CHAMBRE DES DÉPUTÉS
Staiicc du 7 octobre 1830.
Plu.siours pôlilioniKiires demandent (pie la Chambre intervienne! pour faire Iranspoitor les cendres de Napoléon sous la colonne de la place V(;n<lômc.
Après une courte délibération, la Chambre passe à l'ordre du jour.
21 la (Êolonuf.
Oh ! quand il bâtissait , de sa main colossale , Pour son trône , appuyé sur l'Europe vassale ,
Ce pilier souverain , Ce bronze , devant qui tout n'est que poudre et sable , Sublime monument, deux fois impérissable,
Fait de gloire et d'airain ;
Quand il le bâtissait , pour qu'un jour dans la ville Ou la guerre élrangC-re ou la guerre civile
Y lirisassent leur char , Et pour qu'il fît pâlir sur nos places publiques Les frêles héritiers de vos noms magnifiques,
Alexandre et César !
C'était un beau spectacle ! — Il parcourait la terre Avec ses vétérans , nation militaire Dont il savait les noms ;
Les rois fuyaient ; les rois n'étaient point de sa taille ; Et vainqueur , il allait par les cliamps de bataille Glanant tous leurs canons.
Et puis , il revenait avec la grande armée , Encombrant de butin sa France bien-aimée ,
Son Louvre de granit ; Et les Parisiens poussaient des cris de joie , Comme font les aijjlons , alors qu'avec sa proie
L'aigle rentre à son nid !
Et lui , poussant du pied tout ce métal sonore , Il courait à la cuve où bouillonnait encore
Le monument promis.
Le moule en était fait d'une de ses pensées. Dans la fournaise ardente il jetait â brassées
Les canons ennemis !
Puis il s'en revenait gagner quelque bataille. Il dépouillait encore à travers la mitraille
Maints affûts dispersés ; Et , rapportant ce bronze à la Rome française , Il disait aux fondeurs penchés sur la fournaise :
— En avez-vous assez ?
C'était son œuvre , à lui ! — Les feux du polygone , Et la bombe , et le sabre , et l'or de la dragonne
Furent ses premiers jeux.
Général , pour hochets il prit les Pyramides ; Empereur , il voulut , dans ses vœux moins timides ,
Quelque chose de mieux.
11 fil cette colonne ! — Avec sa main romaine 11 tordit et mêla dans l'œuvre surhumaine
Tout un siècle fameux , Les Alpes se courbant sous sa marche tonnante , Le Nil , le Rhin , le Tibre , Austerlitz rayonnante ,
Eylau froid et brumeux !
Car c'est lui qui , pareil à l'antique Encelade , Du trône universel essaya l'escalade,
Qui vingt ans entassa , Remuant terre et cieux avec une parole , Wagram sur Marengo , Champaubert sur Arcole ,
Pélion sur Ossa !
Oh! quand par un beau jour , sur la place Vendôme , Homme dont tout un peuple adorait le fantôme ,
Tu vins grave et serein , Et que tu découvris ton œuvre magnifique , Tranquille , et contenant d'une geste pacifique
Tes quatre aigles d'airain ;
A cette heure où les tiens t'entouraient par cent mille ; Où , comme se pressaient autour de Paul-Émile
Tous les petits Romains , Nous , enfans de six ans , rangés sur ton passage ,
LES CHANTS DU CREPUSCULE
Clierclianl dans ton cortège un père au lier visage Nous te battions des mains ;
Oh ! qui t'eût dit alors , à ce faîle sublime , Tandis que tu rêvais sur le trophée opime
Un avenir si beau , Qu'un jour à cet affront il te faudrait descendre Que trois cents avocats oseraient ;^ la cendre
Chicaner ce tombeau !
Attendez donc , jeunesse folle , Nous n'avons pas le temps encor !
Que vient-on nous parler d'ArcoIe , Et de Wagram et du Thabor ?
Pour avoir commandé peut-être Quelque armée , et s'être fait maître De quelque ville dans son temps , Croyez-vous que l'Europe tombe S'il n'ameute autour de sa tombe I es Démosthènes haletans ?
D'ailleurs le ciel n'est pas tranquille ;
Les soucis ne leur manquent pas ;
L'inégal pavé de la ville
Fait encor trébucher leurs pas.
Et pourquoi ces honneurs suprêmes ?
Ont-ils des monumens eux-mêmes ?
Quel temple leur a-t-on dressé ?
Étrange peuple que nous sommes !
Laissez passer tous ces grands hommes !
Napoléon est bien pressé !
Toute crainte est-elle étouffée ?
Nous songerons à l'immortel Quand ils auront tous leur trophée , Quand ils auront tous leur autel !
Attendons , attendons , mes frères.
Attendez , restes funéraires , Dépouille de Napoléon , Que leur courage se rassure Et qu'ils aient donné leur mesure Au fossoyeur du Panthéon !
Ainsi , — cent villes assiégées ; Memphis , Milan , Cadix , Berlin ; Soixante batailles rangées; L'univers d'un seul homme plein ; N'avoir rien laissé dans le monde , Dans la tombe la plus piofonde , Qu'il n'ait dompté , qu'il n'ait atteint ; Avoir , dans sa course guerrière , Ravi le Kremlin au czar Pierre , L'Escurial à Charles-Quint ;
Ainsi , — ce souvenir (jui pèse Sur nos ennemis effarés ; Ainsi , dans une cage anglaise Tant de pleurs amers dévorés ; Cette incomparable fortune , Celte gloire aux rois importune , Ce nom si grand , si vite acquis , Sceptre unique , exil solitaire , Ne valent pas six pieds de terre Sous les canons qu'il a coii(|uis !
Encor si c'était crainte austère !
Si c'était l'âpre liberté
Qui d'une cendre militaire
N'ose ensemencer la cité ! —
Si c'était la vierge stoique
Qui proscrit un nom héro'ùpie
Fait pour régner et conquérir ,
Qui se rappelle Sparte et Rome ,
Et craint que l'ombre d'un grana homme
N'empêche son fruit de mûrir ! —
Mais non ; la liberté sait aujourd'hui sa force. Un trône est sous sa main comme un gui sur l'écorce , Quand les races de rois manquent au droit juré. Nous avons parmi nous vu passer , ô merveille !
La plus nouvelle et la plus vieille !
Ce siècle , avant trente ans , avait tout dévoré.
La France , guerrière et paisible , A deux filles du même sang : — L'une fait l'armée invincible , L'autre fait le peuple puissant.
La Gloire , qui n'est pas l'aînée , N'est plus armée et couronnée ; Ni pavois , ni sceptre oppresseui' ; La gloire n'est plus décevante , Et n'a plus rien dont s'épouvante La Liberté , sa grande sœur !
Non , s'ils ont repoussé la relique immortelle ,
C'est qu'ils en sont jaloux I qu'ils tremblent devant elle !
Qu'ils en sont tout pàhs ! C'est qu'ils ont peur d'avoir l'empereur sur leur tète , Et de voir s'éclipser leurs lampions de fête
Au soleil d'Austerlilz !
Pourtant , c'eût été beau ! — lorsque , sous la colonne , On eût senti présens dans notre Babylone
Ces ossemens vainqueurs , Qui pourrait dire , au jour d'une guerre civile , Ce qu'une si grande ombre , hôtesse de la ville ,
Eût mis dans tous les cœurs ?
LES CHANTS DU CREPUSCULE
Si jamais l'étranger , ô cité souveraine , Eût ramené brouter les chevaux de l'Ukraine
Sur ton sol bien-aimé , Enfantant des soldats dans ton enceinte émue , Sans doute qu'à travers ton pavé qui remue
Ces os eussent germé !
Et toi , colonne ! un jour , descendu sous la base Le pèlerin pensif contemplant en extase
Ce débris sniliumain , Serait venu peser , à (jenoux sur la pierre , Ce qu'un Napoléon peut laisser de poussière
Dans le creux de la main !
0 merveille ! ô néant ! — tenir cette dépouille ! Compter et mesurer ces os que de sa rouille
Rongea le Mot marin ; Ce genou qui jamais n'a ployé sous la crainte , Ce pouce de géant dont tu portes l'empreinte
Partout sur ton airain !
<^onfeniplor le bras fort , la poitrine féconde , Le talon qui , douze ans , éperonna le monde ,
Et, d'un œil filial , L'orbite du regard qui fascinait la foule , Ce fiont prodigieux , ce crâne fait au moule
Du globe impérial ! —
Et croire entendre , en haut , dans tes noires entrailles . Sortir du cliquetis des confuses batailles ,
Des bouches du canon , Des chevaux liennissans , des villes crénelées , Des clairons , des tambours , du soufïle des mêlées ,
Ce bruit : Napoléon !
Rhéteurs embarrassés dans votre toge neuve , Vous n'avez pas voulu consoler celte veuve
Vénérable aux partis !
Tout en vous partageant l'empire d'Alexandre , Vous avez peur d'une ombre et peur d'un peu de cendre ;
Oh ! vous êtes petits !
