SCÈNE III
CROMWELL , LE COMTE de WARWICK , le liectenant- GÉNÉRAL FLETWOOD , gendre de Cromtvell ; le comte de CARLISLE , lord BROGHILL , le majorgénéral DESBOROUGH , beau-frère de Cromwell i
WHITELOCKE, sir CHARLES WOLSELEY , M. WIL- LIAM LENTHALL, PIERPOINT, THURLOE, STOUPE, 3IILT0N. Chacun de ces personnages revêtu du costume particulier de sa charge ou de sa commission.
Cromwell s'assied , se couvre. Tous s'asseyent , mais restent découverts.
CROMWELL, à part.
Ah!... de tous ces oiseaux subissons les ramages.
Haut.
Messieurs les conseillers de mon gouvernement , Prenez séance tous , et prions un moment.
Il s'agenouille : tous les conseillers en font autant. Après quelques instants de méditation, le Protecteur se relève et s'assied : tous suivent son exemple. Il continue avec un profond soupir :
Messieurs , — pour gouverner j'ai bien peu de mérite !
Mais le Seigneur , qu'enfin ma résistance irrite ,
Inspire au parlement d'agrandir mon devoir ,
En m'accablant encor d'un surcroît de pouvoir.
C'est pourquoi j'ai donné l'ordre qu'on vous assemble
Afin de conférer et de parler ensemble.
Sied-il d'élire un roi , d'abord ? — Dois-je être élu ? —
Donnez sur ces deux points votre avis absolu.
Que chacun à son rang expose son système.
Je parle franchement , expliquez-vous de même.
Le comte de Warwick est le plus éminenl
D'entre vous. Qu'il commence. — Écoutez maintenant,
Monsieur Milton.
LE COMTE de WARWICK, se levant.
Mylord , rien n'égale sur terre Votre foi , votre esprit , votre haut caractère , Et pour accroître encor votre état personnel , Vous tenez des Warwick du côté maternel. A'otre noble écusson porte le même heaume. Or , comme il faut toujours un roi dans un royaume, Votre Altesse vaut mieux qu'un maître de hasard. Certe, un Rich peut régner aussi bien qu'un Stuart. Il se rassied.
CROMWELL , à part.
Il n'est que d'être heureux pour grossir sa famiHe! Cromw^ell obscur n'est rien -.—que sur le trône il brille , Les Rich sont ses aïeux , ses cousins , ses parents. Oui , —ce sont mes aïeux , — depuis bientôt quatre ans.
Haut.
A votre tour , Fletwood.
LE LIEUTE^A!VT-GÉIVÉRAL FLETWOOD , se levant.
Mylord , la république !
Mon beau-père , avec vous , nettement je m'explique :
Pour elle de Stuart on dressa l'échafaiid ,
Nous avons coml)altu pour elle ; — il nous la faut.
Laissons Dieu seul porter le seul vrai diadème.
Pas d'Olivier-Premier , ni de Charles-Deuxième î
Jamais de roi !
Il se rassied.
CROMWEM,.
Fletwood , vous êtes un enfant !
— Vous , Carlisie !
I,E COJITE DE CARLISLE , se levant.
Myloid , votre front triompliant Est fait pour la couronne.
Il se rassied.
A Broghill !
LORO BROGHILL], se levant.
Mylord , j'ose Réclamer le secret pour ce que je propose.
A part.
De ce complot (i'Ormond je suis tout étourdi. Que mon rôle est timide en ce drame hardi ! Conseiller de Cromwell et confident de Charle ! Traître si je me tais et traître si je parle !
Pour quel motif?...
LORU BROGHILL, s'inclinant.
Mylord, une raison d'État...
Cromwell lui fait signe d'-ipprochcr. Stoiipp, Thurloë, Whllelocke et CarlIsIe s'éloignent ilu Protecteur.
LORD BROGHILL , bas à Cromwell.
Ne se potirrail-il point qu'avec Charle on traitât? Si vous lui itroposiez la main de votre fille ?
CROMWELL, étonnO.
Au... jeune homme?
LORD BROGHILL.
Oui, lady Francis.
Et sa famille?
LORD BROGHILL.
Vous vous faites sacrer sous le nom d'Olivier. Vous êtes rois tous deux.
Et le trente janvier ?
LORD BROGHILL.
Vous lui donnez un père.
On peut donner , mais rendre !
LORD BROGHILL.
Il oublirait...
CROMWELL, avec un rire de dédain.
Mon crime ! il ne le peut comprendre.
