LES QUATRE FOUS DE CROMWELL
TRICK, PREMIER FOC , vêtu iVun bariolage jaune et noir, bonnet pareil , pointu , à sonnettes d'or, les armes du Protecteur brodées en or sur lapoitrine. GIRAFF, SECOND FOD , bariolage jaune et rouge, calotte pareille, bordée de grelots d'argent, les armes du Prolecteur en argent sur la poitrine. GRAMA-
DOCH , TROISIÈME FOC ET PORTE-QUECE DE S. A., burio-
lage rouge et noir, bonnet carré pareil, à grelots d'or, les armes du Protecteur en or sur la poitrine. ELESPURU (on prononce Élespoorou), qoa- TRiÈME FOU , costume absolument noir, chapeau à trois cornes noir, arec une sonnette d'argent à chaque corne, les armes du Protecteur en argent. Tous quatre portent de côté une petite épée à grande poignée et à lame de bois. Trick a en outre une marotte à la main.
Ils arrivent en gambadant sur la scène. ELESPURU.
Il chante.
Oyez ceci , bonnes âmes !
J'ai voyagé dans renfer.
Moloch , Sadoch, Lucifer
Allaient me jeter aux flammes
Avec leurs fourches de fer!
Déjà prenait feu mon linge ; Mon pouri)oint était roussi; Mais par bonheur, Dieu merci !
Salan me prit pour un singe , El me lâcha ; — Me voici !
Il fredonne :
Salan me prit pour un singe , etc.
GIRAFF, gravement.
Tu crois qu'il t'a lâché? Pour qui prends-tu Cromwell, Notre roi temporel et chef spirituel ?
GRAMADOCH, à GiralT.
Est-ce, pour être diable, assez d'avoir des cornes ? A ce compte, Giraff, l'enfer serait sans bornes.
ELESPURU.
Sur dame Elisabeth Cromwell, un tel soupçon !
GRAMADOCH.
Écoutez : les Français ont fait cette chanson :
Il chante.
Par deux portes , on peut m'en croire , Les songes viennent à Paris, Aux amants par celle d'ivoire, Par celle de corne aux maris.
Cromwell me fait porter sa queue : eh bien ! sa fein-ne Lui fait porter, à lui, ses cornes.
TRICK
C'est infâme , Messires! vos propos méritent le gibet.
Je suis le chevalier de dame Elisabeth. Pour l'honneur de Cromwell et pour le sien je plaide. Je m'en fais le garant sans crainte ; elle est si laide !
GRAMADOCH.
C'est juste. Je mentais, je ne puis le celer. Quand on n'a rien à dire, on parle pour parler. Pour moi, je crains l'ennui qui me rendrait malade, Et je vais à l'écho chanter une ballade. Il chante.
Pourquoi fais-tu tant de vacarme ,
Caime ?
Rose t'aurait-elle trahi?
Hi!
Pourquoi fai.s-tu tant de tapage ,
Page?
Es-tu l'amant de Rose aussi ?
Si!
Qui te donne cet air morose ,
Rose?
L'époux, dont nul ne se souvient ,
Vient.
Du lit où l'amour l'a tenue
Nue, Tu le vois qui revient, hélas !
Las.
Ton oreille qui le redoute,
Doute, Et de sa mule entend le trot ,
Trop.
Il va punir ta vie infâme,
Femme!
Ah! tremble! c'est lui; le voilà,
Là!
En vain le page et le lévite ,
Vite, Cherchent à s'enfuir du manoir,
iNoir.
Il les saisit sous la muraille.
Raille, El les remet à ses varlets,
Laids.
Sa voix , comme un éclair d'automne,
Tonne :
« Exposez-les tous aux vautours,
» Tour» !
» Que des tours leur corps dans la tombe ,
« Tombe !
» Qu'ils ne soient que pour les corbeaux ,
i> Beaux ! »
Enlr'ouvre-toi sous l'adultère ,
Terre !
Démon ennemi des maris.
Ris!
Quand il s'éloigna bien fidèle ,
D'elle, Invoquant en son triste adieu
Dieu;
ISul amant, nul de ces Clitandres,
Tendres , Qui font avec leur air trompeur.
Peur,
N'osait parler à la rebelle
Belle.
Elle en avait, quand il revint.
Vingt,
TRICK , A Gramadoch.
Écoute ma légende à Ion tour. —
Il ctiante.
Siècle bizarre !
Job et Lazare D'or sont cousus.
Lacédémone Y fait l'aumône Au roi CrésHS.