Hélas ! hélas ! garde la tombe!
Garde ton rocher écumant , Où l'abattant comme la bombe Tu vins tomber , tiède et fumant !
Garde ton âpre Sainte-Hélène Où de ta fortune hautaine L'œil ébloui voit le revers ; Garde l'ombre où tu le recueilles , Ton saule sacré dont les feuilles S'éparpillent dans l'univers !
Là , du moins , tu dors sans outrage.
Souvent tu t'y sens réveillé
Par les pleurs d'amour cl de rage D'un soldat rouge agenouillé !
Là , si parfois tu le relèves , Tu peux voir , du haut de ces grèves , Sur le globe azuré des eaux , Courir vers ton roc solitaire , Comme au vrai centre de la terre , Toutes les voiles des vaisseaux !
Dors, nous t'irons chercher ! ce jour viendra peut-être Car nous t'avons pour dieu sans l'avoir eu pour maître Car noire œil s'est mouillé de Ion destin falal , Et , sous les trois couleurs comme sous l'oriflamme , Nous ne nous pendons pas à celle corde infâme Qui t'arrache à Ion piédestal !
Oh ! va , nous le ferons de belles funérailles ! Nous aurons bien aussi peut-être nos batailles , Nous en om!)ragerons ton cercueil respecté ! Nous y convirons tout, Europe , Afrique , Asie ! Et nous l'amènerons la jeune poésie Chantant la jeune liberté !
Tu seras bien chez nous ! — couché sous ta colonne , Dans ce puissant Paris qui fermente et bouillonne, Sous ce ciel , tant de fois dorages obscurci , Sous ces pavés vivans qui grondent et s'amassent , Où roulent les canons, où les légions passent : — Le peuple esl une mer aussi.
S'il ne garde aux tyrans qu'abîme et que tonnerre , Il a pour le tombeau , profond et centenaire , ( La seule majesté dont il soit courtisan , ) Un long gémissement , infini , doux et sombre , Qui ne laissera pas regreller à ton ombre Le murmure de l'Océan !
9 octobre 1830.
j^jimite.
Ceux qui pieusement sont morts pour la pairie Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie. Entre les plus beaux noms leur nom est le plus beau. Toute gloire près d'eux passe et tombe éphémère ;
Et , comme ferait une mère , La voix d'un peuple entier les berce en leur tombeau !
LES CHANTS DU CRÉPUSCULE
Gloire à notre France éternelle !
Gloire à ceux qui sont morts pour elle ! Aux martyrs ! aux vaillaris ! aux forts! A ceux qu'enflamme leur exemple , Qui veulent place dans le temple , Et qui mourront comme ils sont morts !
C'est pour ces morts , dont l'ombre est ici bien venue, Que le haut Panlliéon élève dans la nue , Au-dessus de Paris , la ville aux mille tours , La reine de nos Tyrs et de nos ISabylones ,
Cette couronne de colonnes Que le soleil levant redore tous les jours !
Gloire à notre France éternelle !
Gloire à ceux qui sont morts pour elle ! Aux martyrs ! aux vaillans ! aux forts ! A ceux qu'enflamme leur exemple , Qui veulent place dans le temple , Et qui mourront comme ils sont mort!
Ainsi , quand de tels morts sont couchés dans la tombe, En vain l'oubli , nuit sombre où va tout ce qui tombe , Passe sur leur sépulcre où nous nous inclinons ; Chaque jour , pour eux seuls se levant plus fidèle ,
La gloire , aube toujours nouvelle , Fait luire leur mémoire et redore leurs noms !
Gloire à noire France éternelle !
Gloire à ceux qui sonl morts pour elle ! Aux martyrs , aux vaillans ! aux forts ! A ceux qu'enflamme leur exemple , Qui veulent place dans le temple , Et qui mourront comme ils sont morts !
Juillet 1831.
Woccô et i^fôtins.
La salle est magnifique et la table est immense,
Toujours par quelque bout le ban([uet recommence ,
Un magique ban(|uet , sans cesse amoncelé
Dans l'or et le cristal et l'argent ciselé.
A cette table auguste , où siègent peu de sages ,
Tous les sexes ont place ainsi que tous les âges.
Guerrier de quarante ans au profil sérieux ,
Jeune homme au blond duvet, jeune fille aux doux yeux.
Enfant qui balbutie et vieillard qui bégaie ,
Tous mangent , tous ont faim , et leur faim les égaie,
Et les plus acharnés sont , autour des plats d'or,
Ceux qui n'ont plus de dents ou n'en ont pas encor !
Casques, cimiers, fleurons , bannières triomphales ,
Les lions couronnés , les vautours bicéphales ,
Les étoiles d'argent sur le sinople obscur ,
L'abeille dans la pourpre et le lis dans l'azur ,
Les chaînes, les chevrons , les lanibels, les losanges ;
Tout ce que le blason a de formes étranges ,
De léopards ailés , d'aigles et de griffons ,
Tourbillonne autour d'eux , se cramponne aux plafonds.
Se tord dans l'arabesque entre leurs pieds jetée ,
Plonge un bec familier dans leur coupe sculptée.
Et suspend aux lambris maint drapeau rayonnant ,
Qui des poutres du toit jusqu'à leurs fronts traînant ,
Les effleure du bout de sa frange superbe,
Comme un oiseau dont l'aile en passant touche l'herbe !
Et comme à ce banquet tout résoime ou reluit , On y croit voir jouter la lumière et le bruit- La salle envoie au ciel une rumeur de fête. Les convives ont tous une couronne en tête. Tous un trône sous eux où leur orgueil s'assied , Tous un sceptre à la main , tous une chaîne au pied ; Car il en est plus d'un qui voudrait fuir peut-être , Et l'esclave le mieux attaché , c'est le maître !
Le pouvoir enivrant qui change l'homme en dieu ; L'amour , miel et poison , l'amour philtre de feu. Fait du soufiPle mêlé de l'homme et de la femme , Des frissons de la chair et des rêves de l'àme ; Le plaisir , fils des nuits , dont l'œil brûlant d'espoir Languit vers le malin et se rallume au soir ; Les meules , les i)iqueurs , les chasses effrénées Tout le jour par les champs au son du cor menées ; La soie et l'or ; les lils de cèdre et de vermeil , Faits pour la volupté plus que pour le sommeil , Où, quand votre maîtresse en vos bras est venue, Sur une peau de tigre on peut la coucher nue ; Les palais effrontés , les palais imprudens Qui , du pauvre enviés , lui font grincer des dents ; Les parcs majestueux , pleins d'horizons bleuâtres , Où l'œil sous le feuillage entrevoit des albâtres , Où le grand peuplier tremble auprès du bouleau , Où l'on entend la nuit des musiques sur l'eau ; La pudeur des beautés facilement vaincue , La justice du juge à prix d'or convaincue ; La terreur des pelils, le respect des passans , Cet assaisonnement du bonheur des puissans , La guerre ; le canon tout gorgé de mitrailles Qui passe son long cou par-dessus les murailles; Le régiment marcheur , polype aux mille pieds ; La grande capitale aux bruits multipliés ; Tout ce qui jette au ciel , soit ville , soit armée , Des vagues de poussière et des flots de fumée ; Le budget , monstre énorme , admirable poisson A qui de toutes parts on jette l'hameçon ,
LES CHANTS DU CREPUSCULE
Et qui , laissant à flots l'or couler de ses plaies, Traîne un ventre splendide , écaillé de monnaies; Tels sont les mets divins que sur des plais dorés Leur servent à la fois cent valets affairés ! Et que dans son fourneau , laboratoire sombre , Souterrain qui flamboie au-dessous d'eux dans l'ombre , Prépare nuit et jour pour le royal festin Ce morose akliiniiste appelé le Destin !
Le sombre amphitryon ne veut pas de plats vides, Et la profusion lasse les plus avides ; Et pour choisir parmi tant de mets savoureux , Pour les bien conseiller , sans cesse derrière eux , Ils ont leur conscience ou ce qu'ainsi l'on nomme, Compagnon clairvoyant , guide siir de tout homme , A qui , par imprudence et dès les premier jeux , Les nourrices des rois crèvent toujours les yeux.
Oh ! ce sont là les grands et les heureux du monde ; 0 vie intarissable où le bonheur abonde! 0 magnifique orgie ! ô superbe apjtareil ! Comme on s'enivre bien dans un festin pareil! Comme il doit , à travers ces splendeurs éclatantes , Vous passer dans rcs|)rit mille images flottantes ! Que les lires , les voix , les lampes et le vin Vous doivent faire en l'âme un tourbillon divin ! Et que l'œil ébloui doit errer avec joie De tout ce qui ruisselle à tout ce qui flamboie !
