitrine.
Où veut-il en venir?
CARR
Viens te rasseoir ici !
Ta vie en ce moment est pour moi plus sacrée Que la chair du pourceau pour la biche altérée , Ou les os de Jonas pour le poisson géant Qui le sauva des flots dans son gosier béant.
Cromwell revient s'asseoir, et jette sur Carr un regard curieux ei déflant.
CROMWELL, à part.
Il faut patiemment le laisser dire.
CARR
Écoute.
Un complot te menace , et tu comprends sans doute Que s'il ne menaçait que toi , je n'irais i»as Perdre à l'en informer mes discours et mes pas ! Tu me rends bien plutôt la justice de croire Que de s'y joindre aux saints Carr se serait fait gloire ! Mais il s'agil ici de sauver Israël, ^e te sauve en passant : tant pis !
Est-il réel , Ce complot? Savez-vous où la bande s'assemble?...
CARK.
J'en sors.
Vraiment ! qui donc vous ouvrit la Tour ?
CARR
Tremble !
— Barkslhead !
Il me trahit ! il a pourtant signé L'arrêt du Roi.
CARR
L'espoir du paidon l'a gagné.
C'est donc pour rétablir Stuart ■*
CARR
Écoute encore.
Lorsqu'à ce rendez-vous j'arrivai dès l'aurore , J'espérais bonnement qu'il s'agissait d'al)ord De délivrer le peuple en le donnant la mort...
Merci!...
CARR
Puis , qu'on rendrait au Parlement unique Son pouvoir, que brisa ton despotisme inique. Mais à peine introduit, je vis un Pliilistin En pourpoint de velours tailladé de satin. Ils étaient trois. Le chef des conciliabules Vint me chanter des brefs , des quatrains et des bulles...
Desquatrains?...
C'est le nom de leurs psaumes païens.
Bientôt vinrent des saints , de pieux citoyens , Mais leurs yeux fascinés par des charmes étranges Souriaient aux dénions qui se mêlaient aux anges; Les démons criaient : « Mort à Cromwell ' « Et tout bas, Us disaient : « Profitons de leurs sanglants débats. » Nous ferons succéder Bahylone à Gomorrhe , » Les toits de bois de cèdre aux toiis de sycomore , » La pierre aux briques, Dor à Tyr, le joug au frein , > Et le sceptre de fer à la verge d'airain !
Charles-Deux à Cromwell? n'est-ce pas?
CARR
C'est leur rêve.
Mais Jacob ne veut pas qu'avec son propre glaive , On immole son bœuf sans lui doiuier sa part ; Qu'on abatte Cromwell au profit de Sluart ! Car entre deux malheurs il faut craindre le pire. Si méchant que In sois , j'aime mieux ton empire Qu'un Stuart , un Hérode , un royal débauché , Gui parasite , enfin du vieux chêne arraché ! — Confonds donc ces complots que ma voix te révèle !
CROMWELL, lui frappant sur Tépaule.
Je suis reconnaissant , ami , de la nouvelle.
A part.
Coup du ciel ! Thurloë n'avait pas tort , vraiment !
A Carr, d'un air caressant.
Donc les partis rivaux du Roi , du Parlement , Sont ligués contre moi? — Du côté royaliste Quels sont les chefs?
Crois-tu qu'on m'en ait fait la liste ? Je me soucie , ami , de ces m udits satans Autant que de la paille où j'ai dormi sept ans ! Pourtant, s'il m'en souvient, ils nommaient à voix haute Rochester... lord Ormond...
CROMWELL, saisissant un papier et une plume avec précipitation.
En es-tu sûr, mon hôte ?
Eux à Londres !
Il écrit leurs noms sur le papier qu"il tient. A Carr.
Voyons : fais encore un effort.
II se place en face de Carr, et Tinterroge du geste et du regard. CARR, lentement et recueillant ses souvenirs.
Sedley...—
CROMWELL , écrivant.
Bon !
CARR
Drogheda,— -Roseberry,— Clifford... — -
CROMWELL, continuant d'écrire.
Libertins ! —
Il s'approche de Carr avec un redoublement de douceur et de séduction.
Et les chefs populaires ?
CARR, reculant indigné.
Arrête !
Moi, te livrer nos saints, les yeux de notre tête ! Non , quand tu m'offrirais dix mille siècles d'or, Comme le Roi Saul à la femme d'Endor.
