CROMWELL, MILTON
MILTON , à part.
Non ! je n'y puis tenir. — Il faut ouvrir mon âme.
Il marche droit à Cromwell.
Regarde-moi , Cromwell !
Il croise les bras. Cromwell se retourne, et fixe sur lui un regard surpris et hautain.
Déjà ton œil s'enflamme Sans doute . et tu diras de quel front j'ose ici
Te parler, sans avoir obtenu ta merci? —
Car ma place est étrange en ton conseil de sages !
Si quelqu'un me cherchait parmi tous ces visages :
« Voyez ces orateurs choisis , — lui dirait-on , —
» C'est Warwick, c'est Pierpoint. Ce muet, —c'est Milton.»
On a Milton : qu'en faire? Un muet ! c'est son rôle. —
Ainsi , moi , dont le monde entendra la parole ,
Au conseil de Cromwell , seul , je n'ai pas de voix ! —
Mais , aveugle et muet , c'est trop pour celte fois.
On te perd à l'appât d'un fatal diadème ,
Frère ! et je viens plaider pour toi , contre toi-même.
Tu veux donc être roi , Cromwell ? et dans ton cœur ,
Tu t'es dit : « C'est pour moi que le peuple est vainqueur,
« Le but de ses combats , le but de ses prières ,
>) De ses pieux travaux , de ses veilles guerrières ,
» De son sang répandu , de tant de pleurs versés,
» De tous ces maux , c'est moi ! — Je règne , c'est assez.
« Il doit se croire heureux, puisqu'après tant de peines,
» Il a changé de roi , — renouvelé ses chaînes !... >> —
Rien qu'à ce seul penser mon front chauve rougit.
— Écoute-moi , Cromwell ! c'est de toi qu'il s'agit. —
Donc, tous les grands moteurs de nos guerres civiles ,
Vane , Pym , qui d'un mot faisaient marcher des villes ,
Ton gendre Irelon , oui , ce martyr de nos droits
Que ton orgueil exile au sépulcre des rois ,
Sydney , HoUis , Martyn , Bradshaw , ce juge austère
Qui lut l'arrêt de mort à Charles d'Angleterre ,
Et ce Hampden, si jeune au tombeau descendu.
Travaillaient pour Cromwell , dans leur foule perdu !
C'est toi qui des deux camps règles les funérailles ,
Et dépouilles les morts sur le champ de batailles !
Ainsi , depuis quinze ans , pour toi seul révolté ,
Le peuple , à ton profit , joue à la liberté !
Dans ses grands intérêts tu n'as vu qu'une affaire ,
Et dans la mort du Roi, qu'un héritage à faire! —
Ce n'est pas que je veuille ici te rabaisser j
Non. — Nul autre que toi n'aurait pu l'éclipser.
Puissant par la pensée et puissant par le glaive ,
Tu fus si grand , qu'en toi je crus trouver mon rêve,
Mon héros !... Je t'aimais entre tout Israël ,
Et nul ne te plaçait plus avant dans le ciel ! —
Et pour un titre , un mot vide autant que sonore ,
L'apôtre , le héros , le saint se déshonore !
Dans ses desseins profonds voilà ce qu'il cherchait :
La pourpre , haillon vil ! le sceptre , vain hochet !
Au sommet de l'Élat jeté parla tempête
Ivre de ton destin , tu veux parer ta tête
De cel éclat des rois , pour nous évanoui ?
Tremble : on est aveuglé , quand on est ébloui.
Olivier, de Cromwell je te demande compte ,
Et de ta gloire enfin , qui devient notre honte ! —
0 vieillard , qu'as-lu fait de ta jeune vertu ?
Tu te dis : « 11 est doux , quand on a combattu ,
» De s'endormir au trône, environné d'hommages ,
'1 D'être roi , de peupler cent lieux de ses images.
» On a son grand lever ; on va dans un beau char
» Trôner à Westminster , prier à Temple-Bar ;
» On traverse en cortège une foule servile ;
» On se fait haranguer par des greffiers de ville ;
» On porte des fleurons autour de son cimier... — »
Est-ce là tout, Croinvveli ? Songe à Charles-Premier.
Oses-tu, dans son sang ramassant la couronne ,
Avec son échafaud te rehàtir un irôtie?
Quoi ! tu veux être roi , Cromvvell ? — Y penses-tu ?
Ne crains-lu pas (|u'un jour , d'un crf-pe revêtu ,
Ce même While-Hall , où ta grandeur .s'étale ,
N'ouvre encore une fois sa fenêtre fatale? —
Tu ris ! mais dans ton astre as-lu donc tant de foi ?
Songe à Charles Stuarl ! Souviens-loi ! souviens-toi !
Quand ce roi dut mourir , quand la hache fut prête ,
C'est un bourreau voilé qui fit tomber sa tête.
Roi, devant tout son peuple il périt sans secours.
Sans savoir seulement qui dénouait ses jours.
Par le même chemin tu marches à la perte ,
Cromwell ; d'un voile aussi ta fortune est couverte.
Crains qu'elle ne ressemble A ce sceptre masqué ,
Oui sur un échafaud parait au jour manpié !
Des rêves de l'orgueil déiioûmenf formidable! —
Cromwell ! d'im seul côté le trône est abordable.
On y monte ; et de l'autre on descend au tombeau.
Crains de voir, si tu prends cette pourpre en lambeau,
S'assembler quebpie jour , dans cette même chambre ,
Une cour , dont alor.^ tu ne serais |)lus membre !
Car il se peut , crois-moi . ([u'à la (in alarmé
Contre un sceptre nouveau de ton vieux glaive armé ,
Ce peuple, que toujours ton exemple décide,
Pense à ta royauté moins qu'à ton régicide ! —
Ne recules-tu pas?... Ah ! jette loin de toi
Ce sceptre d'hislrion et ce masque de roi !
Reste Cromwell. Maintiens le monde en équilibre;
Fais sur les nations régner un peuple libre :
Ne règne jias sin- lui. Sauve sa liberté.
0 ! combien a rougi ce peujtle en sa lierté ,
Ouand dans ce Parlement il a vu ton génie
Mendier à prix d'or un peu de tyrannie!
Déments tes vils flatteurs : montre-toi noble et grand.
Juge , législateur , apôtre , conquérant ,
Sois plus que roi. Remonte à ta hauteur première.
11 n'a fallu qu'un mot pour créer la lumière :
Toi , redeviens Cromwell à la voix de Milton !
Il se jelte aux pieds de CromweU.
CROMWELL , le relevant avec un geste dOdaigneus.
Le bonhomme le prend sur un singulier ton ! Çà , maître John Milton , secrétaire interprète Près le conseil d'Élat , vous êtes trop poète. Vous avez , dans l'ardeur d'un lyrique transport , Oublié qu'on me dit rotre Altesse et Mylorcl. Mon humilité souffre à ce titre frivole j Mais le peuple qui règne , et pour qui je m'immole , A mon bien grand regret veut qu'il en soit ainsi. Je me suis résigné : — résignez-vous aussi !
Milton se lève fièrement et sort.