Son œil ne saurait voir le but que j'ai cherché , Et pour me pardonner , il est trop débauché ! C'est fou , Broghill !
Lord Broghill retourne à sa place. Les grands ofRclers reprennent les leurs.
Parlez , Desborough !
LE MAJOR-GÉNÉRAL DESBOROCGH , se levant.
Mon beau-frère , Vous méditez dans l'ombre un dessein téméraire.
Nous , de la royauté subir encor l'affront ! Point de roi, quel qu'il soit! les soldats salûront Cromw ell de cris d'amour , Olivier d'anathèmes ! Meurent les courtisans , les docteurs , les systèmes !
Desborough, vous luttez contre un mot, contre un nom.
Si ce peuple innocent veut un roi , pourquoi non ? —
Ce nom de roi , prosci it par votre orgueil fantasque ,
Qu'est-ce pour un soldat? Un panache à son casque.
Il fait signe A Wliiteloclte de parler. Whitelocke se lève , et Desborough se rassied.
WHITELOCKE , à part, regardant Desborough.
Ce valet de charrue avant moi se lever !
Haut.
Mylord , — je serai vrai , quoi qu'il puisse arriver.
Poinl de peuple sans loi , point de loi sans monarque.—
Écoutez: l'argument vaut bien qu'on le remarque....
A part.
Avant moi ! Desborough ! Homuncio ! butor !
Le Roi fut de tout temps nommé legislator, Lator , porteur , Icgis , de loi ; d'où je relève (Ju'un prince est à la loi ce qu'Adam est pour Eve. Donc, si le Roi des lois est le père et le chef, Point de peuple sans roi, je le dis de rechef; Voyez , pour confirmer ma doctrine certaine , Moïse, Aaron, Saint-John, Glynn, Cicéron, Fountaine, El Selden , livre trois , cha|)itre des Abus : Qui il de Itis censetur moUàcodicibus, — Mylord , il faut régner ! — Dixi.
Il .se rassied.
CROMW ELL , félicitant Whitelocke du geste et du regard.
Comme il raisonne !
Qu'un discours à propos de latin s'assaisonne! — Écoutons Wolseley.
SIR CHARLES WOLSELEY , se levant.
Mylord , sans nul détour J'oserai détromper Votre Altesse à mon tour. Le chef d'un peuple libre est , suivant le prophète , Tanquain in inedio positus , non au faile. Ce chef, sur quelque siège enfin qu'il soiL assis , Est major siiKjulis, — minur universisl Donc le titre de roi rompt notre privilège , Rex violât legem.
11 se rassied.
Arguments de collège !
Avec vos mots latins je suis peu familier. Mauvaises raisons !
A Pierpolnt.
Vous !
PIERPOIIVT, se levant.
Mylord , puissant pilier D'Israël , qui par vous domine sur la terre , Voici ce que je dis : — Ce peuple d'Angleterre ,
Dont le haut Parlement se nomme impérial ,
A le droit glorieux , saint , immémorial ,
D'avoir pour chef un roi ; sa dignité l'exige.
Que Votre Altesse accepte un titre qui l'afflige.
Vous le devez au peuple ! oui , Mylord , c'est , je croi ,
Lui manquer , que régner sur lui sans être roi.
Il se rassied.
CKOMWELL.
Monsieur Lenthall?
M. WILLIAM LENTHALL, se levant.
Mylord , — le Parlement préside La nation, en qui la royauté réside.
Il commande aux petits comme aux plus élevés. Si donc le Parlement vous fait roi , vous devez , Selon le Droit romain , suivant le Décalogue , Obéir et régner !
CROMWELL , à part.
Courtisan démagogue !
M. WILLIAM LENTHALL, à part.
Il se laissera faire , et j'espère qu'alors
II ne m'oublîra point pour la chambre des lords !
THURLOE , bas à Croinwell.
Mylord , le Parlement attend toujours...
CROMWELL , bas avec impatience.
Silence !
THURLOE , toujours de même.
Mais...
CROMWELL , bas à Thurloë.
Avant d'accepter il sied que je balance !
FLETWOOD , se levant.
Ah ! Mylord, refusez .'—Pour vous , pour votre honneur, J'ose...
CROMWELL , les congédiant tous de la main.
Allez tous prier , et chercher le Seigneur !
Tous sortent lentement et comme en procession. Milton, qui marche le dernier , s'arrête sur le seuil de la porte , les laisse partir, et ramène son guide vers Cromwell qui, descendu de son fauteuil , s"est placé sur le devant du théâtre.