Non, quand tu donnerais cet ordre à quelque eunuque D'essayer le tranchant d'un sabre sur ma nuque. Non , quand tu m'enverrais , pour mes rébellions , Ainsi que Daniel , dans la fosse aux lions. Non, quand tu ferais luire un brasier de bitume , Horrible , et sept fois plus ardent que de coutume ; Quand je verrais, jeté dans ce brûlant séjour, La flamme autour de moi grandir comme une tour, Et dorant les maisons d'un vil i)euple inondées , Dépasser le bilcher de trente-neuf coudées !
Calme-toi !
CARR
Non, jamais ! quand tu me donnerais Les champs qui sont dans Tlièbe et ceux qui sont auprès, Le Tigre et le Liban , Tyr aux portes dorées , Ecbatanes , bâtie en pierres bien carrées , Mille bœufs , le limon du Nil égyptien ,
CR03IWELL.
Quelque trône , et tout l'art de ce magicien Oui faisait en chantant sortir le feu de l'onde , Et d'un coui» de sifflet . venir des bouts du monde , A travers les grands cieux et leurs plaines d'azur , La mouche de rÉgy|)te et l'abeille d'Assur! Kon ! quand tu me ferais colonel dans larmée !
CROflWELL, à part.
On ouvre mal de force une bouche fermée.
^■e l'essayons pas !
A Carr en lui tendant la main, Carr ! nous sommes vieux amis.
Comme deux bornes, Dieu dans son champ nous a mis...
CARR
Crorawell pour une borne a fait du chemin !
Frère , A d'imminent.') dangers lu viens de me soustraire. Je ne roid)lîrai point. Le sauveur de Cromwell...
CARR, brusquement.
Ah ! pas d'injures ! — Carr n'a sauvé qu'Israël.
CROMWELL , à part.
Ha ! sectaire arrogant , qu'il faut que je ménage ! Caresser qui me blesse! à mon rang , à mon âge î
A Carr liuiiil)lement.
Que suis-je ? un ver de terre.
CARR
Oui , d'accord sur cela!
Tu n'es pour l'Éternel qu'un ver, comme Attila , Mais pour nous. un serpent ! — Veux-tu pas la couronne? CROMWELI. , ies larmes aux yeux.
Que tu me connais mal. La pourpre m'environne, Mais j'ai l'ulcère au cœur. Plains-moi ! CARR , avec un rire amer.
Dieu de Jacob !
Entends-tu ce Nemrod qui prend des airs de Job ?
CROMWELL, il'un accent lamentable. ' Je le sens , j'ai des saints mérité les reproches.
CARK.
Va , va , le Seigneur Dieu te punit par tes proches !
CROMWELL , surpris.
Comment ! que veux-dire?
CARR , avec triomphe.
11 est encore un nom Oue tu peux ajouter à ta liste... — Mais non, Pouniuoi parler? le crime est puni par le vice.
Cromwell, dont cette réticence éveille les soupçons, s'approche vivement de Carr.
Quel nom ? Dis-moi ce nom ! pour un pareil service Tu peux tout demander, tout exiger...
CARR, comme frappé d'une idée subite.
Vraiment 1 Tiendras-tu ta promesse?
Elle vaut un serment.
CARR
Je puis à certain prix te dévoiler ta plaie.
CROMWELL, avec une satisfaction dédaigneuse , à part. Qu'ils soient à qui les flatte ou bien à qui les paie , Tous ces républicains sont les mimes au fond; Et leur vertu de cire à mon soleil se fond .
Haut.
Qu'exiges-tu , mon frère? Est-ce un titre héraldique ! Un grade? un domaine?...
Hein ?
Que veux-tu? parle.
CARR
Abdique.
CROMWELL , à part.
Il est incorrigible ! —
Haut, après un moment de réflexion.
Ami , pour abdiquer , Suis-je Roi ?
CARR
Subterfuge ! hé quoi, déjà manquer A la promesse ?
CROMWELL, interdit.
Hé non !
CARR
Je le vois , lu balances.
CROMWELL, soupirant.
Hélas ! je me suis fait cent fois des violences Pour garder le pouvoir. Le pouvoir est ma croix.
CARR, hochant la tète.
Tu ne l'amendes point , Cromwell ? Il est , je crois , Plus aisé qu'un chameau passe au trou d'une aiguille , Ou le Lévialhau au gosier de l'anguille , Qu'un riche et qu'un puissant par la porte des cieux !
Fanatique !
CARR, à part.
Hypocrite ! —
A Cromwell.
Eu discours captieux Tu t'épuises en vain...
CROMWELL , d'un air contrit.
Daigne m'entendre , frère.