Mais tout ù coup , tandis que l'échanson rieur Leur verse à tous l'oubli du monde extérieur; A l'heure où table , et salle , et valets , et convives , Et flambeaux couronnés d'auréoles plus vives, Et l'orchestre caché qui chante jour et nuit Épanchent plus de joie , et de flamme , et de bruit , Hélas ! ù cet instant d'ivresse et de délire , Où le banquet hautain semble éclater de rire , Narguant le peuple assis à la porte en haillons. Quelqu'un frappe soudain l'escalier des talons , Quelqu'un survient , quelqu'un en bas se fait entendre , Quelqu'un d'inattendu qu'on devrait bien attendre !
Ne fermez pas la porte. 11 faut ouvrir d'abord , Il faut qu'on laisse entrer ! Et tantôt c'est la mort, Tantôt l'exil qui vient , la bouche haletante , L'une avec un tombeau , l'autre avec une tente , La mort au pied pesant , l'exil au pas léger , Spectre toujours vêtu d'un habit étranger ! Le spectre est effrayant. Il entre dans la salle, Jette sur tous les fronts son ombre colossale , Courbe chaque convive ainsi qu'un arbre au vent , Puis il en choisit un , le plus ivre souvent , L'arrache du milieu de la table effrayée , Et l'emporte , la bouche encor mal essuyée !
Août 1832.
Uapolcon II.
MiiHDiTCENTONZEΗO temps où des peuples sans nombre Attendaient prosternés sous un nuage sombre
Que le ciel eût dit oui !
Sentaient trembler sous eux les étals centenaires , Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres ,
Comme un Mont Sinaï !
Courbés comme un cheval qui sent venir son mailre , lis se disaient entre eux : — QiieNprun de grand va naître! L'immense empire attend un héritier demain. Qu'est-ce que le Seigneur va donner à cet homme Qui , plus grand que César , plus grand même que Rome, Absorbe dans son sort le sort du genre humain ? —
Comme ils parlaient , la nue éclatante et profonde S'entrouvrit, et l'on vit se dresser sur le monde
L'homme prédestiné; Et les peuples béans ne purent que se laire , Car ses deux bras levés présentaient à la terre •
Un enfant nouveau-né !
Au souffle de l'enfant , dôme des Invalides , Les drapeaux prisonniers sous tes voûtes splendides Frémirent , comme au vent frémissent les épis ; Et son cri , ce doux cri qu'une nourrice apaise, Fit , nous l'avons tous vu, bondir et hurler d'aise Les canons monstrueux à ta porte accroupis !
Et Lui! l'orgueil gonflait sa puissante narine ; Ses deux bras, jusqu'alors croisés sur sa poitrine ,
S'étaient enfin ouverts ; Et l'enfant, soutenu dans sa main paternelle , Inondé des éclairs de sa fauve prunelle.
Rayonnait au travers !
Quand il eut bien fait voir l'héritier de ses trônes Aux vieilles nations comme aux vieilles couronnes , Éperdu , l'œil fixé sur quiconque élait roi , Comme un aigle arrivé sur une haute cime, Il cria tout joyeux avec un air sublime : — L'avenir ! l'avenir ! l'avenir est à moi !
Non , l'avenir n'est ù personne ' Sire ! l'avenir est à Dieu !
LES CHANTS DU CREPUSCULE
A chaque fois que l'heure sonne , Tout ici-bas nous dit adieu.
L'avenir ! l'avenir ! myslère !
Toutes les choses de la terre , Gloire, fortune militaire, Couronne éclatante des rois, Victoire aux ailes embrasées , Ambitions réalisées , Ne sont jamais sur nous posées , Que comme l'oiseau sur nos toits !
Non, si puissant qu'on soit, non, qu'on rie ou qu'on pleure, Nul ne te fait parler , nul ne peut avant l'heure
Ouvrir ta froide main , 0 fantôme muet , ô notre ombre, ô notre hôte, Spectre toujours masqué qui nous suis côte à côte,
Et qu'on nomme Demain !
Oh ! demain , c'est la grande chose ! De quoi demain sera-t-il fait?
L'homme aujourd'iiui sème la cause, Demain Dieu fait mûrir l'effet.
Demain , c'est l'éclair dans la voile , C'est le nuage sur l'étoile, C'est un traître qui se dévoile, C'est le bélier qui bat les tours , C'est l'astre qui change de zone , C'est Paris qui suit Babylone; Demain , c'est le sapin du trône , Aujourd'hui , c'en est le velours !
Demain , c'est le cheval qui s'abat blanc d'écume. Demain , ô conquérant , c'est Moscou qui s'allume ,
La nuit , comme un flambeau.
C'est votre vieille garde au loin jonchant la plaine. Demain , c'est Waterloo ! demain , c'est Sainte-Hélène !
Demain , c'est le tombeau !
Vous pouvez entrer dans les villes Au galop de votre coursier, Dénouer les guerres civiles Avec le tranchant de l'acier; Vous pouvez , ô mon capitaine , Barrer la Tamise hautaine , Rendre la victoire incertaine Amoureuse de nos clairons , Briser toutes portes fermées , Dépasser toutes renommées , Donner pour asire à des armées L'étoile de vos éperons !
Dieu garde la durée et vous laisse l'espace ; Vous pouvez sur la terre avoir toute la place, Être aussi grand qu'un front peut l'être sous le ciel ; Sire, vous pouvez prendre , à votre fantaisie , L'Europe à Charlemagne , à Mahomet l'Asie ; — Mais tu ne prendras pas demain ù rÉtcrnel !
0 revers ! 6 leçon ! — Quand l'enfant de cet homme Eut reçu pour hochet la couronne de Rome ; Lorsqu'on l'eut revêtu d'un nom qui retentit; Lorsqu'on eut bien montré son front royal qui tremble Au peuple émerveillé qu'on puisse tout ensemble Être si grand et si petit !
Quand son père eut pour lui gagné bien des batailles ; Lorsqu'il eut épaissi de vivantes murailles Autour du nouveau-né riant sur son chevet; Quand ce grand ouvrier , qui savait comme on fonde , Eut , à coups de cognée, à peu près fait le monde Selon le songe qu'il rêvait;
Quand fout fut préparé par les mains paternelles Pour doter l'humble enfant de splendeurs éternelles; Lorsqu'on eut de sa vie assuré les relais; Quand pour loger un jour ce maître héréditaire On eut enraciné bien avant dans la terre Les pieds de marbre des palais ;
Lorsqu'on eut pour sa soif posé devant la France Un vase tout rempli du vin de l'espérance , Avant qu'il eût goûté de ce poison doré , Avant que de sa lèvre il eût touché la coupe, Un Cosaque survint qui prit l'enfant en croupe Et l'emporta tout effaré !
Oui , l'aigle , un soir, planait aux voûtes éternelles, Lorsqu'un grand coup de vent lui cassa les deux ailes; Sa chute fit dans l'air un foudroyant sillon : Tous alors sur son nid fondirent pleins de joie j Chacun selon ses dents se partagea la proie ; L'Angleterre prit l'aigle, et l'Autriche l'aiglon !
Vous savez ce qu'on fit du géant historique. Pendant six ans on vit , loin derrière l'Afrique , Sous le verrou des rois prudens ,
— Oh ! n'exilons personne ! oh ! l'exil est impie î — Cette grande figure en sa cage accroupie ,
Ployée , et les genoux aux dents !
Encor si ce banni n'eût rien aimé sur terre !... — Mais les cœurs de lion sont les vrais cœurs de père.
Il aimait son fils , ce vainqueur !
Deux choses lui restaient dans sa cage inféconde, Le portrait d'un enfant et la carte du monde,
Tout son génie et tout son cœur !
Le soir , quand son regard se perdait dans l'alcôve ,
Ce qui se remuait dans cette tête chauve ,
Ce que son œil cherchait dans le passé profond,
— Tandis que ses geôliers , sentinelles placées
LES CHANTS DU CRÉPUSCULE
Pour giieHer nuit et jour le vol de ses pensées , En regardaient passer les ombres sur son front ; —
Ce n'était pas toujours, sire, cette épopée Que vous aviez nagufre écrite avec l'épée j
Arcole, Ausleriilz , Monlmirail; Ni l'apparition des vieilles pyramides; Ni le pacha du Caire et ses chevaux numides
Qui mordaient le vôtre au poitrail ;
Ce n'était pas le bruit de bombe et de mitraille Oue vingt ans, sous ses pieds , avail fait la bataille
Déchaînée en noirs tourbillons , Quand son souffle poussait sur celle mer troublée Les drapeaux frissonnans, penchés dans la mêlée
Comme les mais des bataillons ;
Ce n'était pas Madrid , le Kremlin et le Phare, La diane au malin fredonnant sa fanfare , Le bivouac soinmoill.uil dans les feux étoiles, Les dragons chevelus , les grenadiers épi(iues , Et les rouges lanciers fourmiilanl dans les piques , Comme des fleurs de pourpre en l'épaisseur des blés.