Époque clrange i Rare mélange !
Le diable et l'ange; Le noir, le blanc ; Des damoiselles Qui sont pucelles.
Ou font semblant ; Beautés faciles, Maris dociles, Sots mannequins, Dont leurs Lucrèces , Fort peu tigresses, Font des Vuicains.
Des Démocrites Bien hypocrites.
Des rois plaisants ; Des Héraclites Hétéroclites, Des fous pensants ; Des pertuisanes Pour arguments; Tendres amants Prenant tisanes ;
Des loups , des ânes , Des vers luisants; Des courtisanes , Des courtisans.
Femmes aimées , Bourreaux bénins , Douces nonnains Mal enfermées; Chefs sans armées , Clercs mécréants ; Titans pygmées, El nains géants !
Voilà mon âge.
Rien ne surnage Dans ce chaos Que les fléaux.
De mal en pire Va notre empire.
Nos grands Césars Sont des lézards ; Nos bons cyclopes Sont tous myopes; Nos fiers Brutus Sont des Plutus ; Tous nos Orphées Sont des Morphées ; ♦ Noire Jupin
Est un Scapin.
Temps ridicules , Risibles jours, Dont les Hercules Filent toujours!
Ici l'un grimpe , L'autre s'abat , Et notre Olympe N'est qu'un sabbat !
GRAMADOCH.
Ta chanson Est mauvaise, et la rime y gêne la raison.
ELESPCaU.
A moi!
Vous à qui l'enfer en masse Fait chaque nuit la grimace , Sorciers d'Angus et d'Errol ; Vous qui savez le grimoire.
Et n'avez dans l'ombre noire Qu'un hibou pour rossignol ; Ondins,qui, sous vos cascades Vous passez de parasol ; Sylphes, dont les cavalcades , Bravant monts et barricades, En deux sauts vont des Orcades A la flèche de Saint-Paul ; Chasseurs damnés du Tyrol, Dont la meute aventurière Bat sans cesse la clairière ; Clercs d'Argant ; Archers de Roll ; Pendus séchés au licol ,
Qui ranimez vos poussières
Sous les baisei'S des sorcières ;
Caliban, Macduff, Pistol;
Zingaris, troupe efFroyal)Ie,
Que suit le meurtre et le vol ;
Dites : — Quel est le plus diable.
Du vieux Nick ou du vieux Koll? —
Sait-on qui Satan préfère
Des serpents dont il est père ? —
C'est l'aspic à la vipère ,
Le basilic à l'aspic.
Le vieux Nick au basilic,
Et le vieux Noll au vieux Nick.
Le vieux Nick est son œil jjauche ,
Le vieux Noll est son œil droit ;
Le vieux Mick est bien adroit ,
Mais le vieux Noll n'est |ias gauche ;
Et Belzébulh dans son vol
Va du vieux Nick au vieux Noll.
Quand le noir couple chevauche ,
A leur suite la Mort fauclie ;
L'enfer fournit le rclai;
Et chacun d'eux sans délai
A sa monture s'attache,
Nick sur un manche à balai,
Noll sur le bois d'une hache.
Pour finir ce virelai ,
Avant qu'il se fasse hermite ,
Puissé-je, pour son mérite ,
Voir emi)orter en public
Le vieux Noll par le vieux Nick !
Ou voir entrer au plus vite,
Pour lui tordre enfin le col ,
Le vieux Nick chez le vieux Noll !
Les bourrons applaudissent avec des éclats de rire , et répètent en chœur;
Puissions-nous voir entrer vite ,
Pour lui bien tordre le col ,
Le vieux Nick chez le vieux Noll!
TRICK
Çà, pour fournir des (exles à nos gloses , Savez-vous qu'il se passe ici d'étranges choses ?
GIRAFF.
Oui. Croinwell se fait Roi. Satan veut être Dieu.
GRAMADOCH.
On dit que deux complots ont embrouillé son jeu.
ELESPURU.
L'armée est mécontente et le peuple murmure.
TRICK
Pour la robe de Roi s'il quitte son armure ,
Malheur à l'apostat ! son cœur décuirassé
Ouvre aux poignards vengeurs un chemin plus aisé.
GIRAFF.
Quant à moi , je jouis au milieu du désordre.
J'exciterai les chiens et les loups à se mordre.
Je voudrais voir Satan , sur un gril élargi ,
Meltre aux mains de Crom^^ell un sceptre au feu rougi,
Faire des cavaliers ses montures immondes, Et jouer à la boule avec les tèles-rondes !
