MORT LE 31 DÉCEMBRE
Hélas ! que fais-tu donc , ô Rabbe , ô mon ami , Sévère historien dans la tombe endormi ?
Je l'ai pensé souvent dans mes heures funèbres , Seul près de mon flambeau qui rayait les ténèbres , 0 noble ami , pareil aux hommes d'autrefois , Il manque parmi nous ta voix , ta forte voix Pleine de l'équité qui gonflait ta poitrine ; Il nous manque ta main qui grave et qui burine , Dans ce siècle où par l'or les sages sont distraits , Oïl l'idée est servante auprès des intérêts , Temps de fruits avortés et de tiges rompues , D'instincts dénaturés , de raisons corrompues , Où , dans l'esprit humain tout étant dispersé , Le présent au hasard flotte sur le passé !
Si parmi nous ta tête était debout encore , Cette cime où vibrait l'éloquence sonore , Au milieu de nos flots tu serais calme et grand. Tu serais comme un pont posé sur le courant.
Tu serais pour chacun la voix haute et sensée Qui fait que tout brouillard s'en va de la pensée , Et que la vérité , qu'en vain nous repoussions , Sort de l'amas confus des sombies visions ! Tu dirais aux partis qu'ils font trop de poussière Autour de la raison pour qu'on la voie entière j Au peuple , que la loi du travail est sur tous , Et qu'il est assez fort pour n'être pas jaloux ; Au pouvoir , que jamais le pouvoir ne se venge , Et que pour le penseur c'est un spectacle étrange Et triste quand la loi , figure au bras d'airain , Déesse qui ne doit avoir qu'un front serein , Sort à de certains jours de l'urne consulaire L'œil hagard , écumante et folle de colère !
Et ces jeunes esprits , à qui tu souriais ,
Et que leur âge livre aux rêves inquiets ,
Tu leurs dirais : « Amis , nés pour des temps prospères
» Oh ! n'allez pas errer comme ont erré vos pères !
» Laissez mûrir vos fronts ! gardez-vous, jeunes gens ,
« Des systèmes dorés aux plumages cbangeans
« Qui dans les carrefours s'en vont faire la roue !
« Et de ce qu'en vos cœurs l'Amérique secoue ,
» Peuple à peine essayé , nation de hasard ,
« Sans lige , sans passé , sans histoire et sans art !
" Et de cette sagesse impie , envenimée ,
n Du cerveau de Voltaire éclose tout armée ,
« Fille de l'ignorance et de l'orgueil , posant
n Les lois des anciens jours sur les mœurs d'jVprésent ;
» Qui refait un chaos partout où fut un monde j
» Qui rudement enfonce , ô démence profonde !
« Le casque étroit de Sparte au front du vieux Paris ;
n Qui dans les temps passés , mal lus et mal compris ,
» Viole effrontément tout sage pour lui faire
» Un monstre qui serait la terreur de son père !
» Si bien que les héros antiques tout tremiilans
» S'en sont voilé la face , et qu'après trois raille ans ,
« Par ses embrassemens réveillé sous la pierre ,
» Lycurgue qu'elle épouse enfanle Robespierre ! «
Tu nous dirais à tous : « Ne vous endormez pas!
» Veillez et soyez prêts ! car déjà pas à pas
n La main de l'oiseleur dans l'ombre s'est glissée
» Partout où chante un nid couvé par la pensée !
» Car les plus nobles cœurs sont vaincus ou sont las !
» Car la Pologne aux fers ne peut plus même , hélas !
» Mordre le pied du czar appuyé sur sa gorge !
» Car on voit chaque jour s'alonger dans la forge
» La chaîne que les rois , craignant la Liberté ,
» Font pour cette géante endormie à côté !
» Ne vous endormez pas ! Travaillez sans relâche î
s Car les grands ont leur œuvre et les petits leur tâche.
» Chacun a son ouvrage à faire. Chacun met
« Sa pierre à l'édifice encor loin du sommet.
» Qui croit avoir fini pour un roi qu'on dépose
» Se trompe. Un roi qui tombe est toujours peu de chose.
» Il est plus difficile et c'est un plus grand poids
» De relever les mœurs que d'abattre les rois.
» Rien chez vous n'est complet. La ruine ou l'ébauche.