Non , ce qui l'occupait, c'est l'ombre blonde et rose D'un bel enfant qui dort la bouche demi-close,
Gracieux comme l'Orient, Tandis qu'avec amour, sa nourrice enchantée, D'une goullc de lail au bout du sein restée.
Agace sa lèvre en riant !
Le père alors posait ses coudes sur sa chaise , Son cœur plein de sanglots se dégonflait à l'aise ,
Il pleurait, d'amour éperdu... — Sois béni , pauvre enfant , tête aujourd'hui glacée , Seul être qui pouvais distraire sa pensée
Du trône du monde perdu.
Tous deux sontmorts.— Seigneur, votre droite est terrible! Vous avez commencé par le maître invincible ,
Par l'homme Iriomphanl; Puis , vous avez enfin complété l'ossuaire : Dix ans vous ont sulïi pour filer le suaire
Du père et de l'enfant!
Gloire, jeunesse, orgueil, biens que la tombe emporte ! L'homme voudrait laisser quelque chose à la porte ,
Mais la morl lui dit : Non !
Chaque élément retourne où tout doit redescendre. L'air reprend la fumée , et la terre la cendre.
L'oubli reprend le nom.
0 l'évolulions ! j'ignore,
L'œil penché sur ces grands tableaux ,
Ce que Dieu dans l'ombre élabore
Sous le tumulte de vos flots.
La foule vous hait et vous raille :
Mais qui sait comment Dieu travaille?
Qui sait si l'onde qui tressaille,
Si le cri des gouffres amers.
Si la tombe, aux ardentes serres,
Si les éclairs et les lonnerres ,
Seigneur , ne sont pas nécessaires
A la perle que font les mers !
Poiulaiil , cette lempête est lourde Aux princes comme aux nations; C'est une mer aveu[;le et sourde Qu'un peuple en révolutions !
Que sert ta chanson , ô poète?
Ces chants que l(m génie émieltc , Tombent A la vague inquiète Qui n'a jamais rien entendu î Ta voix s'etiroue en celte brume , Le vent disperse au loin ta plume , Pauvre oiseau chantant dans l'écume Sur le mât d'im vaisseau perdu !
Longue nuit ! tourmente éternelle !
Le ciel n'a pas un coin d'azur.
Ilommis et choses , p<^le-mêle , Vont roulant dans l'abîme obscur.
Toul dérive et s'en va sous l'onde.
Rois au berceau , maîtres du monde , Le front chauve et la tête blonde, Grand et petit Napoléon !
Tout s'efface , tout.se délie , Le flot sur le flot se replie , Et la vague qui passe oublie Léviathan comme Alcyon !
Aofit 1832.
)5uv k 6al îïe rj^àtd-îrf-llille.
Ainsi l'Hôtel-de-Ville illumine son faîte.
Le prince et les flambeaux , toul y brille , et la fête
Ce soir va resplendir sur ce comble éclairé ,
Comme l'idée au front du poète sacré !
Mais cette fête , amis , n'est pas une pensée.
Ce n'est pas d'un banquet que la France est pressée ,
Et ce n'est pas un ])al qu'il faut , en vérité ,
LES CHANTS DU CRÉPUSCULE
A ce las de douleurs qu'on nomme la ci(é !
Puissans ! nous ferions mieux de panser quelque plaie Dont le sage rêveur à celte heure s'effraie , D'étayer l'escalier qui d'en bas monte en haut , D'agrandir l'atelier , d'amoindrir l'échafaud, De songer auxenfans qui sont sans pain dans l'ombre , De rendre un paradis au pauvre impie et sombre , Que d'allumer un lustre et de tenir la nuit Quelques fous éveillés autour d'un peu de bruit !
0 reines de nos toits , femmes chastes et saintes ,
Fleurs qui de nos maisons parfumez les enceintes ,
Vous à qui le bonheur conseille la vertu ,
Vous qui contre le mal n'avez pas combattu ,
A qui jamais la faim , empoisonneuse infâme ,
N'a dit : Vends-moi ton corps,— c'est-à-dire, votre âme!
Vous dont le cœur de joie et d'innocence est plein ,
Dont la pudeur a plus d'enveloppes de lin
Que n'en avait Isis , la déesse voilée ,
Cette fêle est pour vous comme une aube étoilée !
Vous riez d'y courir tandis qu'on souffre ailleurs !
C'est que votre belle âme ignore les douleurs ;
Le hasard vous posa dans la sphère suprême ;
Vous vivez , vous brillez , vous ne voyez pas même ,
Tant vos yeux éblouis de rayons sont noyés ,
Ce qu'au-dessous de vous dans l'ombre on foule aux pieds!
Oui , c'est ainsi. — Le prince , et le riche , et le monde Cherche à vous réjouir , vous pour qui tout abonde. Vous avez la beauté , vous avez l'ornement ; La fête vous enivre à son bourdonnement , Et, comme à la lumière un papillon de soie, Vous volez â la porte ouverte qui flamboie ! Vous allez à ce bal , et vous ne songez pas Que parmi ces passans amassés sur vos pas , En foule , émerveillés des chars et des livrées , D'autres femmes sont là , non moins que vous parées , Qu'on farde et qu'on expose à vendre au carrefour ; Spectres où saigne encor la place de l'amour ; Comme vous pour le bal , belles et demi-nues , Pour vous voir au passage , hélas! exprès venues , Voilant leur deuil affreux d'un sourire moqueur , Les fleurs au front, la boue aux pieds , la haine au cœur !
Mal 1833.
0 Dieu ! si vous avez la France sous vos ailes , Ne souffrez pas , Seigneur , ces luttes éternelles ; Ces trônes qu'on élève et qu'on brise en courant ;
Ces ti'istes libertés qu'on donne et qu'on reprend ;
Ce noir torrent de lois , de passions , d'idées,
Qui répand sur les mœurs ses vagues débordées;
Ces tribuns opposant , lorsqu'on les réunit ,
Une charte de plâtre aux abus de granit ;
Ces flux et ces reflux de l'onde contre l'onde ;
Celle guerre , toujours plus sombre et plus profonde ,
Des partis au pouvoir , du pouvoir aux partis ;
L'aversion des grands qui ronge les petits ;
Et toutes ces rumeurs, ces chocs , ces cris sans nombre,
Ces systèmes affreux échafaudés dans l'ombre ,
Qui font que le lumulte et la haine et le bruit
Emplissent les discours , et qu'on entend la nuit ,
A l'heure où le sommeil veut des momens tranquilles ,
Les lourds canons rouler sur le pavé des villes !
Août 1832.
21 €ûnaris.
Canaris ! Canaris ! nous t'avons oublié ! Lorsque sur un héros le temps s'est replié , Quand le sublime acteur a fait pleurer ou rire , Et qu'il a dit le mot que Dieu lui donne à dire , Quand, venus au hasard des révolutions , Les grands hommes ont fait leurs grandes actions , Qu'ils onl jeté leur luslie , étincelant ou sombre , Et qu'ils sont pas à pas redescendus dans l'ombre , Leur nom s'éteint aussi. Tout est vain ! tout est vain ! Et jusqu'à ce qu'un jour le poète divin Qui peut créer un monde avec une parole , Les prenne , et leur rallume au front une auréole , Nul ne se souvient d'eux , et la foule aux cent voix Qui rien qu'en les voyant hurlait d'aise autrefois, Hélas ! si par hasard devant elle on les nomme, Interroge et s'étonne et dit : Quel est cet homme? Nous t'avons oublié. Ta gloire est dans la nuit. Nous faisons bien encor toujours beaucoup de bruit , Mais plus de cris d'amour, plus de chanls , plus de culte, Plus d'acclamations pour toi dans ce tumulte , Le bourgeois ne sait plus épeler ton grand nom. Soleil qui l'es couché , tu n'as plus de Memnon ! Nous avons un instant crié : — « La Grèce ! Athènes ! Sparte ! Léonidas ! Botzaris ! Démoslhènes ! Canaris , demi-dieu de gloire rayonnant !... « — Puis , l'entr'acte est venu , c'est bien ; et maintenant Dans notre esprit , si plein de ton apothéose , Nous avons tout rayé pour écrire autre chose ! Adieu les héros grecs ! leurs lauriers sont fanés.
LES CHANTS DU CREPUSCULE
Vers d'autres orients nos regards sonl lournés. On n'enlend plus sonner ta gloire sur l'enclume De la presse , géant par qui tout feu s'allume , Prodigieux cyclope h la tonnante voix , A qui plus d'un Ulysse a crevé l'œil parfois. OIi ! la presse! ouvrier qui chaque jour s'éveille , Et qui défait souvent ce qu'il a fait la veille ; Mais qui forge du moins , de son bras souverain , A toute chose juste une armure d'airain !
Nous t'avons oublié !
Mais à toi , que t'importe ?