TRICK
Frères, que dites-vous du nouveau chapelain Oui vient de nous bénir d'un regard si malin ?
EI.ESPCRU.
Hum !
GIRAFF.
Peste !
GRAMADOCH.
Diable !
TRICK
Oui ! — Je vois que sur son compte Nous pensons tous de même .
GRAMADOCH.
Amis, que je vous conte !
Tous font groupe autour de GramaUoch.
Ce cher Obededom ! tout en tirant de l'arc,
Je lai vu qui rôdait près la porte du Parc,
Qui parlait aux soldats de garde , sous prétexte
De les édifier en leur prêchant un texte.
Puis il les a fait boire , et puis leur a donné
De l'argent , puis enfin , de tous environné ,
Il a dit : — « A ce soir ! pour entrer dans la place ,
» —Cologne et white-hall — sera le mot de passe. •>
GIRAFF , battant des mains avec joie.
C'est quelque agent de Charle !
elespdrc.
Ou plutôt de Cromwell !
Si j'en juge aux propos qu'en son dépit cruel Vomissait contre lui le fils de notre mailre , Richard , emprisonné sur des rapports du traître.
GIRAFF, riant.
C'est vrai ! Richard , {pi'on va condamner à présent , Voulait tuer sou père !... Ah ! c'est très-anuisant !
TRICK
Et moi, j'ai quelque chose encor de plus risible Que tout cela.
GRAMADOCH.
Vraiment ?
GIRAFF.
Sire Trick , pas possible !
TRICK, monlraul uu rouleau de parclieinia noué duu rubaii rose.
Voyez ceci.
ELESPBRU.
Cela ! qu'est-ce ?
TRICK
Ce parchemin Des poches du docteur est tombé dans ma main.
GRAMADOCH.
Bon ! c'est quelque sermon , bien noir , bien effroyable,
CROriWELL.
Commençant par enfer et finissant par diable.
Donne !— Instruisons-nous vite. Il faut que tout bouffon
Du jargon puritain fasse une étude à fond.
Dénouant le rouleau que lui a remis Trick.
Est-il moins fou cpie nous , ce chapelain morose ? Il attache son foudre avec un ruban rore !
Il Jet(c un coup dœil sur le parchemin déployé et part d"un
grand éclat de rire ; Giraff prind le parcliemln et rit plus fort ;
Elespnru, auquel il le passe, se met à rire également; et Trick
les regarde tous trois rire , en riant plus qu'eux.
ELESPlRr , riant.
Par un diable joli ce sermon fut dicté !
TRICK, riant.
Qu'en dites-vous ?
EI-ESPinU , lisant.
» Quatrain à ma dirinité.
» Belle Égérie , hélas ! vous i'm!)rasez mon âme...
GIUAFF, lui arrachant le parchemin et lisant.
" Vos yeux , où Cupidon allume un feu vaincpieur...
GRAHADOCII , enlevant il son tour le parchemin. •) Sont deii.x miroirs ardents...
TKU:K,le reprenant A Gramadocb.
Qui concentrent la flamme » Dont les rayons brûlent mon cœur ! « Tous redoublent leurs éclats de rire.
ELESPllRB.
Quoi :' ces vers sont tombés de poche puritaine !
GIRAFF.
Le luron !
GRAHADOCU, comme frappé d"unc Idée.
C'est cela ! — Oui , — la chose est certaine ! —
Appelant les autres bouffons.
Frères , vous connaissez tous daine Guggligoy , La duègne do lady Francis ?
TRICK
Certe ! Hé bien ;' quoi ?
GRAHADOCH.
.l'ai vu le chapelain lui parler à roreille , Lui remettre une bourse !
TRICK
Et que disait la vieille?
GRÀMADOCH.
Elle disait : « Ce soir, vous serez , beau garçon , « Seul avec elle... » Et moi , j'ai chanté la chanson :
Il chante.
La sorcière dit au pirate :
« — Bon capitaine, en vérilé,
» Non , je ne serai pas ingrate ,
» Et vous aurez voira beauté!
» Mais d'abord, dans votre équipage ,
« Choisissez-moi quelque beau page,
» Qui me tienne, malgré mon âge ,
» Parfois des propos obligeants.
1^ Je veux en outre, pour ma peine,
» Quatre moulons avec leur laine ,
n Une ra.ichoii'e de baleine ,
« Deux caméléons bien changeanls ,
» Quelque idole ou quelcpie amulette,
» Six aspics, trois peaux de belette ,
n Et le plus maigre de vos gens
» Pour que je m'en fasse un squelette! »
Cerle, à meilleur marché la Guggligoy se vend.