» L'épi n'est pas formé que votre main le fauche !
» Vous êtes encombrés de plans toujours rêvés
» Et jamais accomplis. Hommes , vous ne savez,
» Tant vous connaissez peu ce qui convient aux âmes ,
« Que faire des enfants ni que faire des femmes !
» Où donc en êtes-vous ? Vous vous applaudissez
» Pour quelques blocs de lois au hasard entassés !
n Ah ! l'heure du repos pour aucun n'est venue.
» Travaillez ! Vous cherchez une chose inconnue ;
» Vous n'avez pas de foi , vous n'avez pas d'amour ;
» Rien chez vous n'est encore éclairé du vrai jour !
» Crépuscule et brouillards que vos plus clairs systèmes!
» Dans vos lois, dans vos mœurs et dans vos esprits mêmes,
n Partout l'aube blanchâtre ou le couchant vermeil !
" Nulle part le midi ! nulle part le soleil ! »
Tu parlerais ainsi dans des livres austères , Comme parlaient jadis les anciens solitaires, Comme parlent tous ceux devant qui l'on se tait , Et l'on t'écouterait comme on les écoutait. Et l'on viendrait vers toi dans ce siècle plein d'ombre Où , chacun se heurtant aux obstacles sans nombre Que faute de lumière on lâte avec la main , Le conseil manque à l'âme et le guide au chemin !
LES CHANTS DU CREPUSCULE
Hélas ! à chaque instant des souffles de tempêtes
Amassent i)liis de briime et d'ombre sur nos têtes.
De moment en moment l'avenir s'assombrit.
Dans le calme du cœur , dans la paix de l'esprit ,
Je t'adressais ces vers où mon âme sereine
N'a laissé sur ta pierre écumer nulle haine ,
A toi qui dors couché dans le tombeau profond ,
A toi qui ne sais plus ce que les hommes font !
Je t'adressais ces vers pleins de tristes présages.
Car c'est bien follement que nous nous croyions sages !
Le combat fuiieux recommence h gronder
Entre le droit de croître et le droit d'émonder ;
La bataille où les lois attaquent les idées
Se mêle de nouveau sur des mers mal sondées ;
Chacun se sent troublé comme l'eau sous le vent ;
Et moi-même , à celle heure , â mon foyer rêvant ,
Voihl , depuis cinq ans qu'on oubliait Procuste ,
Que j'entends aboyer au seuil du drame auguste
La censure à l'haleine immonde , aux ongles noirs ,
Cette chienne au front bas qui suit tous les pouvoirs.
Vile , et màchanl toujours dans sa gueule souillée ,
0 muse ! queUpie pan de ta robe éloilée !
Hélas ! que fais-tu donc , ô Rabbc, ô mon ami ,
Sévère historien dans la tombe endormi ?
Septembre 1835.
XVIÏl
(Smoï titQ JfmiisQ tr'^Ulomttf.
Ce livre errant qui va l'aile brisée , Et que le vent jette à votre croisée Comme un grêlon à tous les murs cogné ,
Hélas ! il sort des tempêtes publiques.
Le froid , la pluie , et raille éclairs obliques
L'ont assailli , le pauvre nouveau-né.
11 est puni d'avoir fui ma demeure.
Après avoir chanté , voici qu'il pleure ; Voici qu'il boite après avoir plané !
En attendant que le vent le remporte ,
Ouvrez , Marie , ouvrez-lui votre porte. Raccommodez ses vers estropiés !
Dans votre alcôve à tous les vents bien close , Pour un instant souffrez qu'il se repose , Qu'il se réchauffe au feu de vos trépieds ,
Qu'à vos côtés , à votre ombre , il se couche , Oiseau plumé , qui , frileux et farouche , Tremble et palpite , abrité sous vos pieds!
Janvier 1832.
.Anacréon, poêle aux ondes éroti(|ues Qui filtres du sommet des sagesses antiques, Et qu'on trouve à mi-côle alors qu'on y gravit , Clair , à l'ombre , épandu sur l'herbe qui revit , Tu me plais, doux poète au Hot calme et limpide ! Quand le sentier qui monte aux cimes est rapide , Bien souvent, fatigués du soleil, nous aimons Boire au petit ruisseau tamisé par les monts !
.\oût 1835.