11 te reste , ô marin , la vague (pii t'em|»orte , Ton navire , un bon vent toujours |)rtt ;^ souffler, Kt l'étoile du soir qui te regarde aller. 11 te reste l'espoir , le hasard , l'aventure , Le voyage à travers une belle nature , L'éternel changement de choses et de lieux , La joyeuse arrivée et le départ joyeux ; L'orgueil tpi'un iiomme libre a de se sentir vivre Dans un bi ick fin voilier et bien doublé de cuivre ; Soit qu'il ail à fianchir un détroit sinueux , Soit que , par un beau temps, l'océan monstrueux Qui brise quand il veut les rocs et les murailles, Le berce mollement sur ses larges écailles ; Soit que l'orage noir, envolé dans les airs , Le batte à coups pressés de son aile d'éclairs !
Mais il te reste , ô Grec , ton ciel bleu . ta mer bleue , Tes grands aigles (|ui font d'un coup d'aile une lieue, Ton soleil toujours pur dans toutes les saisons , La sereine beauté des fièdes horizons , Ta langue harmonieuse , ineffable , amollie , Que le temps a mêlée aux langues d'Italie Comme aux flots de Baïa la vague de Samos ; Langue d'Homère où Dante a jeté quelques mots ! 11 te reste , trésor du grand homme candide, Ton long fusil sculpté , ton yatagan splendide , Tes larges caleçons de toile , tes caftans De velours rouge et d'or , aux coudes éclatans ! Quand ton navire fuit sur les eaux écumeuses , Fier de ne côtoyer que des rives fameuses , Il te reste , ô mon Grec , la douceur d'entrevoir Tantôt un fronton blanc dans les brumes du soir , Tantôt , sur le sentier qui près des mers chemine , Une femme de Tlièbe ou bien de Salamine, Paysanne ^i l'œil fier qui va vendre ses blés Et pi(iue giavemenl doux grands bœufs accouplés , Assise sur un char d'homérique origine , . Comme l'antique Isis des bas-reliefs d'Égine !
Octo)>re 1832.
Seule au pied de la tour d'où sort la voix du maître ,
Dont l'ombre à tout moment au seuil vient apparaître,
Prèle à voir en bourreau se changer ton époux ,
Pâle et sur le pavé tombée à deux genoux ,
Triste Pologne ! hélas ! te voilii donc liée ,
Et vaincue , et déj;'» pour la tombe pliée?
Hélas ' les blanches mains , à défaut de tes fils ,
Pressent sur ta poitrine un sanglant crucifix.
Les Baskirs ont marché sur ta robe royale
Où sonl encor empreints les clous de leur sandale.
Par instant une voix gronde , on entend le bruit
D'un pas lourd , et l'on voit un sabre qui reluit ,
Et toi , serrée au mur qui sous tes i)leurs ruisselle ,
Levant tes bras meurtris et Ion front qui chancelle
Et tes yeux que déjà la mort semble ternir,
Tu (ils : France , ma sœur! ne vois tu rien venir?
Septembre 1833.
^ rtjomme c\\n a liuic uiu' itmmf.
0 honte ! ce n'est pas seulement cette femme , Sacrée alors pour tous , faible cœur, mais grande ftrae, Mais c'est lui , c'est son nom dans l'avenir maudit , Ce sonl les cheveux blancs de son père interdit , C'est la pudeur publique en face regardée Tandis qu'il s'accouplait ù son infâme idée , C'est l'honneur , c'est la foi , la pitié , le serment , Voilà ce que ce juif a vendu lâchement !
Juif ! les impurs Iraitans î» qui l'on vend son âme
Attendront bien long-temps avant qu'un plus infâme
Vienne réclamer d'eux , dans quelque jour d'effroi ,
Le fond du sac plein d'or qu'on fit vomir sur toi !
Ce n'est pas même un juif ! C'est un payen immonde ,
Un renégat , l'opprobre et le rebut du monde ,
Un fétide apostat , un oblique étranger
Qui nous donne du moins le bonheur de songer
Ouaprès tant de revers et de guerres civiles ,
Il n'est pas un bandit écume dans nos villes ,
Pas un forçat hideux blanchi dans les prisons ,
Qui veuille mordre en France au pain des trahisons !
Piien ne te disait donc dans l'âme , ô misérable ! Que la proscription est toujours vénérable , Qu'on ne bat pas le sein ([ui nous donna son lait ,
LES CHANTS DU CRÉPUSCULE
Qu'une fille des rois dont on fut le valet
Ne se mel point en vente au fond d'un antre infjme ,
El que n'étant plus reine , elle était encor femme !
Rentre dans l'ombre où sont tous les monstres flétris Qui , depuis quarante ans , bavent sur nos débris ! Rentre dans ce cloaque ! et que jamais ta lête , Dans un jour de malheur ou dans un jour de fête , Ne songe à reparaître au soleil des vivans ! Qu'ainsi qu'une fumée abandonnée aux vents, Infecte , et dont chacun se délouine au passage , Ta vie erre au hasard de rivage en rivage !
El tais-toi ! que veux-tu balbutier encor ! Dis , n'as-lu pas vendu l'honneur , le vrai trésor ? Garde tous les soufflets entassés sur ta joue. Que fait l'excuse au crime et le fard sur la boue ?
Sans qu'un ami t'abrite à l'ombre de son toit ,
Marche , autre juif errant ! marche avec l'or ([u'on voit
Luire à travers les doigts de tes mains mal fermées !
Tous les biens de ce monde en grappes parfumées
Pendent sur ton chemin , car le riche ici-bas
A tout , hormis Ihonneur, qui ne s'achète pas!
Hàte-loi de jouir , maudit ! et sans relâche
Marche ! et qu'en te voyant on dise : c'est ce lâche !
Marche ! et que le remords soit ton seul compagnon !
Marche ! sans rien pouvoir arracher de ton nom !
Car le mépris public , ombre de la bassesse,
Croît d'année en année et repousse sans cesse ,
Et va s'épaississant sur les traîtres pervers
Comme la feuille au front des sapins toujours verts !
Et quand la tombe un jour , cette embûche profonde
Qui s'ouvre tout à coup sous les choses du monde ,
Te fi'ra , d'épouvante et d'horreur agité ,
Passer de cette vie à la réalité,
La réalité sombre, éternelle , immobile!
Quand d'instant en instant plus seul et plus débile,
Tu te cramponneras en vain à ton trésor ;
Quand la mort l'accostant couché sur des tas d'or ,
Videra brusquement ta main crispée et pleine
Comme une main d'enfant qu'un homme ouvre sans peine,
Alors, dans cet abîme où tout traître descend,
L'un roulé dans la fange et l'autre teint de sang ,
Tu tomberas , perdu sur la fatale grève
Que Dante Alighieri vit avec l'oeil du rêve !
Tu tomberas damné , désespéré , banni !
AIÎM que ton forfait ne soit pas impuni ,
Et que ton âme , errante au milieu de ces âmes ,
Y soit la plus abjecte entre les plus infâmes!
Et lorsqu'ils te verront paraîti'e au milieu d'eux ,
Ces fourbes dont l'histoire inscrit les noms hideux ,
Que l'or tenta jadis , mais à qui , d'âge en âge ,
Chaque peuple en passant vient cracher au visage ,
Tous ceux , les plus obscurs comme les plus fameux ,
Qui portent sur leur lèvre un baiser venimeux ,
Judas qui vend son Dieu , Leclerc qui vend sa ville , Groupe au louclie regard , engeance ingrate et vile , Tous en foule accourront joyeux sur ton chemin , Et Lou^el indigné repoussera ta main !
Novembre 1832.
21 m, le B. W'^.
Prince , vous avez fait une sainte action.
Loin de la haute sphère où rit l'ambition ,
Un père et ses enfans , cheveux blancs , tètes blondes ,
Marchaient enveloppés de ténèbres profondes ,
Prêts à se perdre au fond d'un gouffre de douleurs ,
Le père dans le crime et les filles ailleurs.
Comme des voyageurs , lorsque la nuit les gagne ,
Vont s'appelant l'un l'autre aux flancs de la montagne ,
Au penchant de l'abîme et rampant à genoux ,
Ils ont crié vers moi ^ moi, j'ai crié vers vous.
Je vous ai dit : Voici , tout près du précipice,
Des malheureux perdus dont le pied tremble et glisse !
Oh ! venez à leur aide et tendez-leur la main ! —
Vous vous êtes penché sur le bord du chemin ,
Sans demander leurs noms , vos mains se sont tendues ,
Et vous avez sauvé ces âmes éperdues.
Puis à moi , qui de joie et de pitié saisi ,
Vous contemplais rêveur , vous avez dit : Merci !
C'est bien. C'est noble et grand. —Sous la tente empressée Que vos mains sur leurs fronts à la hâte ont dressée , Ils sont là maintenant , recueillant leur espoir , Leur force et leur courage , et tâchant d'entrevoir , Grâce à votre rayon qui perce leur nuage , Quelque horizon moins sombre à leur triste voyage. Groupe encor frissonnant à sa perte échappé ! Pareil au pauvre oiseau par l'orage trempé, Qui , s'abritant d'un chêne aux branches éternelles . Attend pour repartir qu'il ait séché ses ailes !