J'en conviens , ma puissance est injuste , arbitraire; Mais il n'est dans Juda , dans Gad , dans Issachar , Personne qu'elle accable autant que moi , cher Carr. Je bais ces vanités , à fuir aux catacombes , Mots rendant un son creux comme le mur des tombes , Trône, sceptre, honneurs vains que Charles nous légua, Faux-dieux , qui ne sont point l'alpha ni l'oméga ! Pourtant je ne dois pas sur ce peuple que j'aime
Rejeter bnisqiiemenl l'autorité suprême , Avant l'heure où viendront régner dans nos hameaux Les vingl-quatre vieillards et les quatre animaux. Va donc trouver Saint-John, Selden, jurisconsultes, Juges en fait de lois , docteurs en fait de cultes : pis-leur de faire un plan pour le gouvernement , Qui me permette enfin d'en sortir promptement, — Es-tu content?
CARR, hochant la tête.
Pas trop. Ces docleurs qu'on invoque Ne rendent bien souvent qu'un oracle équivoque. Mais je ne veux pas , moi , te laisser à demi Satisfait...
CROMWELL , avec avidité.
Dis-moi donc quel est l'autre ennemi.
Quel est son nom ?
CARR
Richard Cromwell.
CROMWELI, , douloureusement.
Mon fils !
CARR , imperturbable.
Lui-même.
— Es-tu content, Cromwell?
CROMWELL, absorbé dans une stupeur proronde.
Le vice et le blasphème L'ont jusqu'au parricide amené lentement. — Le juif avait raison ! — Céleste châliment ! J'assassinai mon Roi; mon fils tuera son père !
CARR
Que veux-tu ? la vipère engendre la vipère.
11 est dur , j'en conviens , de voir son fils félon ,
Et , sans être un David , d'avoir un Absalon.
Quant à la mort de Charle , où tu crois voir ton crime ,
C'est le seul acte saint, vertueux , légitime.
Par qui de tes forfaits le poids soit racheté ,
Et de ta vie encor c'est le meilleur côté.
CROMWELL , sans l'entendre.
Richard î que je croyais insouciant , frivole , Léger , comme l'oiseau qui chante et qui s'envole , Vouloir ma mort ! —
Avec instance à Carr en lu! prenant la main. Mais dis , frère , es-tu bien certain?
Mon fils?...
CARR
Au rendez-vous il était ce matin.
Où donc , ce rendez-vous ?
CARR
Taverne des Trois-Grues.
Que disait-il ?
CARR
Beaucoup de choses incongrues.
Il riait.
II riait !
CARR
Puis , il chantait très-fort.
Jurait avoir payé les dettes de Clifford...
CROMWELL, à part.
Le juif me l'a bien dit !
CARR
Mais, voudra.s-tu me croire?
A la santé d'Hérode enfin je l'ai vu boire !
D'Hérode ! Quel Hérode ?
CARR
Hé oui, de Balthasar!
Comment ?
CARR
De Pharaon !
Voudrais-tu par hasard
Parler?...
CARR
De l'Antéchrist ! qu'on nommait RoicVÉcosse , Ou Charles Deux !
CROMWELL, pensif.
Mon fils ! libertinage atroce !
Boire à celte santé , c'était boire à ma mort ! Des rires , un festin , des chants , — pas un remord ! Parricide folâtre ! un jour , sur ton front pâle , Écrira-t-on : Caïn , ou bien Sardanapale ?
CARR
L'un et l'autre.
Entre Thurloë. 11 s'approche avec un air de mystère de Cromwell, THLRLOE, bas à Cromwell.
Mylord , Richard W'illis est là.
Au moment où il aperçoit Thurloë , Cromwell reprend une
apparente sérénité.
Richard Willis ! —
A part.
Il va m'éclaircir tout cela.
A Thurloë.
J'y vais.
THURLOË lui désignant la grande porte par laquelle sont «orlii! les courtisans.
Ces gentlemen , groupés à votre porte, Peuvent-ils rentrer?
Oui , puisqu'il faut que je sorte.
A part.
Remettons-nous : — - il sied d'être toujours serein. Si mon cœur est de chair , que mon front soit d'airain.
Rentrent les courtisans conduits par Thurloë. Ils saluent Cromwell, qui leur fait signe de la main et s'adresse à Carr.
zu
CROMWEM. , prenant la main âe. Carr.
Merci, mais sans adieu , frfre! soj'ezdes noires. Cromwell mettra toujours Carr avant tous les autres. Mon pouvoir pour vos vœux ne sera pas borné.
II sort avec Thurloë. Tons s'inclinent , excepté Carr. CARR , resté seul siir le devant du IhéAtre. C'est ainsi qu'il abdique ! usurpateur damné!