L'aurore s'allume , L'ombre épaisse fuit ; La rêve et la brume Vont où va la nuit ; Paupières et roses S'ouvrent demi-closes ; Du réveil des choses On entend le bruit.
Toute chante et murmure , Tout parle à la fois , Fumée et verdure, Les nids et les toîts; Le vent parle aux chênes.
L'eau parle aux fontaines ; Toutes les haleines Deviennent des voix !
Tout reprend son âme,
LES CHANTS DU CREPUSCULE
L'enfant son hocliet , Le foyer sa flamme , Le luth son archet ; Folie ou démence , Dans le monde immense , Chacun recommence Ce qu'il ébauchait.
Qu'on pense ou qu'on aime , Sans cesse agité , Vers un but suprême , Tout vole emporté ; L'esquif cherche un môle, L'abeille un vieux saule , La boussole un pôle , Moi la vérité !
Vérité profonde !
Granit éprouvé Qu'au fond de toute onde Mon ancre a trouvé !
De ce monde sombre Où passent dans l'ombre Des songes sans nombre , Plafond et pavé !
Vérité , beau fleuve Que rien ne tarit !
Source où tout s'abreuve !
Tige où tout fleurit !
Lampe que Dieu pose Près de toute cause !
Clarté que la chose Envoie à l'esprit !
Arbre à rude écorce , Chêne au vaste front, Que selon sa force L'homme ploie ou rompt; D'où l'ombre s'épanche ; Où chacun se penche , L'un sur une branche , L'autre sur le tronc !
Mont d'où tout ruisselle !
Gouffre où tout s'en va !
Sublime étincelle Que fait Jéhova !
Rayon qu'on blasphème !
Œil calme et suprême Qu'au front de Dieu même L'homme un jour creva !
0 terre , ô merveilles Dont l'éclat joyeux Emplit nos oreilles , Éblouit nos yeux !
Bords où meurt la vague , Bois qu'un soufiHe élague , De l'horizon vague Plis mystérieux !
Azur dont se voile L'eau du gouffre amer , Quand , laissant ma voile Fuir au gré de l'air , Penché sur la lame , J'écoule avec l'âme Cet épithalame Que chante la mer !
Azur non moins tendre Du ciel qui sourit , Quand, tâchant d'entendre Ce que dit l'esprit , Je cherche , ô nature , La parole obscure Que le vent murmure , Que l'étoile écrit !
Création pure! Être universel!
Océan , ceinture De tout sous le ciel !
Astres que fait naître Le souffle du maître , Fleurs où Dieu peut-être Cueille quelque miel !
0 champs ! ô feuillages !
Monde fraternel !
Clocher des villages Humble et solennel !
Mont qui portes l'aire !
Aube fraîche et claire , Sourire éphémère De l'astre éternel !
N'êtes-vous qu'un livre Sans lîn ni milieu , Où chacun pour vivre Cherche à lire un peu ?
Phrase si profonde Qu'en vain on la sonde !
L'œil y voit un monde , L'âme y trouve un Dieu !
Beau livre qu'achèvent
LES CHANTS DU CRÉPUSCULE
Les cœur infjénus ; Où les i)enseurs rêvent Des sens inconnus ; Où ceux que Dieu charge D'un front vaste et large Écrivent en marge :
Nous sommes venus !
Saint livre où la voile Qui flotte en tous lieux , Saint livie où l'étoile Qui rayonne aux yeux , Ne trace , ô mystère !
Qu'un nom solitaire , Qu'un nom sur la terre .
Qu'un nom dans les deux
Livie salutaire Où le cœur s'emplit!
Où tout sage austère Travaille et pAlit!
Dont le sens rebelle Parfois se révèle !
Pythagore épèle Et Moïse lit
nOcembrc 1S31.
Hier , la nuit d'été , qui nous prêtait ses voiles , Était digne de toi , tant elle avait d'étoiles ! Tant son calme était frais , tant son souffle était doux! Tant elle éteignait bien ses rumeurs apaisées ! Tant elle répandait d'amoureuses rosées Sur les fleurs et sur nous !
Moi , j'étais devant toi , plein de joie et de flamme , Car tu me regardais avec toute ton âme ! j'admirais la beauté dont ton front se revêt: Et sans même qu'un mot révélât ta pensée , La tendre rêverie en ton cœur commencée Dans mon cœur s'achevait !