Jeune homme au cœur royal , soyez toujours ainsi.
La porte qui fait dire au pauvre : C'est ici !
La main toujours tendue au bord de cet abîme
Où tombe le malheur, d'où remonte le ciime !
La clef sainte , qu'on trouve au besoin sans flambeau,
Qui rou\Te l'espérance et ferme le tombeau !
Soyez l'abri , le toit , le port, l'appui , l'asile ! Faites au prisonnier qu'on frappe et qu'on exile , A celle jeune fille , hélas ! vaincue enfin ,
LES CHANTS DU CRÉPUSCULE
Que marchandent dans l'ombre et le froid et la faim , Au vieillard qui des jours vide la lie amère , Aux enfans fîreloUans qui n'ont ni pain ni mère , Faites aux maliieureux , sans cesse , nuil et jour , Verser sur vos deux mains bien des larmes d'amour ! Car Dieu fait «luelquefois sous ces saintes rosées Regermer des Heurons aux couronnes rasées.
Comme la nue altière, en son sublime essor ,
Se laisse dérober son fluide trésor
Par ces flèches de fer au ciel toujours dressées,
Heureux le prince , empli de i)ieuses pensées ,
Qui sent , du haut des cieux sombres et flamboyans,
Tout son or s'en aller aux mains des supplians !
15 septembre 1834.
21 Canari©.
D'où vient que ma pensée encor revole h toi , Grec illustre à qui nul ne son{;e , excepté moi ? D'oil vient que nie voilà , seul et dans la nuil noire, Grave et triste, essayant de redorer ta gloire? Tandis que là , dehors , cent rhéteurs furieux Grimpent sur des tréteaux pour attirer les yeux ; D'où vient que c'est vers loi que mon esprit retourne , Vers loi sur qui l'oubli s'enracine et séjourne ? C'est que lu fus tranquille et grand sous les lauriers. Kous autres qui chantons, nous aimons les guerriers , Comme sans doute aussi vous aimez les poètes Car ce que nous chantons vient de ce que vous faites ! Car le héros est fort et le poète est saint ! Les poètes profonds qu'aucun souffle n'éteint Sont pareils au volcan de la Sicile blonde Que tes regards sans doute ont vu fumer sur l'ondej Comme le haut Etna , flamboyant et fécond. Ils ont la lave au cœur et l'épi sur le front !
Et puis , ce fut toujours un instinct de mon âme , Quand ce chaos mêlé de fumée et de flamme , Quand ce grand tourbillon , par Dieu même conduit, Qui nous emporte tous au jour ou dans la nuit , A passé sur le front des héros et des sages , Comme après la tempête on court sur les rivages , Moi je vais ramasser ceux qu'il jette dehors , Ceux qui sont oubliés comme ceux qui sont morts !
Va , ne regrette rien. Ta part est la meilleure. Vieillir dans ce Paris qui querelle et qui pleure
Et qui chante ébloui par mille visions Comme une courtisane aux folles passions ; Rouler sur cet amas de tètes sans idées Pleines chaque matin et chaque soir vidées ; Croître, fruit ignoré , dans ces rameaux touffus; Être admiré deux jours par tous ces yeux confus; Écouler dans ce gouffre où tout ruisseau s'écoule Le bruit que fait un nom en tombant sur la foule ; Si des mœurs du passé (piebjue reste est debout , Se réi>andre en lorrens , comme une onde qui bout , Sur celle forteresse autrefois glorieuse Par la brèche qu'y fait la presse furieuse ; Contempler jour et nuil ces flots et leur rumeur; Et s'y mêler soi-même , inutile rameur ; Voir de près, halelans sous la main <|ui les pique , Les ministres traîner la machine publique , Charrue embarrassée en des sillons bourbeux , Dont nous sommes le soc et dont ils sont les bœufs ; Tirer sur le théâtre , en de funèbres drames , Du choc des passions l'étincelle des âmes , El comme avec la main tordre et presser les cœurs Pour en faire sortir goulle à goutte les pleurs ; Emplir de son fracas la tribune aux harangues , Babel où de nouveau se confondent les langues; Harceler les pouvoirs; jeter sur ce cpi'ils font L'écume d'im discours au flot sombre et profond; Être un gond de la porte , une clef de la voûte; Si l'on est grand et fort , cha(|ue jour dans sa route Ecraser des serpens tout gonflés de venins ; Être arbuste dans l'herbe et géant chez les nains ; Tout cela ne vaut pas , ô noble enfant de l'onde , Le bonheur de floller sur celte mer féconde Qui vil partir Argo , qui vit nailre Colomb , D'y jeter par endroits la sonde aux pieds de plomb, Et de voir , à travers la vapeur du cigare, Décroître à l'horizon Mantinée ou Mégare !
Que si tu nous voyais , ô fils de l'Archipel , Quand la presse a battu l'unanime rappel , Créneler à la hâte un droit qu'on veut détruire , Ou , foule dévouée à qui veut nous conduire , Contre un pouvoir pygmée agitant son beffroi , Nous ruer péle-méle h l'assaut d'une loi. Sur ces combats d'enfans , sur ces frêles trophées, Oh ! que lu jetterais le dédain par bouffées , Toi qui brises les fers rien qu'en les secouant , Toi dont le bras , la nuit , envoie en se jouant , Avec leurs icoglans , leurs noirs , leurs femmes nues , Les capitans-pachas s'éveiller dans les nues !
Va , que te fait l'oubli de ceux dont tu rirais Si tu voyais leurs mains et leurs âmes de près ? Que t'importe ces cœurs faits de cire ou de pierre , Ces mémoires en qui tout est cendre et poussière , Ce traitant qui , du peuple infructueux fardeau ,
LES CHANTS DU CRÉPUSCULE
W'esl bon qu'à s'emplir d'or comme l'éponge d'eau , Ce marchand accoudé sur son comptoir avide, Et ce jeune énervé , face imbécile et vide , Eunuque par le cœur , qui n'admire à Paris Que les femmes de race et le chevaux de prix ! Que t'importe l'oubli de l'Europe ofi tout roule, L'homme et l'événement , sous les pieds de la foule ! De Paris qui s'éveille et s'endort tour ;"! tour , Et fait un mauvais rêve en attendant le joiH- ! De Londre où l'hôpital ne vaut pas l'hippodrome ! De Rome qui n'est plus que l'écaillé de Rome! Et de ceux qui sont rois ou tribuns , et de ceux Qui tiennent ton Hellé sous leur joug paresseux , Vandales vernissés , blonds et pâles barbares , Qui viennent au pays des rudes Palikares , Tout restaurer , mœurs , peuple et monumens , hélas ! Civiliser la Grèce et gratter Phidias !
Et puis, qui sait — candeur que j'admire et quej'aimeî - Si tu n'as pas fini par t'oublier toi-même !
Que t'importe ! tandis que , debout sur le port ,
Tu vends à quelque Anglais un passage à ton bord ;
Ou que tu fais rouler et ranger sur la grève
Des ballots que long-temps le marchand vit en rêve ;
Ou que ton joyeux rire accueille tes égaux ,
Tes amis , les patrons de Corinthe et d'Argos ;
Peut-être en ce moment quelque femme de Grèce ,
Dont un bandeau païen serre la noire tresse ,
Mère féconde ou fille avec de vieux parens ,
Tourne sur toi ses yeux fixes et transparens ,
Se souvient de Psara , de Cliio , de Nauplie ,
Et de toute la mer de Canaris remplie ,
Et t'admirantde loin comme on admire un roi ,
Sans oser le parler, passe en priant pour toi !
Septembre 1835.
Il n'avait pas vingt ans. Il avait abusé De tout ce qui peut être aimé , souillé , brisé. Il avait tout terni sous ses mains effrontées. Les blêmes voluptés sur sa trace ameutées Sortaient , pour l'appeler, de leur repaire impur Quand son ombre passait à l'angle de leur mur. Sa sève, nuit et jour, s'éjiuisait aux orgies Comme la cire ardente aux mèches des bougies. Chassant l'été , l'hiver il posait au hasard Son coude à l'Opéra sur Gluck ou sur Mozart. Jamais il ne trempait sa tète dans ces ondes Qu'Homère et que Siiakspeare épanchent si profondes ; II ne croyait à rien ; jamais il ne rêvait ; Le bâillement hideux siégeait à son chevet ;
Toujours son ironie , inféconde et morose ,
Jappait sur les talons de quelque grande chose ,
Il se faisait de tout le centre et le milieu ;
Il achetait l'amour , il aurait vendu Dieu.
La nature , la mer , le ciel bleu , les étoiles ,
Tous ces vents pour qui l'âme a toujours quelques voiles,
N'avaient rien dont son cœur fût dans l'ombre inquiet.
Il n'aimait pas les champs. Sa mère l'ennuyait.
Enfin, ivre , énervé , ne sachant plus que faire ,
Sans haine , sans amour , et toujours , ô misère !