Elle a dans elle-même un S(iuelelte vivant ,
D'ailleurs ; mais je conclus , moi , qu'à telles enseignes
Ce suborneur tondu de soldats et de duègnes ,
Est ici, non pour Charte ou Noll , mais pour Francis.
ELESPURC.
Ma foi plus <pie jamais j'ai l'esprit indécis. Qu'est-ce que tout cela ?
GIRAFF.
Je ne sais ; mais c'est drôle !
GRAHADOCU.
Le Cromwell , qui croit tout soumettre à son contrôle , Ferait bien d'emprunter l'œil de ses quatre fous. Si nous l'avertissions i*
CIRAFF.
Quoi donc ! l'avertir ? nous ?
Es-tu fou , Gramadocb? Est-ce là notre affaire ! Que sommes-nous pour Noll? Restons dans notre sphère. Il nous prend , et pourrait même nous mieux payer, Non pour garder ses jours , mais pour les égayer. Qu'on enlève sa (ille et ({u'on force sa jwrte , Qu'on le tonde ou rélrangle, au fait, que nous importe ?
GRAMADOCn.
Il a raison.
EIESPIRC.
Sans doute.
TRICK
lié, chacun nos métiers.
Il règne : nous rions. — Qu'on le coupe en quartiers , Qu'on le brûle ou l'écorche , il n'a rien à nous dire Pourvu que nous ayons toujours le mol pour rire.
El-ESPIRU.
Comme nos ris vengeurs puniront ses dédains ! Comme du roi manqué riront les baladins !
GRAHADOCH.
Puis , ce faux chapelain dans le fond nous ressemble. Les fous, les amoureux vont toujours bien ensemble. Son nom d'Obededom semble être fait ad hoc Pour Trick , Elespuru , Girafî et Gramadocb !
TRICK
Mais s'il conspire , ami ! c'est nous qu'il faut défendre ; Si le Stuart rentrait, il nous ferait tous pendre.
ELESPIRU.
Pendre de pauvres fous pour quelque quolibet !
TRICK
Ne fût-ce que pour voir leur grimace au gibet !
Tu sais ? nous aurons beau crier : — Miséricorde ! —
On veut voir des pantins pendre au bout d'une corde.
Nous pendus ! innocenls ! — Soyez traiiquilles Ions. Que Charles-Deux revienne : il lui faudra des fous. Nous sommes là. — Peut-il trouver fous dans le monde Ayant fait de leur art étude plus profonde? Tels sont fous par instinct, nous par principes ! — Va , Toujours de tout désastre un bouffon se sauva. Pour vieillir sur la terre , où tout est de passage , I! faut se faire fou : c'est encor le plus sage.
TRICK
An fait , Cromwell m'ennuie ! On dit Charles plus gai.
ELESPl'RU.
L'œil d'aigle du tyran est-il donc fatigué ! Quoi ! c'est nous qui savons ce que lui-même ignore, Et nous tenons le lîl qu'il ne voit pas encore? Nous , les fous de Cromwell !
GRAMADOCH.
Mal dit, Elespuru :
Nous sommes ses bouffons ; mais il est notre fou. Il nous croit ses jouets ; pauvre homme ! il est le nôtre. Nous dupe-t-il jamais par quelque patenôtre? Nous épouvante- t-il par ces éclats de voix , Ou ces clins d'yeux dévots , qui font trembler des rois? Quand il vient de prier , de prêcher , de proscrire , L'hypocrite peut-il nous regarder sans rire? Sa sourde politique et ses desseins profonds Trompent le monde entier , hormis quatre bouffons. Son règne , si funeste aux peuples qu'il secoue , Est, vu de notre place, un sot drame qu'il joue. Regardons. Nous allons voir passer sous nos yeux Vingt acteurs , tour à tour calmes , tristes , joyeux; Nous , dans l'ombre , niuels , spectateurs philosophes , Applaudissons les coups, rions aux catastrophes. Laissons Charte et Cromwell combattre aveuglément, Et s'entre-déchirer pour notre amusement ! Seuls nous avons la clef de cette énigme étrange. N'en disons rien au maître.
ELESPURU.
Oui, ma foi, qu'il s'arrange !
GIRAFF.
Taisons-nous , et rions !
Partout nous triomphons.
Satan fait les tyrans au plaisir des bouffons. Pendant que l'univers tremble sous le despote , Du spectre de Cromwell faisons notre marotte !