Et je bénissais Dieu , dont la grâce infinie Sur la nuit et sur toi jeta tant d'harmonie , Qui, pour me rendre calme et pour me rendre lieureux, Vous fit , la nuit et toi , si belles et si pures, Si pleines de rayons , de parfums , de murmures , Si douces toutes deux !
Oli ! oui bénissons Dieu dans notre foi profonde ! C'est lui qui fit ton âme et qui créa le monde !
Lui qui charme mon cœur ! lui qui ravit mes yeux ! C'est lui que je retrouve au fond de tout mystère ! C'est lui qui fait briller ton regard sur la terre Comme l'étoile aux cieux !
C'est Dieu qui mit l'amour au bout de toute chose , L'amour en qui tout vit , l'amour sur qui tout pose ! C'est Dieu qui fait la nuit plus belle que le jour. C'est Dieu qui sur ton corps , ma jeune souveraine , A versé la beauté comme une coupe pleine , Et dans mon cœur l'amour !
Laisse-toi donc aimer! — Oh ! l'amour, c'est la vie. C'est tout ce qu'on regrette et tout ce qu'on envie Quand on voit sa jeunesse au couchant décliner. Sans lui rien n'est complet, sans lui rien ne rayonne. La beauté c'est le front , l'amour c'est la couronne : Laisse-toi couronner !
Ce qui remplit une âme , hélas ! tu peux m'en croire , Ce n'est pas \in peu d'or , ni même un peu de gloire , Poussière que l'orgueil rapporte des combats ; Ni l'ambition folle , occupée aux chimères , Qui ronge tristement les écorces amères Des choses d'ici -bas!
Non , il lui faut , vois-tu , l'hymen de deux pensées , Les soupirs étouffés , les mains long-temps pressées , Le baiser , parfum pur, enivrante liqueur, Et tout ce qu'un regard dans un regard peut lire , Et toutes les chansons de cette douce lyre Qu'on appelle le cœur !
Il n't'st rien sous le ciel qui n'ait sa loi secrète , Son lieu cher et choisi , son abri , sa retraite , Où mille instincts profonds nous fixent nuit et jour ; Le pêcheur a la barque où l'espoir l'accompagne , Les cygnes ont le lac , les aigles la montagne , Les âmes ont l'amour !
UomtiU (!ri)an0Xïn.
SUR Vy VIEIL AIR.
S'il est un charmant gazon
Que le ciel arrose , Où brille en toute saison
LES CHANTS DU CRÉPUSCULE
Quelque fleur éclose, Où l'on cueille à pleine main Lys , chèvre-feuille cl jasmin , J'en veux faire le cliemin
Où ton pied se pose !
S'il est un sein bien aimant Dont l'honneur dispose , Dont le ferme dévouement
N'ait rien de morose ,
Si toujours ce noble sein
Bat pour un dijifne dessein ,
J'en veux faire le coussin
Où ton front se pose !
S'il est un rêve d'amour ,
Parfumé de rose , Où l'on trouve chaque jour
Quelque douce chose, Un rêve que Dieu bénit , Où l'âme à l'àme s'unit , Oh ! j'en veux faire le nid
Où ton cœur se pose !
initie ە)an0on.
L'aube naît et ta porte est close!
Ma Iielle , pourquoi sommeiller?
A l'heure où s'éveille la rose Ne vas-tu pas te réveiller ?
0 ma charmante , Écoute ici L'amant qui chante Et pleure aussi !
Tout frappe à ta porte bénie ; L'aurore dit : Je suis le jour !
L'oiseau dit : Je suis l'harmonie !
Et mon cœur dit : Je suis l'amour !
0 ma charmante , Écoute ici L'amant qui chante Et pleure aussi !
Je t'adore ange et l'aime femme.
Dieu qui par toi m'a complété A fait mon amour pour ton âme Et mon regard pour ta beauté !
0 ma charmante , Écoute ici L'amant (|ui chante Et pleure aussi !
rovrler 18.