Avant la fin du jour blasé du lendemain ,
Un soii' qu'un pistolet se trouva sous sa main ,
Il rejeta son âme au ciel , voûte fatale ,
Comme le fond du verre au plafond de la salle !
Jeune homme , tu fus lâche , imbécile et méchant.
Nous ne te plaindrons pas. Lorsque le soc tranchant
A passé, donne-t-on une larme â l'ivraie?
Mais ce que nous plaidions d'une douleur bien vraie ,
C'est celle sur laquelle un tel fils est tombé ,
C'est la mère , humble femme au dos lent et courbé ,
Qui sent fléchir sans toi son front que l'âge plombe ,
Et qui fit le berceau de qui lui fait sa tombe!
Nous ne le plaindrons pas, mais ce que nous plaindrons, Ce qui nous est encor sacré sous les affronts , C'est celte triste enfant qui jadis pure et tendre Chantait à sa mansarde où ton or Taila prendre , Qui s'y laissa tenter comme au soleil levant , Croyant la faim derrière et le bonheur devant ; Qui voit son âme, hélas 1 qu'on mutile et qu'on foule , Éparse maintenant sous les pieds de la foule ; Qui pleure son parfum par ton souffle enlevé ; Pauvre vase de fleui's tombé sui- le pavé !
Non, ce que nous plaindrons, ce n'est pas toi, vaine ombre.
Chiffre qu'on n'a jamais compté dans aucun nombre,
C'est ton nom jadis pur , manitenant avili.
C'est ton père expiré , ton père enseveli ,
Vénérable soldat de notre armée ancienne ,
Que ta tombe en s'ouvrant réveille dans la sienne !
Ce sont tes serviteurs , tes parens , tes amis ,
Tous ceux qui t'entouraient , tous ceux qui s'étaient mis
Follement à ton ombre , et dont la destinée
Par malheur dans la tienne était enracinée.
C'est tout ce qu'ont Hélri tes caprices ingrats.
C'est ton chien qui t'aimait et que lu n'aimais pas!
Pour toi , triste orgueilleux , riche au cœur infertile ,
Qui vivais impuissant et qui meurs inutile ,
Toi qui tranchas tes jours pour faire un peu de bruit ,
Sans même être aperçu , retourne dans la nuit !
C'est bien. Sors du festin sans qu'un flambeau s'efface !
Tombe au lorient , sans même en troubler la surface !
Ce siècle a son idée , elle marche à grands pas
Et toujours à son but ! Ton sépulcre n'est pas
De ceux qui la feront trébucher dans sa route.
LES CHANTS DU CRÉPUSCULE
Ta porte en se fermant ne vaut pas qu'on l'écoute. Va donc! Qu'as-tu trouvé, ton caprice accompli? Voluptueux , la tombe , et vaniteux , l'oubli !
Certe, une telle mort , ignorée ou connue ,
N'importe pas au siècle , et rien n'en diminue.
On n'en parle pas même et l'on passe à côté.
Mais lorsque , grandissant sous le ciel attristé ,
L'aveugle suicide étend son aile sombre ,
Et prend à cliaciue instant plus d'âmes sous son ombre ;
Quand il éteint partout , liors des desseins de Dieu,
Des fronts pleins de lumière et des cœurs jileins de feu ;
Quand Robert, qui voilait, peintre au |)inceau de flamme,
Sous un regard serein l'orage de son Ame ,
Rejette le calice avec la fin du Jour
Dès qu'il en a vidé ce qu'il contient d'amour;
Quand Casteireagli , ce taon qui piqua Bonaparte ,
Cet Anglais mi'iangé de Cartage et de Sparte ,
Se plonge an cœur l'acier et meurt désabusé ,
Assouvi de pouvoir , de ruses épuisé;
Quand Rabbe de poison inonde ses blessures ;
Comme un cerf poursuivi d'aboyantes morsures,
Lorsque Gros baletant se jette , faible et vieux ,
Au fleuve , pour tromper sa meule d'envieux ;
Quand de la mère au fils et du père î4 la fille ,
Partout ce vent de mort ébranclie la famille;
Lorsqu'on voit le vieillard se bâter an tombeau
Après avoir long-temps trouvé le soleil beau,
Et l'épouse quittant le foyer doinesli(|ue ,
Et l'écolier lisant dans quelque livre antique ,
Et tous ces beaux enfans , bêlas ! trop tôt mûris ,
Qui ne connaissaient pas les bommes , qu'à Paris
Souvent un songe d'or jusques au ciel enlève ,
Et qui se sont tués quand , du liaut de leur rêve
De gloire , de vertu , d'amour , de liberté,
Ils sont tombés le front sur la société ; —
Alors le croyant prie et le penseur médite !
Hélas ! l'bumanilé va peut-être trop vile.
Où tend ce siècle? où court le troupeau des esprits ?
Rien n'est cncor trouvé , rien n'est encor conijnis ;
Car beaucoup ici-bas sentent que l'espoir tombe ,
Et se brisent la tète à l'angle de la tombe
Comme vous briseriez le soir sur le pavé
Un œuf où rien ne germe et qu'on n'a pas couvé !
Mal d'un siècle en travail où tout se décompose!
Quel en est le remède et (|uelle en est la cause ?
Serait-ce que la foi derrière la raison
Décroît comme un soleil qui baisse à l'horizon ?
Que Dieu n'est plus compté dans ce que l'homme fonde?
Et qu'enfin il se fait une nuit trop profonde
Dans ces recoins du cœur , du monde inaperçus ,
Que peut seule éclairer votre lampe , ô Jésus! Est-il temps , matelots mouillés par la tempête , De rebâtir l'autel et de courber la tète ? Devons-nous regretter ces jours anciens et forts Où les vivans croyaient ce qu'avaient cru les morts Jours de piété grave et de force féconde , Lorsque la Bible ouverte éblouissait le monde?
Amas sombre et mouvant de méditations !
Problèmes périlleux ! obscures questions
Qui font que , par momens s'arrètant immobile.
Le poète pensif erre encor dans la ville
A l'heure où sur ses pas on ne rencontre plus
Que le passant tardif aux yeux irrésolus
Et la ronde de nuit, comme un rêve apparue.
Qui va tàtant dans l'ombre à tous les coins de rue!
Septembre 1835.
oïl ! n'insultez jamais une femme qui tombe!
Qui sait sous quel fanieau la pauvre âme succombe !
Qui sait combien de jours sa faim a combattu !
Quand le vent du malheur ébranlait leur vertu ,
Qui de nous n'a pas vu de ces femmes brisées
S'y crampoimer long-temps de leurs mains épuisées!
Comme au bout d'une branche on voit élinceler
Une goutte de pluie où le ciel vient briller ,
Qu'on secoue avec l'arbre et qui tremble et qui lutte .
Perle avant de tomber et fange après sa chute !
La faute en est à nous ; à toi , riche ! à ton or ! Cette fange d'ailleurs contient l'eau pure encore. Pour que la goutte d'eau sorte de la poussière Et redevienne perle en sa splendeur première, Il suffit, c'est ainsi que tout remonte au jour , D'un rayon du soleil ou d'un rayon d'amour !
Septembre 183j.
Cxru0jcU.
Rien encor n'a germé de vos rameaux flottans Sur notre jeune terre où, depuis quarante ans
LES CHANTS DU CRÉPUSCULE
Tant d'âmes se sont échouées , Doctrines aux fruits d'or , espoir des nations , Que la hâtive main des révolutions
Sur nos tètes a secouées!
Nous attendons toujours ! Seijîneur , prenez pitié Des peuples qui , toujours satisfaits à moitié ,
Vont d'espérance en espérance ; Et montrez-nous entîn l'iiomme de votre choix Parmi tous ces tiibuns et parmi tous ces rois
Que vous essayez à la France !
Qui peut se croire fort, i)uiss;uit et souverain ? Qui peut dire en scellant des barrières d'airain;
Jamais vous ne serez franchies !
Dans ce siècle de bruit , de gloire et de revers , Où les roseaux penchés au bord des étangs verts
Durent plus que les monarchies !
Rois ! la bure est souvent jalouse du velours.
Le peuple a froid l'hiver , le peuple a faim toujours.
Rendez-lui son sort plus facile.
Le peuple souvent porte un bien rude collier. Ouvrez l'école aux fils , aux pères l'ateher ,
A tous vos bras , auguste asile !
Par la bonté des rois rendez les peuples bons.
Sous d'étranges malheurs souvent nous nous courbons;
Songez que Dieu seul est le maître.
Un bienfait par quelqu'un est toujours ramassé. Songez-y , rois minés sur qui pèse un passé
Gros du même avenir peut-être !
Donnez à tous. Peut-être un Jour tous vous rendront! Donnez , — on ne sait pas quels épis germeront
Dans notre siècle autour des trônes !
De la main droite aux bons , de la gauche aux méchans ! Comme le laboureur sème sa graine aux champs , Ensemencez les cœuis d'aumônes !