Oh ! pour remplir de moi ta rêveuse pensée ,
Tandis que tu m'attends , par la marche lassée ,
Sous l'arbre au bord du lac , loin des yeux importuns ,
Tandis que sous tes pieds l'odorante vallée ,
Toute pleine de brume au soleil envolée ,
Fume comme un beau vase où brûlent des parfums ;
Que tout ce que tu vois , les coteaux et les plaines , Les doux buissons de fleurs aux charmantes haleines ,
La vitre au vif éclair , Le pré vert , le sentier qui se noue aux villages , Et le ravin profond débordant de feuillages
Comme d'ondes la mer;
Que le bois , le jardin , la maison , la nuée ,
Dont midi ronge au loin l'ombre diminuée ,
Que tous les points confus qu'on voit là-bas trembler ,
Que la branche aux fruits mûrs , que la feuille séchée ,
Que l'automne , déjà par septembre ébauchée ,
Que tout ce qu'on entend ramper , marcher , voler ,
Que ce réseau d'objets qui l'entoure et te presse , Et dont l'arbre amoureux qui sur ton front se dresse
Est le premier chaînon ; Herbeetfeuille, onde et terre, ombre, lumière et flamme, Que tout prenne une voix , que tout devienne une âme ,
Et te dise mon nom !
Enghien , Septembre 18..,
Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine ; Puisque j'ai dans les mains posé mon front pâli ; Puisque j'ai respiré parfois la douce haleine De Ion âme , parfum dans l'ombre enseveli ;
LES CHANTS DU CRÉPUSCULE
Puisqu'il me fui donné de l'entendre me dire Les mois ovi se répand le cœur mystérieux ; Puisque j'ai vu pleurer , puisque j'ai vu sourire Ta bouche sur ma houclie el les yeux sur mes yeux ;
Puisque j'ai vu briller sur ma lète ravie Un rayon de ton astre , hélas ! voilé toujours; Puisque j'ai vu tomber dans l'onde de ma vie Une feuille de rose arrachée à les jours ;
Je puis maintenant dire aux rapides années : — Passez ! passez toujours ! je n'ai plus à vieillir ! Allez-vous-en avec vos fleurs toules fanées ; J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueillir !
Votre aile en le heurtant ne fera rien répandre Du vase où je m'abreuve et que j'ai bien rempli. Mon âme a plus de feu que vous n'avez de cendre ! Mon cœur a plus d'amour que vous n'avez d'oubli !
Janvier 18...
Chantez ! chantez ! jeune inspirée !
La femme qui chante est sacrée
Même aux jaloux , même aux pervers !
La femme qui chante est bénie !
Sa beauté défend son génie.
Les beaux yeux sauvent les beaux vers I
Moi que déchire tant de rage , J'aime votre aube sans orage ; Je souris à vos yeux sans pleurs.
Chantez donc vos chansons divines.
A moi la couronne d'épines !
A vous la couronne de fleurs !
Il fut un temps , un temps d'ivresse , Où l'aurore qui vous caresse Rayonnait sur mon beau printemps j Où l'orgueil , la joie el l'extase , Comme un vin pur d'un riche vase , Débordaient de mes dix-sept ans !
Alors , qu'à tous mes pas présente .
Une chimère éblouissante Fixait sur moi ses yeux dorés:
Alors , prés verts , ciels bleus , eaux vives , Dans les riantes perspectives Mes regards flottaient égarés !
Alors je disais aux étoiles :
0 mon astre , en vain tu te voiles.
Je sais que lu brilles là-haut !
Alors je disais à la rive : Vous êtes la gloire , et j'arrive.
Chacun de mes jours est un flot !
Je disais au bois : forêt sombre ,
J'ai comme toi des bruits sans nombre.
A l'aigle : contemple mon front !
Je disais aux coupes vidées :
Je suis plein d'ardentes idées
Dont les âmes s'enivreront !
Alors , du fond de vingt calices , Rosée , amour , parfums , délices , Se répandaient sur mon sommeil ; J'avais des fleurs plein mes corbeilles ; El comme un vif essaim d'abeilles , Mes pensers volaient au soleil !
Comme un clair de lune bleuâtre Et le rouge bra.sicr du pâtre Se mirent au même ruisseau ; Comme dans les forêts mouillées , A travers le bruit des feuillées On entend le bruit d'un oiseau ;
Tandis que tout me disail : Aime !
Écoutant tout hors de moi-même , Ivre d'harmonie et d'encens J'entendais, ravissant murmure, Le chant de toute la nature Dans le tumulte de mes sens !
Et roses par avril fardées , Nuits d'été de lune inondées , Sentiers couverts de pas humains , Tout, recueil aux hanches énormes ; El les vieux troncs d'arbres difl'ormes Qui se penchent sur les chemins ,
Me parlaient celte langue austère , Langue de l'ombre et du mystère , Qui demande à tous : Que sait-on?
Qui , par momens presque étouffée , Chante des notes pour Orphée , Prononce des mots pour Platon .'
La terre me disait : Poète !
Le ciel me répétait : Prophète !
Marche! parle I enseigne! bénis!
Penche l'urne des chants sublimes !
LES CHANTS DU CRÉPUSCULE
Verse aux vallons noirs comme aux cîmes , Dans les aires et dans les nids !
Ces temps sont passés. — A celte heure , Heureux pour quiconque m'effleure , Je suis triste au dedans de moi ; J'ai sous mon toit un mauvais hôte ; Je suis la tour splendide et haute Qui contient le sombre beffroi.
L'ombre en mon cœur s'est épanchée ; Sous mes prospérités cachée La douleur pleure en ma maison ; Un ver ronge ma grappe mûre; Toujours un tonnerre murmure Derrière mon vague horizon !
L'espoir mène à des portes closes.
Cette terre est pleine de choses Dont nous ne voyons qu'un côté.
Le sort de tous nos vœux se joue ; Et la vie est comme la roue D'un char dans la poudre emporté !
A mesure que les années , Plus pâles et moins couronnées , Passent sur moi du haut du ciel ; Je vois s'envoler mes chimères Comme des mouches éphémères Qui n'ont pas su faire de miel !
Vainement j'attise en moi-même L'amour , ce feu doux et suprême Qui brûle sur tous les trépieds , Et toute mon âme enflammée S'en va dans le ciel en fumée Ou tombe en cendre sous mes pieds !
Mon étoile a fui sous la nue.
La rose n'est plus revenue Se poser sur mon rameau noir.
Au fond de la coupe est la lie , Au fond des rêves la folie , Au fond de l'aurore le soir !
Toujours quelque bouche flétrie , Souvent par ma pitié nourrie , Dans tous mes travaux m'outragea.
Aussi que de tristes pensées , Aussi que de cordes brisées Pendent à ma lyre déjà !
Mon avril se meurt feuille à feuille ; Sur chaque branche que je cueille Croît l'épine de la douleur ; Toute herbe a pour moi sa couleuvre ; Et la haine monte à mon œuvre
Comme un bouc au cytise en fleur !
La nature grande et touchante , La nature qui vous enchante Blesse mes regards aUristés.
Le jour est dur, l'aube est meilleure.
Hélas ! la voix qui me dit : Pleure ! Est celle qui vous dit : Chantez!
Chantez ! chantez ! belle inspirée !
Saluez celte aube dorée
Qui Jadis aussi m'enivra.
Tout n'est pas sourire et lumière.
Quelque jour de votre paupière
Peut-être une larme éclora !
Alors je vous plaindrai , pauvre âme !
Hélas ! les larmes d'une femme , Ces larmes où tout est amer , Ces larmes où tout est sublime , Viennent d'un plus profond abîme Que les gouttes d'eau de la mer !
La pauvre fleur disait au papillon céleste :
— Ne fuis pas !
Vois comme nos destins sont dlfférens. Je reste
Tu t'en vas !
Pourtant nous nous aimons, nous vivons sans les hommes
Et loin d'eux , Et nous nous ressemblons, et l'on dit que nous sommes
Fleurs tous deux !
Mais , hélas ! l'air t'emporte et la terre m'enchaîne.
Sort cruel !
Je voudrais embaumer ton vol de mon haleine
Dans le ciel !
Mais non, tu vas trop loin ! —Parmi des fleurs sans nombre
Vous fuyez , Et moi Je reste seule à voir tourner mon ombre
A mes pieds !
Tu fuis , puis tu reviens , puis tu t'en vas encore
Luire ailleurs.
Aussi me trouves-tu toujours à chaque aurore
Toute en pleurs !
Oh ! pour que notre amour coule des jours fidèles , 0 mon roi ,
LES CHANTS DU CREPUSCULE
Prends comme moi racine , ou donne-moi des ailes Comme à toi !