0 Rois ! le pain qu'on porte au vieillard desséché ,
La pauvre adolescente enlevée au marché ,
Le bienfait souriant , toujours prêt à toute heure ,
Qui vient , riche et voilé , partout où quelqu'un pleure ,
Le cri reconnaissant d'une mère à genoux ,
L'enfant sauvé qui lève entre le peuple et vous
Ses deux petites mains sincères et joyeuses ,
Sont la meilleure digue aux foules furieuses.
Hélas ! je vous le dis , ne vous endormez pas , Tandis que l'avenir s'amoncèle là-bas !
Il arrive parfois , dans le siècle où nous sommes, Qu'un grand vent tout à coup soulève à flots les hommes;
Vent de malheur , formé, comme tous les autans,
De souffles quelque part comprimés trop long-temps;
Vent qui de tout foyer disperse la fumée ;
Dont s'atlise l'idée à celle heure allumée ;
Qui passe sur tout homme , et , torche ou Ilot amer ,
Le fait élinceler ou le fait écumer ;
Ébranle toute digue et toute citadelle ;
Dans la société met à nu d'un coup d'aile
Des sommets jusqu'alors par des brumes voilés ,
Des gouffres ténébreux ou des coins étoiles ;
Vent fatal qui confond les meilleurs et les pires ,
Arrache mainte tuile au vieux (oit des empires,
Et prenant dans l'état , en haut , en bas , partout ,
Tout esprit qui dérive et toute âme qui bout ,
Tous ceux dont un zéphir fait remuer les têtes ,
Tout ce qui devient onde à l'heure des tempêtes ,
Amoncelant dans l'ombre et chassant à la fois
Ces flots , ces bruits , ce peuple , et ces pas , et ces voix,
Et les groupes sans forme et les rumeurs sans nombre ,
Pousse tout cet orage au seuil d'un palais sombre!
Palais sombre en effet , et plongé dans la nuit ! D'où les illusions s'envolent à grand bruit , Quelques-unes en pleurs , d'autres qu'on entend rire! C'en est fait. L'heure vient ! le voile se déchire , Adieu les songes d'or ! On se réveille , on voit Un spectre aux mains de chair qui vous touche du doigt. C'est la réalité , qu'on sent là , qui vous pèse. On rêvait Charlemagne , on pense à I.ouis-Seize !
Heure grande et terrible où , doutant des canons,
La royauté , nommant ses amis par leurs noms ,
Recueillant tous les bruits que la tempête apporte ,
Attend , l'œil à la vitre et l'oreille à la porte !
Où l'on voit dans un coin , ses filles dans ses bras ,
La reine qui pâlit , pauvre étrangère , hélas!
Où les petits enfans des familles royales
De quelque vieux soldat pressent les mains loyales ,
Et demandent , avec des sanglots superflus.
Aux valets qui déjà ne leur répondent plus ,
D'où viennent ces rumeurs , ces terreurs , ce mystère ,
Et les ébranlemens de cette affreuse terre
Qu'ils sentent remuer comme la mer aux vents ,
Et qui ne tremble pas sous les autres enfans !
Hélas ! vous crénelez vos mornes Tuileries ;
Vous encombrez les pouls de vos artilleries ;
Vous gardez chaque rue avec un régiment ;
A quoi bon ? à quoi bon ? De moment en moment
Le tourbe s'épaissit , grosse et désespérée
Et terrible : et qu'importe à l'iieure où leur marée
Sort et monte en hurlant du fond du gouffre amer ,
La mitraille à la foule et la grêle à la mer !
0 redoutable époque ! et quels temps que les nôtres ! Où , rien qu'en se serrant les uns contre les autres , Les hommes dans leurs plis écrasent tours , châteaux ,
LES CHANTS DU CRÉPUSCULE
Donjons que les captifs rayaient de leurs couteaux , Créneaux , portes d'airain comme un carton ployées , Et , sur leurs boulevarts vainement appuyées, Les pâles garnisons , et les canons de fer Broyés avec le mur comme l'os dans la chair!
Comment se défendra ce roi qu'un peuple assiège ? Plus léger sur ce flot que sur l'onde un vain liège , Plus vacillant que l'ombre aux ajjproches du soir , Écoulant sans entendre et regardant sans voir ? Il est là qui frissonne , impuissant , infertile. Sa main tremble , et sa tête est un crible inutile , Hélas ! bêlas ! les rois en ont seuls de pareils ! Qui laisse tout passer , hors les mauvais conseils !
Que servent maintenant ces arbres , ces épées ,
Ces lignes de soldats par des caissons coupées ;
Ces bivouacs, allumés dans les jardins profonds,
Dont la lueur sinistre empourpre les plafonds ;
Ce général clioisi , qui déj;i , vaine garde ,
Sent peut-être à son front sourdre une autre cocarde;
Et tous ces cuirassiers, soldats vieux et nouveaux ,
Qui plantent dans la cour des pieux pour leurs chevaux?
Que serf la grille close et la mèche allumée ?
11 faudrait une têle et tu n'as qu'une armée!
Que faire de ce peuple à l'immense roulis , Mer qui traîne du moins une idée en ses plis , Vaste inondation d'hommes , d'enfans , de femmes , Flots qui tous ont des yeux, vagues qui sont des âmes !
Malheur alors ! 0 Dieu ! faut-il que nous voyions Le côté monstrueux des lévolulions !
Qui peut dompter la mer ? Seigneur ! qui peut répondre Des ondes de Paris et des vajtucs de I.ondre , Surtout lorsciue la ville ameutée aux tambours Sent ramper dans ses flols l'hydre de ses faubourgs ? Dans ce palais fatal où l'empire s'écroule , Dont la porte bienlôt va ployer sous la foule , Où l'on parle tout bas de passages secrets , Où le roi sent déjà qu'on le sert de moins près , Où la mère en tremblant rit à l'enfant qui pleure , 0 mon Dieu ! que va-t-il se passer tout à l'heure ? Comment vonl-ils jouer avec ce nid de rois ? Pourquoi faut-il qu'aux jours où le pauvre aux abois Sent sa haine des grands de ce qu'il soufîre accrue , Notre faute ou la leur le lâchent dans la rue ? Temps de deuil où l'émeute en fureur sort de tout ! Où le peuple devient difforme tout à coup !
Malheur donc! c'est fini. Plus de barrière au trône !
Mais Dieu garde un trésor à qui lui fît l'aumône.
Si le prince a laissé , dans des temps moins changeans ,
L'empreinte de ses pas à des seuils indigens ,
Si des bienfaits cachés il fut parfois complice ,
S'il a souvent dit : grâce ! où la loi dit : supplice !
Ne désespérez pas. Le peuple aux mauvais jours
A pu tout oublier , Dieu se souvient toujours !
Souvent un cri du cœur sorti d'une humble bouche
Désarme , impérieux , une foule farouche
Qui tenait une i)roie en ses poings triomphans.
Les mères aux lions font rendre les enfans !
Oh ! dans cet instant même où le naufrage gronde ,
Où l'on sent qu'un boulet ne peut rien contre une onde ,
Où liquide , et fangeuse , et pleine de courroux ,
La populace à l'œil stupide , aux cheveux roux ,
Aboyant sur le seuil comme un chien pour qu'on ouvre,
Arrive , éclaboussant les chapiteaux du Louvre,
Océan qui n'a point d'henre i)Our son reflux ;
Au moment où l'on voit (|ue rien n'arrête plus
Ce flot toujours grossi que chaque instant apporte ,
Oui veut monter , qui hurle et qui mouille la porte ;
C'est un spectacle auguste et que j'ai vu déjà
Souvent, quand mon regard dans l'histoire plongea ,
Qu'une bonne action , cachée eu un coin sombre ,
Qui sort subitement toute blanche de l'ombre ,
Ll comme autrefois Dieu , qu'elle prend â témoin ,
Dit au peuple écunaant : Tu n'iras pas plus loin !
i)cccml)rc 1831.
Le grand homme vaincu peut perdre en un instant Sa gloire, son empire , et son trône éclatant ,
El sa couronne qu'on renie , Tout , juscju'ù ce prestige à sa grandeur mêlé Qui faisait voir son front dans un ciel étoile ;
11 garde toujours son génie !
Ainsi , quand la bataille enveloppe un drapeau , Tout ce qui n'est qu'azur , écarlale , oripeau ,
Frange d'or , tunique de soie , Tombe sous la mitraille en un moment haché , Et , lambeau par lambeau , s'en va comme arraché
Par le bec d'un oiseau de proie !
Et qu'importe ! à travers les cris , les pas , les voix , Et la mêlée en feu qui sur tous à la fois
Fait tourner son horrible meule?
Au plus haut de la hampe , orgueil des bataillons , Où pendait celle pourpre envolée en haillons ,
L'aigle de bronze reste seule !
Février 1835.
LES CHANTS DU CREPUSCULE
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